Juin
Coûte que coûte, mon cher Monsieur, je n'adresse plus de billets à Mr. Basnage.
On connoît ici l'historien Jésuite, dissimulé, artificieus; et on y rit des Députez du Synode et de
24O CHARLES DRELINCOURT
feu Mr. Nievels, qui nous a privé de Mr. Basnage. Car aussi tôt qu'il sut que Mr. des Rameaus, le beau fils de notre Oficier, atiroit ici Mr. B., il le retint à Roterdam, non pas par afection pour notre Ami, mais pour morguer notre Oficier').
J'avois 960 pages de vos Cayers2). Hier, au-lieu de recevoir la suite, je receus la pag. 993. J'en ai écrit à Mr. de Leers, mais je ne lui ai pas mandé l'extase où je suis de voir votre adresse à nous donner un si admirable précis de toute la famille de feu mon Père. Rien n'y est oublié, et vous y couronnez les Ancêtres, les Descendus et les Alliez.
Si les morts avoient quelque part à ce qui se passe sous le soleil, ils se joindroient aus survivans pour vous témoigner notre reconnoissance sincère, vive et éternelle. Mais comme nous manquons ici d'expressions énergiques, ils nous assisteroient de leur langue céleste pour publier à toute la terre les obligations que vous vous êtes aquises sur nous et l'impuissance où vous nous jettez à les reconnoître qu'en dressant des Statues à Votre Génie, avec des Inscriptions que l'Eternité même n'éfaceroit pas.
Que de surprise, de trouver tant d'Articles dans une enchaînure si délicate! Sans Votre avis du D retardé, je ne comprendrois rien à vos Articles de 1694 et 1695 dans les Notes.
Si le reste de la Famille vous doit une Statue d'or, je vous dois une Couronne de diamants. Que de bonté! que de générosité dans tous vos traits! Et comment est-il possible que Votre Esprit vous ait pu fournir tant d'idées, et dans un tel ordre! Je n'y comprens rien. Mais je comprens bien qu'on découvrira, par-tout, la beauté et la fécondité de votre Génie,
sans découvrir l'objet que vous avez eu en vue, et que d'autres ne pouront voir, à faute d'y reconnoître vos caractères: charitable, obligeant et généreux au dernier point.
A Paris, ce Lundi dixneufuième Décembre [1695]. Monsieur,
Un liure aussi chétif que le mien1) ne méritoit pas un compliment corne le vostre. Que diriez vous de plus à un autheur in folio qui auroit excellé! Aussi je le reçois corne une pure civilité françoise : outre la viuacité et l'agrément de la nation qu'il paroist par vos liures que uous aué conseruée parmi les frimats d'Hollande et au milieu des brouilliards de la Meuse, je vois encore que vous en aué gardé l'honesteté et la courtoisie. A propos de la nation, je fus surpris, lisant un de ces jours la quatrième partie de l'Euphormion de Barclay2), d'i voir dans le chapitre qui traitte le caractère des François, l'exacte description de la conduite de l'illuminé monsieur Jurieus à vostre égard. Excusé le sproposito. C'est à Mr. de TillemonU) que j'en ai voulu, lorsque j'ay parlé des réflexions enuieuses sur les injustes, sur les égarements des payens. Ces réflexions se voient dans les endroits de son histoire des empereurs, où il parle de l'apothéose de ces princes.
Au reste, l'histoire des Gordiens perd beaucoup d'estre venue trop tard pour entrer dans vostre dictionaire critique, qui sera un liure de touts les temps et de toutes les nations. Tout le monde l'attend ici auec la dernière impatience: l'on ne s'imforme des nouuelles politiques au peu d'estrangers qui nous uiennent de chez vous, qu'après leur auoir demandé si ce liure ne paroist pas encore en Hollande.
On imprime peu de liures en France présentement, mais en récompense l'on n'a jamais tant imprimé de liurets^). Outre les Lettres amoureuses d'Héloise et d'Abaillard et leur histoire, assez mal écrite, il vient de paroistre celle des amours de Jules César dans les Gaules auec Murcie. Vous auré entendu parler de l'histoire secrète de Henri 4., roy de Castille; c'est un roman assez bien escrit, il est de madame de Briou, si connue sous le non de Mlle de la Force et dont le mariage a faict tant le bruit. Il i a un an qu'elle a fet encore imprimer l'histoire secrète de la maison de Bourgogne. Il semble que les femmes veuillent remonter sur le Parnasse. On vient d'imprimer les poésies d'une Mlle Lhéritier, et nous aurons bientost une paraphrase de quelques pseaumes par Mlle Chéron. Vous aurez vu à présent en Hollande le second tome des poésies de Madame Deshoulières, où mademoiselle Deshoulières a joint un recueil des siennes; ce second volume n'est pas aussi estimé ici que le fu le premier, Madame Gilhon a mis en françois moderne les mémoires de Commines, qu'elle va faire imprimer. Il me semble, qu'il faut laisser parler au Seigneur d'Argenton son vieux langage, qui sert à rapeller le temps dont il escrit l'histoire. Mr. Bourdelot vous est fort obligé de vostre honesteté, il a épousé depuis quinze jours mlie
Hélyot, niepce de la béate, que nous apellons ici madame Hélyot aux escrans, parce q'un hyver ou deux touts nos escrans estoient décorez auec son portrait. Nous auons un nouueau traitté de la pasque, où l'on réfute la système du docteur espagnol, qui publia son livre il i a quelques mois. Le docteur espagnol est le p. Daniel, et celui qui escrit contre lui Mr. Vitasse, autrefois professeur en philosophie à Montaigu, à présent docteur en théologie et attaché auprès de l'abbé D'Auuergne, nepueu du Cardinal de Bouillon. Mr. Hure vient de faire imprimer le nouueau testament en latin, auec des notes courtes et judicieuses. Le liure ne contient que deux volumes in 12. Mr. Hure est un professeur émérite de l'uniuersité, qui a régenté au Collège des Grassins. Je passe quelques autres liures de médecine et de théologie, pour venir au liure d'un Jésuite, Conduite pour parler et se taire. Aseu rement, corne vous l'aué remarqué, si le monde va de trauers, ce n'est pas la faute de Messieurs les autheurs, qui escriuent journellement de beaus et de bons liures bien capables de le redresser, s'il vouloit en profiter, témoin celui ci. Combien de désordres seroient bannis du monde, si chacun se taisoit et parloit tousjours à propos! Ce liure n'est q'un petit in douze; il passe pour bien escrit, et c'est le coup d'essay de son autheur, don j'ay oublié le non. — L'on n'entend parler que de mandements contre le quiétisme*). J'obserue dans nostre siècle un certain esprit de contradiction, qui me fait craindre, que malgré l'éloignement que notre nation a naturellement pour les principes de Molinos, nous n'aions enfins ici des quiétistes. L'année dernière, les théâtres estoient dézerts, il n'i auoit point de moines qui n'eût un auditoire mieux garni. Depuis que l'on
s'est auisé d'escrire contre et de damner ceus qui alloient à la comédie, la fureur des spectacles est deuenue une mode que tout le monde suit auec exactitude. Les gens qui estudient Paris, remarquent corne un phénomène la foule qui journalement se trouue au théâtre; voilà l'effet de l'inondation des petits et gros liures qui ont paru cet esté contre les Spectacles, et des déclamations que touts les prédicateurs firent alors contre le théâtre, par ordonnance du feu archeuesque. Corne les nouuelles du théâtre6) font partie de celles de la république des lettres, je vous dire, que l'on vient de jouer aux comédiens françois »Bradamante«, tragédie nouuelle de Thomas Corneille. Quoyque la pièce soit bien conduite, que les sentiments en soient naturels et tendres et la versification corecte, cela n'a pas fort réussi. Aparament c'est la suposition de deux breteuses, qui ne cherchent que à déguaisner, qui a étrange le spectateur, corne trop éloigné de nos moeurs et peu vraysemblable. On va jouer sur le même théâtre »Sésostris, roy d'Egipte«, tragédie nouuelle de Mr. de Longepierre, qui ne vous est pas inconnu. A l'année dernière il donna »Médée«, qui eut beaucoup de succez, et il seroit à souhaitter qu'il ocupât tousjours ainsi le loisir que lui a rendu son éloignement de la cour. C'est l'histoire de Gnémon et de Ménète, qui sert d'épisode au roman d'Héliodore, qu'il a acomodée au théâtre sous le non de Sésostris. Les comédiens ont encore une autre pièce, dont l'on dit beaucoup de bien; c'est »Polixène«. Le sujet est bien choisi, et l'autheur, nommé Daubigny, passe pour un homme très capable de bien faire. On joue [à] l'opéra auec succez »le ballet des saisons«, dont les parolles sont d'un monsieur Pic, autheur de certains
dialogues de morale qni se débitent ici touts les mois. A propos d'opéra, j'oubliois de vous dire que madame Gilhon, qui traduit Commines, est mère de madame Xaintonge qui a faict les parolles de deux opéra, »Didon« et »Circé«, dont le dernier fut joué au comencement de cette année. Après »le ballet des saisons« l'on donnera à l'opéra »Jason«, don Mr. Rousseau a faict les parolles, et ensuitte »Iphigénie en Tauride«. Mr. Duché, autheur des vers, a déjà faict quelques opéra qui ont réussi, et corne il a eu deuant les yeux un modèle aussi excellent que Euripide, tout le monde est fauorablement préuenu pour sa pièce.
Mr. Galland?) escrit contre l'histoire des Gordiens. C'est un homme de mérite, bon antiquaire et consommé dans les langues orientales. On espère qu'il succédera à Mr. d'Herbelot dans sa chaire de professeur en Sirique. Ce dernier a laissé sa bibliothèque mahometane acheuée; elle paroistra cet hyuer. On va imprimer un nouueau volume des essais de morale, trouué après le décez de Mr. Nicole parmi ses papiers8) On i a aussi trouué une théologie morale, qui fera trois in 4.0, et un traitté de la grâce, qui en tiendra deux, si luminis auras atilgerit.
Mr. Perrault?) va faire imprimer son quatrième volume des paralelles. 11 i traitte de l'astronomie, de la géographie, de la nauigation, de la guerre, des quatre parties de la philosophie, et de la musique. Corne il entend les arts, ce volume doit estre bien curieux. Ce liure auroit déjà paru, s'il n'estoit pas ocupé après les Illustres de Mr. Bégon. Il n'a encore pu rien voir de ce qui s'est imprimé en Hollande et en Angleterre à l'occasion de sa querelle. Quel sujet d'imprécations contre la guerre pour un autheur! Il
vit à présent en bonne intelligence auec Mr. Despréaux, que je trouué chez lui la dernière fois que je le fu voir. Mais en vérité, si la playe est fermée, il reste encore une grande cicatrise, et vous aué eu grande raison de dire que la haine d'érudition estoit implacable. M. Despréaus va faire imprimer une nouuelle satyre. Après auoir dit:
Enfin vous le voulé, ma remontrance est vaine; allez, partez, mes vers, dernier fruit de ma veine,
il leur représente cependant l'injustice auec la quelle le public les traitte, qu'ils voient que chacun en médit sans les entendre, et:
vostre autheur, jadis à Reignier préféré,
aux Perrains, auz Coras, aux Renards comparé.
Renard 10) est un de ceux qui ont escrit contre la satyre des femmes; c'est lui qui a faict la satyre contre les maris. Voilà le plan de la satyre de Mr. Despréaux, sur la quelle je vous entretiendrois dauantage, si ma lettre estoit moins longue. Excusez, si elle est si bigarée; je n'ay pas eu le loisir de l'aranger. Mr. Dacier va estre reçu jeudi prochain à l'académie; Mr. l'abbé Clérambaut") répondra à sa harangue. Cest abbé est bien disant, et vous aurez vu la harangue qu'il fit à l'académie lors de sa réception, dans le recueil de cette année.
Je suis auec passion vostre très obéissant et très
affectionné seruiteur
DUBOS
Ce vendredi 23., ma lettre n'estant pas partie l'ordinaire dernier, j'ay encore l'occasion de vous dire, que il paroist ici un liure de contrebande, l'apothéose
de l'académie ou son expulsion du Parnasse12); c'est une critique de son dictionaire. Il a encore paru depuis: Mémoires sur la vie du Comte £)***, que l'on dit estre rédigez par St. Éuremont1*). Le parlement a espargné le liure de l'archeuêque de Valence, Rocaberti '4), contre les 4 propositions du clergé, sur ce que Mr. le premier président a représenté, que Sa Sainteté, à qui il est dédié, l'auoit aprouué par un bref dont il auoit régalé l'autheur. On s'est contenté de le deffendre, sans quoy il eu pu estre ars en Grèue.
Mr. L'abbé Nicaise m'escrit, que l'on lui mande de Rome, que Mr. Bellori'^) est tous jours infirme et que l'on apréhende bien qu'il ne puisse point acheuer l'explication des planches de Pietro Bartoli, qui sont les antiquités de Rome. Mr. Bellori a acheué son dernier volume de la vie des peintres; il voudroit faire réimprimer en même temps les premiers qu'il a fait, augmentez, et il est tout disposé à les enuoyer en pais estrangers, s'il i trouuoit un libraire. On fait ici trois éditions du Gusman d'Alfaracho [sic] sur la traduction d'Hollande16). Nous aurons aussi bientost la suitte du cinquième volume du Don Quichotte '7); c'est de Mr. des Billets, frère de Mr. de la Chaise, autheur de la vie de St. Louis, et de Mr. de St. Martin, traducteur du Don Quichotte de Ceruantes.
A Beauuais, ce dixième féburier 1696.
Après vous auoir remercié de vos honêtetez et de vos nouuelles littéraires, je vous dire, Monsieur, qu'elles
n'ont pas esté pour moy seul, et que j'en ai faict part à quantité de virtuosi, qui vous ont en vénération. Mr. Perrault, à qui j'ay enuoié vostre lettre, m'escrit du huitième de ce mois, qu'il croit faire une très vilaine figure dans le démeslé de Mrs. Francius et Perizonius1), et que, quoyque ils se querellent, ils sont aparament d'acord à dire du mal de lui. Je ne sçais, si les vers de Monsieur Perizonius sur la prise de Namur par les alliez, l'occasion de la querelle, ne sont pas six vers latins qui nous sont venus ici de Hollande, comme fort estimez au païs:
Liliger invictas Namurci credidit arces.
Voici, Monsieur, ce que m'escrit Mr. Perrault, après m'auoir mandé que ce qui empêche son 4e et dernier volume des paralelles de paroistre, est l'occupation que lui donne le premier volume de ses hommes illustres, déjà sous la presse. (Je pense que vous conoisé le liure). » Faites, je vous prie, mes baisemains à Mr. Bayle quand vous lui escriré, et aseuré le, qu'il n'i a que la seule crainte de lui estre importun au milieu des trauaux qu'il a entrepris, qui m'empêche de lui escrire, aiant une extrême vénération pour son mérite et une extrême reconoisance des choses obligeantes qu'il a bien voulu escrire en ma faueur. Je voudrois bien que lui et moy pussions viure assez pour voir mourir le pédantisme, nostre enemi commun. Ne croie pas par là, que je demande à viure encor bien lontemps; non, je suis corne aseuré que lors que le reste d'une certaine génération, dont les plus jeunes ne le sont guère, sera éteint, il ne s'élèuera plus
de nouueaux pédants; car je ne vois point de jeunes gens qui ne les aient en horeur, ou s'il en germe encore quelq'un pour conseruer l'espèce, ils ne seront pas moins rares que ces animaux que l'on monstre à la foire. « Il est vray, que Mrs. Despréaux et Dacier, chefs du parti opposé à Mr. Perrault, passent la soixantaine; mais lui en a soixante et neuf bien comptez! Ce qu'il dit du pédantisme est très véritable, et il faut voir combien nos jeunes gens, qui se piquent de lettres, sont curieux d'auoir les manières du monde, la politesse dans les conuersations, éuitant auec soin le ton dogmatique et certain air crasseux tant reproché aux pédants. En interprétation de l'endroit de sa lettre, où Mr. Perrault parle des choses obligeantes que vous aué escrites de lui, je vais hazarder de vous escrire ce que vous deué déjà sçauoir. Lorsque Mr. Despréaux fit r'imprimer ses ouurages en 1694, il i adjouta des réflexions critiques sur Longin, dans les quelles Mr. Perrault, auec qui il estoit pour lors en guerre ouuerte, se trouua fort maltraitté. Monsieur Perrault fit imprimer une response aux réflexions critiques sur Longin2), où il raporta l'extrait d'une lettre que vous auiez escrite à Monsieur Pinsson le 19 Nou. 1693, dans la quelle vous vous déclariez pour son sentiment. Vostre déclaration fut d'un plus grand poids pour la cause de Mr. Perrault, que vous ne vous Testiez imaginé. Enfin, peu de temps après, Mr. Despréaux fit faire sous main des propositions d'acomodement, et Mr. Racine s'estant faict médiateur, la paix fut conclue entre les deux partis et publiée dans l'épigramme de Mr. Despréaux que vous auré vu:
Tout le trouble poétique à Paris s'en va cesser.
L'on vient d'imprimer le discours de Mons. Dacier à sa réception à l'académie. Il ne s'est pas mal tiré d'affaire; l'éloge de son prédécesseur 5) et celui de. la dernière campagne estoit une besogne assez rude. Vous sçaué le mot de Mr. de Nismesi) lorsque l'on lui proposa l'oraison funèbre de ce prédécesseur: qu'il n'i auoit que deux raisons qui l'empêchassent de l'entreprendre: la vie et la mort du deffunct. Mr. Dacier louait fort son Zèle contre le quiétisme. Dans le receuil de l'académie de cette année, il i a un ou deux discours présentez pour le prix, où vous trouueré encor le Quiétisme. En vérité, si je n'estois pas sur les lieux, je m'imaginerois les Quiétistes déjà en aussi grand nombre dans ce royaume que Festoient les protestants, et multipliant corne ces derniers sous François premier; cependant je n'en connois pas un.
M. L'abbé de Clérambault a faict aussi imprimer sa réponse à Mr. Dacier; elle est pleine de sens et d'éloquence. Madame Dacier a sa part au gasteau, pas si grande qu'elle le mériteroit. — Madame de Briou est fille de Mr. le duc de la Force deffunt, et vous ne vous trompé point: le roman le plus réjouissant qu'elle puisse faire, seroit son histoire, si elle vouloit l'escrire sincèrement. Le président de Briou, père de son mari, fit casser d'abord le mariage qu'elle auoit contraitée auec son fils encore mineur; ce fils, ariué à 30 ans, l'a épousé une seconde fois, pourquoy il a esté déshérité. Cette auanture a esté précédée de quelques autres, et Mr. Talon 5) la compara, dans son plaidoyer, à la Samaritaine; il estoit encore alors auocat général.
Le premier volume des poésies de Madame Deshoulières a esté imprimé dès 1689, du viuant de cette dame. Le second n'est imprimé que depuis quatre
mois, par les soins de sa fille. Madame deXaintonge6) vient de faire imprimer un recueil de ses poésies; je n'ay pas encore lu le liure, mais j'en ai oui dire du bien. C'est un petit in douze. Madame de Bouillon, Madame de Créqui, et autres amis de Mr. de St. Euremont ont demandé la supression du livre donné sous son non, dont je vous parlé dans ma dernière lettre, corne d'un méchant escrit qui déshonoroit la réputation de celui à qui l'on l'attribuoit. le ne sçais point ce que l'on aura obtenu de Mr. le Chancelier.
Le sujet qui fit proscrire en France la response aux prouinciales?), que l'on vient de rimprimer chez vous, est l'impudence de son autheur qui eut l'effronterie de traitter de fable l'histoire des bombes trouuées dans le collège des Jésuites de Namur, lors de la première prise de la place; quand non seulement toute l'armée, mais le roy lui même, qui faisoit le siège en persone, estoit témoin de la vérité du faict. Le liure passa pour estre du p. Daniel, et le bruit fut comun ici, que sa majesté en auoit témoigné sa surprise au p. de la Chaise. En fin le liure fut si exactement suprimé qu'il ne se sauua du naufrage que dixsept exemplaires.
J'auois enuie de vous enuoier l'arest du parlement contre le liure du p. Rocaberti, mais je viens de le voir imprimer dans le Mercure politique de mois de Ianuier. Histoire secrète du Conétable de Bourbon*), c'est le titre d'un petit Roman que l'on vient de publier. Il me semble que les examinateurs des liures, qui ont ordre de Mr. le Chancelier de ne laisser rien passer que d'utile, deuroient empêcher la plus part de ces petites historietes, lors qu'elles n'ont pas au moins le mérite d'estre bien escrites. Cela ne seruira que à
embrouillier encore l'histoire, qui n'est pas déjà trop claire. Ce que vous aué dit là dessus à l'occasion de Cara Mustapha, grand vizur, lors du siège de Vienne, deuroit auoir décrédité ces liurets et les auoir mis hors de mode.
Monsieur Prost9), médecin, a traduit le cours d'anatomie de Diemerbroek, professeur de vos quartiers; on vient d'imprimer son ouurage.
Mademoiselle Lhéritier10), tous jours m'enuoie ton la pièce corne d'elle, vient de faire en vers l'éloge de Mademoiselle de la Charse à l'occasion de la tragédie de »Bradamante«. Il est trop long et trop médiocre pour que je vous l'enuoie; cela va bien à deux cents vers. Cette MIle de la Charse est une amazone, qui lors de l'irruption du duc de Sauoye en Dauphiné se mit à la teste des milices et fit des merueilles. Je l'ay vue à Paris; son air et son port font foy de ce que l'on en dit.
On a imprimé Furetieranau) depuis quinze jours ou trois semaines. C'est un receuil de bons mots etc. Celui dont on a receuilli les matériaux de ce liure doit estre un autre que l'académicien, autheur du dictionaire uniuersel. La plus part des faits qui i sont repris sont postérieurs à sa mort, ariuée en 1689. Mais moy, qui conois assez les gens de lettres, je ne sçais point quel est ce Furetière. Le Liure contient peu de faits concernant la république des lettres, et les bonnes choses n'en font pas la dixième partie. C'est un in-douze.
Je ne sçais si vous estes instruit que à la fin du liure Marcelli Ancirani, qui est de Mr. Boileau12), jadis doyen de Sens, à présent chan. de la Ste. Chapelle de Paris, il i a une dissertation en forme de
dialogue de sphalmatis virorum in re litteraria illustrium. Cela conuient assez à votre occupation présente. J'en ai un à vostre seruice, il est imprimé depuis 3 mois.
On a imprimé à Caen la philosophie de Mr. Calli1*), en un corps, comprenant quatre volumes in quarto. Il i a lontemps que l'on en auoit imprimé différents morceaux. Vous conoisé l'autheur,curé et professeur à Caen, pour un apostre et même un martir du Cartésianisme. Il fut exilé, il i a enuiron quinze ans, par lettre de cachet; ses aduersaires, qui n'estoient pas si habiles que lui et qu'il obscurcissoit, aiant eu plus de crédit que lui à la cour. Sa philosophie est ici en réputation, la plus part des professeurs de l'université le lisent plus que St. Thomas. Pour vous le dire en passant, il n'i a plus que le non de péripatétisme qui i règne: tout le monde, jusques aux cordeliers, enseigne la philosophie nouuelle. De temps en temps il en ariue quelque tempeste, mais la tempeste passe et chacun continue. Il n'i a plus que ceux qui ont enuie de passer bachelier en théologie, qui aprenent la chicane, à cause de certains vieux barbons de docteurs, par les mains de qui il faut passer. A la première occasion comode je vous enuoierai une douzaine de différentes thèses de philosophie, qui se sont soutenues ici.
L'on vient d'imprimer à Marseille in 40 un projet de l'histoire de la nature '4).
Mr. Dupin'5) continue sa bibliothèque eclésiastique, sous le titre de histoire des controuerses et des matières eclésiastiques traittées dans le douzième siècle. C'est celui de la première partie de la continuation, qui vient de paroistre. Vous jugé bien que ce volume est des plus curieux; je n'ay pas encore pu le voir.
Monsieur l'abbé Nicaise m'escrit, que M. Perizonius lui escrit de Leyde: nostrates typographi progrediuntur sedulo in Thesauuro antiquitatum typis mandando. Je ne sçais, si dans ce thésaurus antiquitatum est comprise la traduction latine de Berger16) des grands chemins de l'empire, à la quelle on dit ici qu'il trauaille depuis lontemps. C'est un autheur rempli d'excellentes choses. J'ay faict autrefois quelques remarques dessus. La lettre de Mr. Galland contre l'histoire des Gordiens vient de paroistre; j'en laisse le jugement aux persones désintéressées. Jusques ici, Mr., vous aué peutêtre cru, que l'on ne pouuoit pas citer un autheur si l'on n'auoit escri depuis lui. Mr. Galland vous désabusera: selon lui c'est Zosime que cite Capitolin, dans un endroit où ce dernier ne nomme pas son autheur.
Nous attendons auec impatience le spécimen de Mr. Morel'7); nous ne sçauons plus quand nous l'aurons, à cause que l'abbé Bizot, à qui il est adressé, est disparu pour le désordre de ses affaires. Je ne sçai si un certain escrit, intitulé le détail de la France18), sera paruenu jusques à vous. Il est imprimé ici, sans non de libraire. L'autheur expose d'abord que les reuenus depuis 1660 sont diminués en France de moitié; il déduit les causes de cette diminution, et dans la troisième partie il propose le remède, qui doit tout d'un coup rétablir le corps de Testât dans sa première vigeur. Ce qu'il dit sur les dépérissements ariués au royaume, est véritable, mais il tait quantité d'améliorations: les manufactures, par exemple, établies sur tout en Languedoc. A Elbeuf en Normandie il i a présentement deux milles mestiers à drap, où il n'i en auoit pas deux cents, il i a quinze ans. Les remèdes
que propose nostre autheur, paroissent fort efficaces à ceux qui conoissent la constitution du royaume; la question c'est si ceux qui sont en place voudront les apliquer. Enfin, le liure est d'un homme qui sçait les affaires et qui en parle juste. Souuent un particulier réflexif a des vues qui échapent à la pénétration ou à l'ocupation des ministres. Vous auré lu à la fin du premier vol. des mémoires de la cour d'Espagne, de madame Daunoi, l'histoire d'un Marco Dias !9) qui, s'il n'eût esté asasiné, alloit rétablir l'ordre dans les finances du roy Catholique, où il i a tant de désordres qui paroissent irémédiables. A propos de liure de politique, ce nous est un grand divertissement de voir les liures de cette matière qui nous viennent de temps en temps d'Hollande. Il faut voir corne vos ministres, qui en France ne faisoient que leurs prêches, i décident des finances et des resources de Testât, et corne ils se trompent. Je lisois dernièrement le »testament de Mr. de Louuois«20); son autheur, par exemple, dans le titre du liure, lui donne le titre de premier ministre d'estat, quoyque M. de Louuois n'en ait jamais eu le titre ni faict les fonctions. Je ne vous parle point de l'histoire de la médecine de Mr. le Clerc de Genèue21).
Je suis auec passion vostre très humble et très affectioné seruiteur
DUBOS
»Sésostris« n'a pas eu le succez de »Médée«; il est tombé: l'autheur auoit faict ses personages trop scélérats. »Jason« a eu le même sort. Rousseau, autheur des parolles, est fils d'un serrurier. On a faict là dessus l'épigramme suiuante:
Jadis le fils de Cythère
fit un peintre excellent d'un artisan grossier*).
Aujourdhui l'intérest veut faire
un poëte d'un serrurier.
Mais c'est en vain qu'il a l'audace
de s'éleuer sur le Parnasse:
il est tombé, le misérable autheur,
et la toison, jadis si prétieuse,
loin d'auoir du soleil l'éclat et la splendeur
ne paroist que la peau d'une brebis galeuse.
»Polixène« a mieux réussi; on représente la pièce auec succez.
Ce vendredi 27 auril [1696].
Vos interrogations, Monsieur, me font trop d'honneur pour me plaindre jamais, que vous soyez troppo interrogativo ; si j'ay à me plaindre, c'est de n'estre pas aussi capable de satisfaire, que je le voudrois bien: si j'auois autant de capacité à vous estre utile que j'ay de zèle pour vostre seruice, je serois tout à faict content de moy.
La pièce de vers que je vous enuoie, assez bizarement escrite, est le dialogue de Mr. Despréaux et de son Jardinier; son onzième satyre, qui ne paroist pas encore, imite l'épître d'Horace à son liure:
Vertumnum Janumque liber spectare videris,
*) Maistre Quintin d'Anuers, ingeniosus amore.
et ce dialogue est fait à l'exemple du V illice Syluarum etc. Vous remarqueré dans cet ouurage le caractère de ce grand poète, le seul des nostres,
Pindarici fontis qui non expalluit haustus,
et vous i remarquerez aussi des négligences qui témoignent, que l'autheur n'a pas encore mis la dernière main à sa besogne. Aussi c'est malgré Mr. Despréaux que ces vers courent manuscrit: Mr. le prince de Conti ') lui en a dérobé une copie. Ce prince marche dignement sur les traces de son oncle; les gazettes vous auront apris qu'il l'a presque atteint dans le métier, et je vous dire ici qu'il aime les lettres autant que ce héros, et que sa passion brilleroit dauantage, si l'érudition n'estoit pas hors de mode. On dit qu'il est de même en vos quartiers; à dire vray, il seroit difficile que dans les conjonctures présentes les choses allassent autrement. Le Roy Guillaume passe ici pour ne les point aimer, peut être est ce faute de loisir qu'il les néglige.
Je me suis trompé à l'égard de l'âge de Mr. Dacier2); mais pour l'âge de Mr. Perrault, je le sçais de lui même; il vous salue de tout son coeur. Mr. D'HénaulU), autheur du sonnet sur Melle de Guerchi, et maistre de Madame des Houlières, a eu assez de réputation à Paris de son viuant, et elle subsiste encore, quoyqu'il soit mort il i a quatorze ans. Il est vray que son mérite n'estant pas imprimé, pour parler M. Ménage, sa réputation n'a pu s'estendre corne celle de bien d'autres, qui à Paris n'ont jamais joui d'une réputation aussi grande que la sienne. C'estoit un homme d'esprit et d'érudition, aymant le plaisir auec rafmement, et débauché auec art et délicatesse. Mais
il auoit le plus grand trauers dont un homme soit capable: il se piquoit d'athéisme et faisoit parade de son sentiment auec une fureur et une affectation abominable. Il auoit composé trois différents systèmes de la mortalité de lame et auoit faict le voyage d'Hollande exprès pour voir Spinosa, qui cependant ne fit pas grand cas de son érudition. A la mort, les choses changèrent bien: il se conuertit et vouloit porter les choses à l'excez; son confesseur fut obligé de l'empêcher de receuoir le viatique au milieu de sa chambre, la corde au col. D'Hénault n'estoit point de naissance; son père estoit boulanger, et lui auoit esté d'abord receueur des tailles en forest, où il n'auoit pas bien faict ses affaires. Il a montré à Madame des Houlière tout*) ce qu'il sçauoit et croioit sçauoir; on prétend qu'il y paroist dans les ouurages de cette dame. J'ay vu, entre autres, remarquer ces vers de l'idille du Ruisseau**), T. 1 p. 164: » Courez, ruisseaux, courez, fuiez et reportez vos ondes dans le sein des mers dont vous sortez, tandis que, pour remplir la dure destinée où nous sommes asujetis, nous irons reporter la vie infortunée dans le sein du néant d'où nous sommes sortis. «
Nous ne sommes pas ici si chagrins que où vous estes: s'il i auoit une académie françoise à la Haye, nous en lirions les receuils auec plaisir. L'oraison funèbre de Mr. Abbadie4) a esté lue et aplaudie de tout Paris, quoyque nos connoisseurs i croient voir quelques défauts. Si nos libraires eussent esté libres,
*) Dubos avait écrit: »C'est vray qu'il a esté le pédagogue de Mad.
des Houlières à qui il a montré tout« etc.; Bayle l'a corrigé. •*) Vous trouverez cet Idylle dans le Courier Galant du mois de May 1 69 3 p. 552. (Ajouté de la main de Bayle.)
corne en Hollande, il i en auroit eu vint éditions. Où est Mr. Abbadie, et que fait il à présent? — Je suis surpris quelquefois corne vous des éblouissements qui suruienent aux meillieurs autheurs, bien moins souuent, s'entend, aiant la vue bien courte en comparaison de la vostre. Je lisois dernièrement dans le discours sur l'histoire uniuerselle de Mr. Bossuet, dans l'exposition de ce qu'estoit olympiades, que les jeux olympiques se célébroient d'abord à Élide et puis à Pise, au lieu de dire: à Pise en Elide. Ce matin, lisant le premier volume de l'histoire des empereurs de Mr. de Tillemont, j'ay trouué que dans sa dernière note sur Vitellius il veut corriger le texte grec de Joseph, qui dit que ce prince a esté tué tqltïi dneXXaiov, parce que constament Vitellius fut tué le 20 décembre, corne si X'ànûlaïoç des Juifs començoit toujours en même jour que le décembre des Romains; au contraire cette année de Rome 821 le 3e de âKelluïoç tomba justement le 20 décembre. Mr. Dandilli, que j'ay esté consulter, pour voir s'il auoit faict la même faute, l'a comise. Mr. de Tillemont, dans ses notes sur la ruine des Juifs, eundem errorem errât; il faict comencer entre autres le Xanticus des Iuifs, dont se sert loseph tousjours, auec l'auril des Romains, et il faut voir dans quelles difficultez cela l'embarasse. Ce qui m'estone, c'est que, de trente raisons qui lui dévoient découurir son erreur, il n'ait pas du moins senti celle ci, que si le mois Xanticus començoit tousjours le Ier auril, les Iuifs eussent tousjours célébré la pasque le 14 auril, puisqu'ils la célébroient tousjours le 14 de la lune du premier mois de l'année eclésiastique, qui est le Nisan ou leur Xanticus. Je ne puis quitter Mr. de Tillemont sans vous entretenir encor d'une bévue plaisante de
son 3e volume. En parlant de Vabalath, fils de l'ilustre Zénobie, il explique V . C . R . I . M . R qui se trouue dans la légende des médailles de ce prince, par Verim. R., Verimonum rex, peuple qu'il cherche je ne sçais où et qui n'exista jamais; au lieu que ces lettres, qui se ponctuent ainsi: V , C . R . I M . R ., veulent dire: vice Cœsaris rector imperii Romani, qualité que lui auoit donné Aurélien, et non point encore, corne le veut le p. Hardouin dans son Antirheticus: » imperii Orientis*, en prenant une R pour un 0, la distribution de l'empire en empire d'orient et en empire d'occidant estant même postérieure au grand Constantin.
Je ne sache pas, que Mr. Guillat de St. Georges 5) ait faict aucun liure postérieur à sa critique du voyage de Mr. Spon, que le dictionaire des arts de l'homme d'espée, en 3 vol. in 12. Encore il vient de me venir un scrupule, que ce liure ne soit antérieur aux autres. Cet autheur est présentement secrétaire de l'académie de peinture. Je n'ay pu encore trouuer persone qui m'ait pu aprendre, quel est le Mr. Perron6) du Ménagiana; mais je m'en informeré à tant de gens, que à la fin je vous en rendre bon compte. Mr. l'abbé Nicaise m'escrit, qu'il vient de receuoir des nouuelles de Rome qui lui disent la mort de Mr. Bellori, fameux curieux et sçauant illustre.
Vous connoistré par la coppie de la lettre de Mr. de Lauardin"), que je vous enuoie, ce que l'on aura adjouté au prodige de Bretagne, dans les différents païs où la nouuelle en a passé pour arriuer jusques à vous. Persone n'a vu ici d'autre coppie de lettre de Mr. de Lauardin, que celle que je vous envoie, et s'il a escrit au Roy là dessus, corne il i a aparence, la lettre n'a esté vue que de S. M. Pour vous faire l'histoire de
cette nouuelle, je vous dire qu'elle fit d'abord quelque bruit ici: pendant deux ou trois jours tout le monde la disoit, mais persone ne la croioit; c'estoit après auoir pris la précaution de bien aseurer que l'on n'en croioit rien, que l'on osoit la raconter; le menu peuple même ne l'a pas cru, peutêtre parce que persone n'a eu intérest de lui persuader ce prodige. Enfin, après trois jours, la nouuelle a esté entièrement enterrée, et je pense que persone n'en parlera plus que Devizé. Je remarque, généralement parlant, que l'auanture de la baguette de Iacques Aymar a mis tout le monde sur les gardes, dès qu'il s'agit de prodige. Vous auré leu que cet homme, après auoir passé pour miraculeux pendant un an, fut mandé à Paris par Mr. le prince; il i réusit d'abord et en imposa presque à tout le monde. Après deux petits liures déjà imprimez sur ce sujet, Vallemon en fit un troisième, contenant 600 pages in 12, pour expliquer mécaniquement le tournoiment de la baguette divinatoire. Le p. Legendre, de l'oratoire, le réfuta et prouua fort bien que la baguette ne pouuoit tourner sans l'interuention du Diable. Enfin, après ces beaux liures, il se trouua, que Iacques Aymar estoit un fripon que Mr. le prince fit chasser, en faisant insérer dans le Mercure galand et dans le Journal des sçauants les preuues indubitables qu'il auoit eu de la fourberie. Si nostre siècle eût esté tant soit peu plus facile, voiez quel droit eussent pris les amateurs des prodiges, dans les siècles suiuants, sur un homme roué à Lyon et sur les liures imprimez du temps. Ce qui est de plus plaisant pour un philosophe dans cette histoire c'est que Vallemont aseure au comencement de son liure, que l'auanture de la dent d'or raportée par M. Vandale, l'a rendu
sage, et que auparauant entreprendre l'explication du prodige il s'est aseuré de son existence. Fiez vous après cela aux dépositions des autheurs! S'il doit i en auoir de certaines, n'est ce pas celles d'un philosophe qui dépose l'existence d'un prodige? Pour reuenir à l'apparition ariuée à Ruvengal, un de mes amis a vu léuesque de Vannes sur ce sujet. Ce prélat lui a montré la lettre du curé du lieu, qui est de son diocèse, la quelle raconte la même chose que celle de Mr. Lauardin, auec cette circonstance, omise par ceux qui n'ont pas voulu gaster le merueillieux de leur récit, que quelques païsans plus hardis que les autres, s'estant auancé vers l'endroit où l'on voioit les armées, paraissoient à ceux qui estoient restez sur les hauteurs au milieu de la meslée, tandis que à costé d'eux ils ne voioient q'une espèce de brouilliard. Enfin, la vision passe à présent pour une chimère, ausi bien en Bretagne qu'à Paris. L'air de France ne vaut rien à présent pour les prodiges; ils ne sçauroient plus mal choisir leur temps et leurs lieux. Les réflexions qui ont authorisé tout le monde à rejetter ce prodige: les armées n'ont point paru en l'air corne jadis, mais sur terre, et dans une lande, païs sujet à quantité d'exhalaisons sulphureuses; il n'i a que des païsans qui les aient vu, et encore ce sont des païsans bretons, après midi, un jour du Carnaval. Les defïenses de Mr. de Chaulnes8) de parler de ce prodige sont de l'inuention du gazettier d'Anvers. Ce duc n'est plus gouuerneur de la province, c'est le Comte de Thoulouse, en faueur de qui il a faict sa démission. A propos de Mr. Crizzo je vous dire, que M. de Crizzo a amené d'Italie son confesseur 9), qui a prêché ce caresme en Italien et à l'Italiene. Tout Paris i a
couru corne à une espèce de comédie; c'est un des défauts de nostre nation de plaisanter des manières des autres. Ce prédicateur s'apelle il padre Conneliano et est capucin de son mestier.
Les députez de Genève nous ont aporté quelques exemplaires de l'Histoire de la médecine de Mr. le Clerc. Ceux qui ont lu le liure l'estiment fort et souhaittent que l'autheur ne fasse pas languir après la suitte. Vous auré déjà entendu parler de la nouuelle Histoire de France du p. Daniel10) mais je ne sçais si vous l'auré vue. L'autheur, fort éloigné du système du p. Jourdan"), son confrère, qui multiplioit nos roys et donnoit des prédécesseurs à Pharamond, comence la monarchie à Clovis. Son premier volume, qu'il vient de publier, est un in 40 de près de six cens pages, qui contient, outre les règnes de Clovis et de ses enfans, 8 dissertations sur l'histoire de France. La préface est hardie et paroistra même quelque chose de plus à bien des gens. Après auoir faict voir, que les comencements de la monarchie françoise sont plus dignes de la Curiosité des gens qui lisent, que les comencements de Rome, il conclut que la lecture de cette partie de nostre histoire n'est si fort négligée que par la faute de ceux qui l'ont escrite. L'un a manqué par un tel endroit, celui là par un autre; enfin, vous i trouueré Mézeray, M. de Vallois, son confrère, et plusieurs autres au nombre des délinquans. Il ne les nomme pas, à la vérité, mais il les désigne de manière qu'ils ne sçauroient estre méconus. Bien des gens ont de la peine à croire que le p. Daniel ait assez d'érudition pour bien remplir son projet: il est jeune et jusques ici auoit paru se donner à la philosophie. C'est une assez plaisante métamorphose que celle d'un
philosophe en historien; il i a là dessus bien des choses à dire. Il me souuient que vous fîtes quelques réflexions sur ce sujet dans la république des lettres, lorsque l'Histoire de France par Mr. Cordemoy parut.
Nous auons encore deux nouueaux volumes des lettres de Patin 12), le quatrième et le cinquième. C'est dommage que ce galand homme n'ait esté plus exact.
Je ne sçais si vous aurez déjà l'histoire éuangelique du p. Pezeron n), en deux volumes in douze. Le liure est fort estimé; je crois cependant auoir de bonnes raisons de penser qu'il se trompe dans sa chronologie. Il met la passion de J. Christ sous les deux Geminus, contre le sentiment des plus habiles.
Mr. Pourchot'4), ancien recteur de l'université et professeur en philosophie au Collège Mazarin, vient de faire imprimer son cours. S'il paruient jusques à vous, vous verre que son autheur a plus lu Mr. Descartes et le père Malbranche qu' Aristote et Porphire^). C'est un fort honeste homme que Mr. Pourchot, et qui a beaucoup de réputation dans l'université. Au reste, le stile de sa philosophie est aussi peu barbare que le dogme.
Les oeuures postumes de Mr. de La Fontaine viennent aussi de paroistre. Ce sont différentes pièces en vers et en prose, les quelles jusques ici n'ont pas encore esté imprimées pour la plus part. Corne c'est un liuret que vos libraires réimprimeront incessament, je ne vous en dire rien dauantage.
Mr. de Longpré16) a entrepris la défense du quatrième Gordien contre la critique de Mr. Galland. Mr. de Longpré est un fort honeste homme, qui a une des académies du Fausbourg St. Germain; mais son escrit, entre nous, me paroist bien foible. Il est difficile de
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se tenir en repos quand l'on voit, comme dit Caesar, suum periculum in aliéna virtute consistere; cependant je ne me sens point de tentation de repousser îes traits de Mr. Galland: ils me semblent qu'ils tambent d'eux mêmes. Je suis infiniment obligé à ceux de vos messieurs qui veulent bien aprouuer l'histoire des Gordiens; je crois cependant que c'est en considération de celui qui la leur fait voir. Je vous ai trop parlé de Mlle, de la Force pour ne point vous aprendre un nouuel incident de son histoire. Mr. de Briou la quitte et faict casser ce mariage qui lui couste si cher; il a épousé Mlle, de Cesserin, autre auanturière. Elle n'est pas, à beaucoup prest, de si bonne famille que l'autre, mais elle a amassé du bien au seruice de feu Mr. de Seignelay, qui l'auoit agréée à Brest, son pais, où il la vit dans son voyage de 1689.
»La mort du jeune Agrippa«, tragédie qui fut représentée peu deuant la clôture de Théâtre, est tombée; elle estoit de l'abbé de Riousperoux1?). On jouera après les festes une comédie de l'abbé de Brueis dont j'ay oublié le non. Cet abbé est le même qui escriuit lors de la réuocation de l'édit. Il a faict depuis deux ou trois comédies qui ont eu beaucoup de succez, entre autres »le grondeur «. On représentera à l'opéra immédiatement après les festes »la naissance de Vénus«, Ballet dont les vers sont de la composition de l'abbé Pic, Chanoine de Laon. Cela ne fait pas autrement honneur à l'église gallicane.
Vous aurez oui parler du différent de Santeuil'8) auec les Jésuites, touchant l'épitaphe de Monsieur Arnaud faite par le premier. L'on a imprimé un receuil de toutes les pièces qui ont paru de part et d'autre, le quel sera peutêtre paruenu chez vous. L'autheur de
ce receuil, qui est l'abbé Faydit, n'a pas jugé à propos d'i insérer une des meilleures, qui est le Santolius pendens ou Santeuil pendu. Il i a d'excellentes choses dans cette pièce et entre autres quelques portraits des Jésuites, bien touchés. On l'attribue à Mr. Rollin, professeur de Rhétorique au Plessis et recteur de l'université. Quoyque Mr. Arnaud soit oncle de Mr. de Pompone, on ne croit pas ici que l'on laisse apposer l'épitaphe; mais la réputation de ce grand homme n'est pas à une épitaphe près. Il sera vray de lui ce que dit Tacite (Ann. 2): Haie negatus honor gloriam intendit.
Les ducs et pairs ont perdu le procez qu'ils auoient contre le duc de Luxembourg '9), fils du maréchal mort l'année dernière. Corne ce procez rouloit sur une question assez curieuse, je pouré bien vous enuoier un mémoire q'un de mes amis a faict dessus. S'il ne vous reuenoit pas, ce seroit tousjours une friandise pour Mr. de Beauual. Je ne sçais si l'on est possédé chez vous de la manie des nouuelles, corne ici. Je vois tout le monde en mouuement, parce que auanthier au soir le Roy reçut un courier dépêché par Mr. de Châteauregnaud20), qui lui mandoit qu'il auoit rencontré l'amiral Rook et qu'il l'alloit attaquer. Pour moy, je n'écoute les nouuelles q'un mois après que l'action s'est passée, quand on peut ouir les deux partis et qu'on est informé des détails. Corne je suis plus des trois quarts du temps à Paris, je vous prie d'i adresser les lettres que vous me faites l'honneur de m'escrire. Je suis logé au milieu de la rue du Roule, chez M. de Montour.
Je suis, Monsieur etc.
Ce Lundi 25 Juin [1696].
Si je sçauois faire des compliments, c'est par là que je comencerois toutes mes lettres. Vos honêtetez en méritent des meilleurs; c'est un malheur pour vous que je sois peu propre à en faire.
Auant de répondre à vostre lettre du neuf de ce mois, je vous dire que je vous ai envoie un petit pacquet de curiositez, par Mr. Bousseau de Dantzic, qui est parti ce matin pour Hollande. Vous i trouueré l'histoire du desmeslé de Santeuil et des Jésuites, d'une meilleure main que la première, qui estoit de l'abbé Faydit. La traduction du Santolius poenitens passe ici, malgré ce que dit l'autheur de l'histoire, pour estre de iMr. Racine; ce qui est certain c'est que madame de Maintenon lui en a faict froid trois ou quatre jours durant. J'i ai joint le Santolius pendens; je pense vous auoir mandé que tout le monde le donne ici à Mr. Rollin, recteur de l'université. Vous croyé bien que il n'a garde de l'auouer. Vous n'auré pas de peine à conoistre, que l'histoire du démeslé vient de chez les Jésuites. Vous trouuerez aussi dans le pacquet l'éloge de Mr. de Court par l'abbé Genest1), et la réponse de Mr. Perrault aux réflexions critiques de Mr. Despréaux sur Longin, que vous m'aué témoigné auoir envie de voir. J'i ai joint le portrait de Mr. Perrault que je lui ai demandé pour vous. Le latin de Mr. Francius ne l'a point du tout chagriné: lors qu'il a embrassé le parti qu'il a pris, il a dû s'attendre destre bien injurié des pédants, et il s'i est attendu. On va imprimer incessament son 4e des paralelles, et ses éloges des illustres François sont imprimez et vont
paroistre. Ceux qui aiment l'honneur de la nation apréhendent bien que l'on n'en oste Mr. Arnaud et Mr. Pascal, sur ce q'un misérable docteur de Sorbone nommé Précellés2) a esté remontrer à Mr. le Chancelier. Ce magistrat a conseillé à Mr. Perrault de le faire, en lui disant bien néanmoints qu'il l'en laissoit le maistre. Mais le plus grand danger vient de ce que Mr. Bégon, homme de faueur qui fait faire ce receuil, apréhendera par là de blesser la délicatesse des Jésuites. Ce n'est pas que ces derniers n'aient pris la chose en galants hommes. Le p. Bouhours, lorsque Mr. Perrault lui fit montrer ces deux éloges par Mr. l'abbé Dumaz, les aprouua autant q'un Jésuite peut aprouuer l'éloge de l'autheur des prouinciales et de la fréquente comunion, soupçoné d'auoir part encore à la morale pratique. Mais, corne il dit, Mr. Perrault ne prétend point donner, par une place dans son liure, un titre d'orthodoxie. Je lui ai conseillé, moy, pour faire passer Mr. Arnaud et Mr. Pascal, d'emploier aussi feu Mr. Claude, homme de mérite, illustre en son genre. C'est après tout à un faiseur de tels éloges que conuient le
Tros Rutulusve fuat, multo discrimine habebo *). Mr. Varillas4) mourut la semaine dernière. Il estoit âgé, infirme et nécesiteux; ainsi je ne sçais si l'on doit le plaindre d'estre mort. Il i a dix ans, l'on auroit plaint le public de l'auoir perdu, mais il semble estre déchu du droit de se faire regretter. Après tout, si les habiles doiuent mésestimer ses ouvrages, le grand nombre continuera tousjours à les lire. En vérité, cet homme auoit de grands talents pour écrire agréablement l'histoire; c'est dommage pour lui de ne l'auoir point fait sur des mémoires plus exacts ou du moins de n'auoir pas paru dans un temps moins
éclairé et moins, si j'ose le dire, éplucheur. Mr. l'abbé Fleuri 5) est plus que désigné successeur de Mr. de Labruyère, quoy qu'il ne soit pas encore élu, et l'on ne parle point qu'il se présente aucun compétiteur. Je vous eusse point faict payer le port de la satyre de Mr. Despréaux, si j'eusse cru que vous l'eussiez eu en Hollande. Elle n'a jamais esté imprimée dans le Mercure galand; l'autheur ne l'auroit point souffert. Je sçais enfin, quel est Mr. Perron6), autheur du petit liure de l'histoire de Marcoussi; c'est un homme d'enuiron soixante et dix ans, grand nouueliste et principal support du comitté tenant ses scéances au jardin du Luxembourg. Il a esté autrefois précepteur de Messieurs d'Entragues, à qui apartient Marcoussi, et c'est ce qui lui a donné moyen de-fouillier dans les archiues de cette terre. Ceux à qui je me suis imformé, ne sçauent point qu'il ait fait aucun autre liure que cette histoire. J'ay à vous aprendre sur l'affaire de Bretagne ce que je sçais par madame la marquise de la Chastre, fille de Mr. de Lavardin, le quel s'est fâché tout de bon de ce que M. l'abbé de Lafayette auoit montré sa lettre et donné occasion à son impression dans le Mercure galand, qu'il lui auoit mandé cette nouuelle pour le réjouir et non pas qu'il la crût. Je ne connois q'un des autheurs, contre les quels escrit vostre ami, autheur de la dissertation sur la pronontiation de la langue françoise?), l'abbé Dangeau; si le non de vostre ami n'est pas un mistère, je vous prie de me l'aprendre. Vostre professeur de Tubinge8) parle t'il de l'apologie que publia Marc Antoine de Dominis à son retour dans l'église Romaine? Nous l'auons ici. Apropos de Bergier, Mr. Oudinet, antiquaire du Roy, m'a dit q'un de ses amis de Rheims, son païs et celui de Berger,
auoit son liure, plein de corections et de notes, de la main de l'autheur. Il doit escrire à Rheims pour l'auoir, et nous en aiderons Mr. Henninus, s'il i a quelque chose de bon pour lui. Ce traducteur deuroit faire mettre les médailles, dont parle son autheur; nostre siècle aime fort ces sortes de monuments dans les liures. Je ne puis vous taire sur Berger une histoire que je sçais d'original. Don Mabillon?) m'a conté plusieurs fois, qu'estant au Mont Cassin en 1687, un Religieux de cette abbaye, qui le vit plus habile que ceux qu'il auoit coutume de voir, lui fit confidence d'un ouurage qu'il auoit composé en latin sur les grands chemins de l'empire Romain. Don Mabillon fut fort surpris de voir, que naturellement il auoit distribué son ouurage en 5 parties, corne Berger, quoy qu'il vît manifestement, par ce qu'il omettoit, qu'il n'eut jamais vu le liure. Le moine Italien fut encore bien plus surpris lors qu'il aprit la nature du liure de Berger, et remit à croire ce que lui en disoit don Mabillon, qu'il l'eût vu. Ce père le lui fit venir de France, et ce fut Boudot qui le lui enuoia. — Mr. Leti10) na plus ici q'un reste de réputation, qui ne se soutient qu'à peine. Son histoire de la reyne Elizabeth lui a fait si grand tort que c'en estoit fait absolument, si son Cromwel n'eût un peu racomodé les choses. J'en demeure d'acord: en bonne politique l'on n'auroit pas dû souffrir ici le liure du p. Simon11); c'est sacrifier l'intérest public à l'animosité d'un particulier. Le liure de Mr. Arnaud fait trop d'honneur à l'église Romaine pour souffrir en pais de Catholicités que l'on escriue contre; mais dans quelle comunion ne fait on pas des fautes et ne va t'on point souuent contre l'intérest du parti? On peut dire des disputes de religion ce que
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Mr. de la Rochefoucault12) a dit de nos dernières guerres ciuiles: chaque parti se soutient moins par sa bonne conduite que par les fautes de ses aduersaires. Iliacos intra muros peccatur et extra 13).
Qu'il vous souuiene d'auoir apliqué judicieusement ce vers aux matières dont il s'agit.
Le p. Le Comte '4), Jésuite, reuenu de la Chine depuis environ un an, va nous régaler de mémoires sur Testât présent du païs. Ils sont distribuez en forme de lettres. Dans une, qui est adressée à Mr. de Pontchartain, il parle des finances du païs; dans une autre, écrite à M. de Bouillon, des meubles etc. Quelques changements qu'il a fallu faire à ce liure ont empêché qu'il n'ait encore paru, quoyque imprimé depuis un mois. Le p. Hardouin, confrère du p. Lecomte, menace le public de quelque ouurage considérable et extraordinaire, et cache auec soin le sujet sur lequel il trauaille. Je crois estre bien fondé à vous dire que c'est sur les Constantins. Je ne vous parle point des panégiriques de Mr. Fléchier; ils doiuent estre paruenus chez vous, et le mérite de leur autheur est connu depuis longtemps. Nous auons aussi quelques nouueaux petits Romans, corne »Ines de Cordoue«, dont je ne dire rien, par une raison toute opposée. Mr. l'abbé Cordemoy vient de publier un in 12. contre les Sociniens. C'est une chose étonante, que l'on ne puisse escrire contre ces gens là sans se rendre suspect d'estre de leur parti et de préuariquer. Nous verrons si l'on fera le même jugement de Mr. Cordemoy. Les principes de philosophie de Mr. Haersoeker sont fort estimez ici, quoyque peu de gens entrent dans ses sentiments. Le liure est un in 40 assez mince. Nous sommes surpris ici de voir un hollandois escrire en françois si
purement et d'un stile si aisé. Un docteur en médecine de la faculté d'Angers, nommé Hunault, vient d'escrire un discours phisique sur les fleures qui ont régné les années dernières; les gens du métier l'estiment assez. Monsieur Mallement de Messange, dont le non vous sera connu par son histoire de la création, où il a sur le mouuement du soleil des pensées si extraordinaires, et par son liure de la quadrature du cercle, a publié une response à la critique du dictionaire de l'académie. L'un et l'autre sont ouurages assez médiocres. L'un ne dit que ce que tout le monde sçait, et l'autre ne répond que ce que persone n'ignore. Un homme de foy vient de m'aseurer, que Pézante, sieur de Guillebert, estoit l'autheur du détail de la France. Il est lieutenant général au président de Rouen. Le Roy vient de faire frapper soixante médailles qui contienent les principaux éuénements du comencement de son règne, qui n'auoient pas encore esté illustrez par de semblables monuments. Voilà de quoy faire un autre volume à l'histoire du p. Ménestrier; mais je crois que reconoissant son incapacité il laissera faire cette besogne à messieurs de l'académie des mé- j dailles, qui i sont beaucoup plus propres que lui. Ce j sont eux qui ont donné le dessein et les deuises de celles que l'on vient de frapper. Nous auons reçu de ! Rome, depuis quelque temps, des discours latins à la louange du pape d'aujourdhui, d'Alexandre 8., de la j reyne de Suède et d'autres, d'un nommé Malagonelli. j C'est un petit in douze, dont la latinité est fort élégante mais un peu empoulée. J'oubliois à vous dire I que j'ay mis dans le paquet que je vous ai envoie un mémoire concernant le procez que Mr. le duc de
Luxembourg a gagné contre les autres ducs et pairs; peutestre l'affaire aura telle fait assez de bruit chez vous pour que vous aie souhaitté d'en estre instruit.
Le 23 de Septembre 1696.
J'estois sur mon départ pour la prouince, quand je reçu vostre lettre du troisième de ce mois; ainsi je n'ay point pu voir mr. Pinsson, mais monsieur Jannisson s'est chargé de la comission. J'ay reçu de Lisle auec quelqu'autres liures l'histoire de la campagne de Namur1); ce n'est que la première édition in douze. Je trouue, comme vous, l'ouurage assez bien escrit, mais je uoudrois que l'autheur eût lu ou profité d'un certain endroit du Liure de Mr. de la Bruyère2), qui n'est pas le moins judicieux: Amas d'épithètes, mauuaises louanges; ce sont les faits qui louent et la manière de les raconter. A propos de Mr. de La Bruyère, je vous dire que la neuuième édition de son liure paroist; il n'i a rien de changé, mais la dixième paroistra cet hyuer auec augmentation. L'on a faict cette augmentation sur quelques mémoires trouué dans l'apartement que monsieur de La Bruyère auoit à Chantilly. On sçait ici le non de l'autheur de la campagne de Namur, qui est assé proche parent de Messieurs de Dangeau. Sur ce que j'ay entendu dire de ce siège si mémorable aux officiers qui ont esté dans la place, je crois son récit assez sincère; cependant l'abbé Renaudot?) se vante d'auoir de quoy lui faire un bon procez. La véritable response à la campagne de Namur, ce seroit l'histoire de la paix de
Savoye. Le duc de La Feuilliade 4) est un jeune seigneur aussi plein d'esprit que de brauoure; mais excepté ce qu'il peut auoir apris de fortifications, je le crois fort ignorant en mathématiques. Aussi ce n'est pas lui dont j'ay entendu vous parler, c'est du viel duc de Roannez^), le quel n'a plus que le titre de cette duché, cédée au Maréchal de La Feuilliade dans son contract de mariage. Nostre duc de Roannez est fort âgé et aueugle, il faut auec cette incomodité une grande force d'imagination pour réussir dans la mécanique. L'ingénieur qui conduit l'ouurage du canal de Troye est Monsieur Basile de Dieppe, homme d'un génie rare. Nous auons vu de lui à la Foire St. Germain une main qui escriuoit et d'autres curiositez mécaniques, qui ont esté admirées des connoisseurs. Que vous connoissez bien la bonne ville de Paris, quand vous dites que vostre médecin de Frise i feroit bruit! Pour la crédulité aux médecins et aux charlatans, elle i est aussi grande qu'elle l'estoit autrefois à Rome pour les astrologues. Il semble que l'on ne s'i soit désabusé de quelques autres erreurs que pour donner d'auantage dans celle là. Tout récement on vient d'établir des voitures publiques pour aller à Chandray, village à trois lieues de Magni en Normandie. Il n'i a point de semaines qu'il ne s'i transporte deux ou trois cens persones pour i consulter un paysan, nommé Ozanne, que la sottise publique érige en Esculape. C'est un ignorant qui ne sçait au plus que ce que sçauent les écoliers de médecine; mais il est à la mode, et vous sçaué à quel point l'on est ici esclaue de la mode. Ceux qu'il n'a point guéri, qui sont trente contre un, n'oseroient s'en uanter; ils sont des premiers à crier miracle: il i a une espèce de mérite d'auoir esté guéri
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par un médecin qui est à la mode. J'ay rendu vostre lettre à Mr. de Longepierre le jour même que je l'ay reçue; il n'est point rentré dans son employ, corne ses amis le souhaitteroit [sic], mais il est assez bien auprès des Enfans de France, à qui il fait régulièrement sa cour. Son employ estoit auprès du comte de Thoulouze, en qualité de gentilhomme. Le P. Dorléans6), Jésuite, autheur des réuolutions d'Angleterre et de quelques autres liures, qui ont esté assez lu, vient de donner un traitté de la déuotion à la Vierge, où Mr. Baillet n'est point repris comme l'on s'i attendoit. Peut être est ce à cause de cela. Je crois que vous sçaué que, non obstant tout le scandale que le liure de Mr. Baillet auoit donné au [sic] moines, l'on en fait une seconde édition depuis quatre ou cinq mois. A propos de la nouuelle version du Nouveau Testament par Mr. Martin, je vous aprendré que celle du p. Bouhours paroistra pour les estrennes. Elle sera bien châtiée, si l'on n'i trouue point de défauts. Une ordonance de nostre archeuesque qui condamne un liure instituté Exposition de la doctrine catholique sur la grâce~), imprimé à Mons chez Gaspard Migeot, faict ici grand bruit parmi les gens qui se meslent de ces curiositez. L'ordonance est assé bizarre, on ne sçait à quoy s'en tenir après l'auoir lue. C'est un véritable édict de Tibère. Monsieur Janisson a vu chez monsieur de Rheims le liure Querela infantium sine baptismo mortuorum aduersus Dei judicium%). C'est un in douze de quatre feuilles, relié auec d'autres traittez. Vous aué conjecturé juste sur le parti que prend l'autheur, car après auoir bien plaidé pour et contre il conclu en faueur de la Justice de Dieu.
En 1673 au mois de Mars 9) le Roy deuant aller tenir son lit de Justice au parlement, Messieurs les cardinaux de Bonzi et de Bouillon demandèrent à Sa Majesté de l'i acompagner. Le Roy, auec sa prudence ordinaire, leurs [sic] répondit qu'il en parleroit à son conseil. Mr. de Rheims qui pénétroit, que leur intention estoit d'i précéder les pairs, fit faire le mémoire dont vous parlé, dans lequel il prouue que les pairs ne le doiuent pas céder dans le parlement aux cardinaux, qui en vertu de leur chapeau n'i ont aucune scéance. Il faict voir que si les cardinaux Richelieu et Mazarin 1 ont eu scéance deuant les pairs eclésiastiques, cela a esté par ordre exprès du Roy, qui leur i donnoit place corne à ses premiers ministres. Il pense vous auoir déjà mandé la rimpression des conciles du p. Sirmond10) aux [sic] Louure, et celle des mémoires de Bussi chez Anisson et de ses lettres chez les Delaulnes. Ainsi j'auré bientost fini l'article des liures nouueaux. Un des meillieurs est le recueil des ouurages du p. Sanlec10), chanoine régulier de la congrégation de Ste Genneuiefue. C'est l'autheur de la satyre contre les directeurs et d'une autre contre les prédicateurs et ne peut pas vous estre inconu. Histoire de Rimski Georgiene, c'est une de ces petites nouuelles historiques qui sont tant à la mode. Barbin imprime les mémoires de M. de la Comtesse de C. ; ce sont des auantures imaginaires, mais où les mouuements présents de Paris sont assez justement décris. Ce même libraire imprime aussi les contes de ma mère l'Oye par monsieur Perrault. Ce sont bagatelles aux quelles il s'est amusé autrefois pour réjouir ses enfans. Il m'a chargé de vous faire ses compliments. Mr. le chancelier a refusé le priuilège pour les Cheverotiana. Il semble véritable-
ment que ces sortes de mémoires ne doiuent s'imprimer que après la mort du héros; c'est une espèce de canonisation, et Mr. Cheureau est encore plein de vie. L'abbé Fleury a fait imprimer sa harangue et l'abbé Régnier la response. Il court en manuscrit une réqueste en vers du p. Sanlec au Roy sur la capitation des curez, mais elle court depuis si lontemps que je la crois paruenue à une place dans quelqun de vos receuils; c'est ce qui m'empêche de vous l'enuoier, car elle mérite que vous la lisié. L'on a ici depuis peu le 8. volume de la morale pratique; ce liure est aseurement plus recherché et plus estimé à Paris que aux pais d'où il vient. On peut dire des Jésuites ce que Mr. Racine faict dire des Romains à Mithridate12): et de près inspirant les haines les plus fortes, tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes. Je n'ay point reçu encore Bergier15) apostille de la main de l'autheur, que monsieur Oudinet doit m'envoyer; dès que je l'auré, nos messieurs seront serui promptement. Je vous enuoie ce qui dépend de moy: les vers du p. Commire'^) et celles des remarques que j'auois faites autrefois, qui m'ont paru le mériter.
Le Lundi dixneufuieme de Nouembre [1696].
Les Vacances seules, monsieur, sont causes que je répons si tard à vostre lettre du 29 d'octobre. Je ne suis ariué de prouince que depuis quatre jours; en ariuant j'ay trouué vostre lettre et l'incluse, que monsieur de Longepierre auoit envoiée dès le lendemain de mon départ. S'il i auoit de ma faute, je serois
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inconsolable de vous auoir fait attendre si lontemps sa response. Nous attendons icy vostre dictionaire critique auec une impatience qui a encore esté redoublée par l'extraict que nous en auons vu dans le mois de Juillet des ouurages des Sçauants '). Je suis fort obligé à monsieur Basnage de la mention honorable qu'il i a faite d'un liure aussi chétif que le nostre; je vous suplie de lui témoigner, que j'ay toute la reconoisance possible de son honêteté. Si vous pouué emploier, dans la continuation de vostre dictionaire, quelques mémoires sur monsieur Herman2), mon compatriote, et sur l'abbé Gendron*), je vous les envoieré par la première occasion d'ami. C'estoient un théologien et un médecin des plus orthodoxes. Monsieur Perrault vous remercie auec passion des marques d'estime que vous lui donné. Il a cherché vainement dans touts les historiens conuenables, quel marquis de Saluces auoit épousé Grisélidis 4); il ne connoît d'autre liure où il soit faict mention de cet éuénement, que le décameron de Bocace, dont le papier bleu est une traduction abrégée. Mr. Perrault a embelli la narration de Bocace, et il donne un amant à la princesse, afinque, après auoir esté mise en mouuement de nopces, elle ne rentre pas dans la solitude du conuent: c'est à peu près corne Térence en a usé dans son »Andrienne«. Son quatrième volume du Paralelle se débite, et ses illustres François paroistront la semaine prochaine. La supression de l'éloge de Mr. Arnaud est arestée, mais on espère d'i conseruer celui de monsieur Pascal. Les mémoires de Bussi paroissent en deux tomes in 40. Corne c'est un liure qui se réimprimera incessament chez vous, je ne vous en dire rien. Le Roy, pendant sa maladie dernière, s'est faict lire par mr. Racine,
quoyque il i ait deux lecteurs de la chambre en titre d'office, Mr. de Bonrepaus et l'abbé de Vaubrun. Mr. de Rheims aiant offert à S. M. la campagne de Namur, de la seconde édition, elle se la fit lire toute entière, et après en auoir examiné les plans, dit en la rendant, qu'ils n'estoient pas fidelles. Par ce que vous me mandé de la conduitte de vostre Synode à legard de Mrs Saurin et Jurieus, je voy qu'il i a des moines dans toutes les religions, s'il n'i a point de frocs. Il i a trois ans que la raison de monsieur Hartsoeker5) pour sortir de France estoit une bonne raison; mais les choses sont présentement passées à l'autre extrémité, et jamais les viures ne furent à meillieur compte; à moins que l'on ne compte le vin de Champagne parmi les viures, car il est fort cher. Pour ce qui est des liures qu'il faut faire icy pour escrire auec succez, je suis de son sentiment. Quoyque tout le monde lise, persone n'aime la fatigue en matière de lecture, et tout liure qui n'est pas diuertissant, pourit chez le libraire. Les liures de déuotion, quoy qu'ils ne se lisent pas plus que les autres, sont mieux vendus: c'est un titre de déuotion d'achepter régulièrement les liures nouueaux de piété, et il est à la mode d'estre déuot. Voici ce que nous auons de liures nouueaux:
Le dictionaire des Halles ou extrait du dictionaire de l'Académie françoise6); c'est un petit in douze qui se vend sous le manteau, composé de touts les prouerbes des halles dont le dictionaire de l'académie françoise est enrichi. La préface dit, que l'autheur de ce receuil s'est résolu à le faire, parce que le dictionaire de l'académie, où tout le monde trouue son compte, est d'une trop grande despence pour le petit peuple, qui
trouuera dans son extrait ce qui lui convient particulièrement. Après auoir parlé de quelques défauts du dictionaire de l'académie, qui l'obligent d'en faire une réuision, l'autheur finit sa préface fort satyrique et fort fine par dire: voilà ce que c'est que d'aller si viste en besogne. C'est dommage que l'on ne puisse point faire tenir un exemplaire de ce liure au deffunt abbé Furetière: il seroit d'un grand rafraîchissement pour lui en l'autre monde. Son grand griet contre le dictionaire estoit le défaut que l'on i attaque.
Deuoirs de l'homme d'espée. C'est un in douze, dont est autheur mr. de Rémond?), gentilhomme champenois. Il escrit d'un style vif et agréable; vous auré vu la traduction paraphrasée de la première lettre d'Héloise à Abaillard, dont il est autheur. Les autres lettres et responses ne sont pas d'une aussi bonne plume que la sienne.
Nouuelles découuertes et sur restât de l'ancienne Gaule du temps de César, in 12. L'autheur est monsieur de Mandajors, maire d'Alez8). Il croit faire bien des découuertes géographiques et renvoie Mr. de Valois et le p. Labbe à leur A. B. C. ; entre autre il soutient que Alexia n'est point Alise en Bourgogne près Flavigny, mais la ville Alez.
Suitte des mémoires du comte D. rédigez par St. Euremont, deux volumes in 12. Je vous parlé suffisament de ce liure lors de l'édition de la première partie. C'est un trait d'impudence rare, que l'on continue à suposer à un autheur viuant un liure qu'il a désauoué d'abord et que le public auoit auant lui désauoué pour lui. Voilà matière à bien des réflexions.
L'on a réimprimé ici incognito le testament politique du dernier duc de Lorraine 9), dont nos connois-
seurs ne font pas grand cas, et ne doutent point que ce ne soit une pièce supposée. Dans le paragraphe -de la guerre l'on s'i sert du mot recruter, qui n'estoit point aseurement en vsage lors de la mort du duc de Lorraine. Ce seroit une grand auantage pour le public que toutes ces suppositions de testaments politiques aus grands hommes, si la crainte, que l'on ne leur imputât un mauuais ouurage, pouuoit les engager à en laisser un véritable.
Histoire de la république de Gennes10). Cet ouurage aura déjà préuenu en Hollande ce que je vous en pourois dire.
Le Hure de la sagesse mis en vers. C'est l'ouvrage d'un monsieur du Vernay, auocat en parlement. S'il i auoit des vers médiocres, on pouroit mettre au nombre ceux de mr. du Vernay, qui aseurement ne sont point excellents.
La science des confesseurs , par mr. Grandcolas , et ïoctaue des morts ou relation de la pénitence des âmes en purgatoire. Voilà deux liures qui ne seroient bons chez vous que pour estre portez à la descente de la barque:
in vicum vendentem thus et odores
et piper et chartis quidquid amicitur ineptisu).
Aussi je ne pense point qu'ils passent le 49e degré de latitude, non plus que les suivants: conduitie pour une vie chrétiene; relations de la mort de quelques religieux de la Trappe; annus apostolicus ou prédications pour touts les jours de l'année. Si Dieu ne nous asiste, on mettra bientost la moitié de la ville en couuents, et la moitié des bibliothèques en liures de déuotion. Vous auré seu qu'enfin la censure de Marie d'Agréda
a esté publié. La préface a este dirigée par mr. l'archeuêque; l'assomption de la Vierge est mise au nombre de ces croiances pieuses dans les quelles on ne doit point aller troubler les fidelles.
On a réimprimé depuis peu de jours »les vacances« I2), comédie en prose, et »les eaux de Bourbon«. ouurage de la même espèce, qui ont eu assez de cours. Je ne sçais si vous lisez ses sortes de liurets; de temps en temps il en échape de fort bons et où les mouuements présents sont bien repris. Aujourd'hui les comédiens françois donnent la première représentation d'une nouuelle comédie de cinq actes en prose, »le flatte ur«. C'est un caractère qui est devenu ici bien à la mode. L'autheur est le même Rousseau qui a faict les vers de »Jason«. Quoyque fort jeune, il est déjà habile homme;
sed habet comoedia tanto
plus oneris quanto veniœ minus 13).
(1. 2 epta 1 a).
L'art militaire françois14') enrichi de planches, in 12. Ce liure est dédié à Mr. le maréchal de Bouflers. L'estime où l'on voit l'art militaire françois chez toutes les nations, le fera bientost réimprimer chez vous. Le cardinal de Richelieu, lui qui deuoit si bien connoistre la nation, ne seroit pas peu surpris s'il pouuoit voir comment le mestier se pratique aujourd'hui icy, et il se repenterois aseurement de n'auoir donné, dans son testament politique, aux François que la brauoure, de toutes les qualitez qui font le soldat. Mr. Dugonô, secrétaire du Roy, faict imprimer ses projets de littérature '5). Ce liure contiendra une grande quantité de sujets, sur les quels peuuent trauaulier [sic] ceux qui
sont tourmentez de la maladie de faire des liures. Vous ne vous estes point trompé au stile du sieur de Pépinoncourt lé). Son liure n'a pas eu icy grande vogue. Auprès des caractères de Labruière et des réflexions sur les défauts d'autrui de l'abbé de Villiers, c'est une enseigne à bierre contre un Titien.
Il i a tant de choses à dire sur les moeurs et sur les manières d'aujourd'hui, que c'est plûtost la matière d'une conuersation que d'une lettre. Il est vray, que depuis huit ou dix ans, il i a bien des choses de changées; ce n'a pas tousjours esté en bien. Il semble que les femmes aient oublié qu'elles sont d'un autre sexe que les hommes, tant elles cherchent à en prendre les manières, et tant elles se sont familiarisées auec eux. Ces respects et ces déférences que leurs mères exigeoient des hommes, les gesneroient trop; on vit auec elles sans façons corne d'ami à ami. Aux jeux, à l'opéra, aux parties de promenades, elles payent aussi exactement leur escot et leur contingent que les hommes, et tiendroient à injure que l'on voulût, hors quelques raisons particulières, payer pour elles. L'usage des suiuantes est banni; un caualier va teste à teste auec une femme, sans que l'on i prenne garde, et aux filles de chambres ont succédé des valets de chambres. Au lieu des enfans qu'elles auoient autrefois pour laquais, elle choisisent à présent les plus grands garçons et les mieux faits. Il est impossible que cette familiarité auec les hommes ne donne lieu à bien plus de galanteries que la réserue de nos grand'mères. Il est certain cependant q'un extérieur fort libertin ne marque pas tous jours une vie débauchée. Mais ce qui est de certain c'est qu'il n'ai rien de si facile à présent à une femme que de se satisfaire et la mode lui a aplani toutes les
voyes du vice. »Le qu'en dira-ton«, la terreur de leurs mères, est un retranchement de la pudeur mis à bas par la même mode qui a rendu les dehors aequiuoques. Ce luxe des habits, des meubles, des équipages, acrû du prodige depuis huit ans, est encore un puissant enemi de l'honneur d'un sexe qui suo luxu cupidinibus alienis exponitur , corne le dit Tacite. Que la guerre ait enfanté, pour ainsi dire, d'une même portée, le luxe et la misère, cela ne vous surprendra pas. On a tousjours compté le luxe pour un des fléaux que la guerre cause; et les mouuements qu'elle produit dans un estât, en faisant passer l'argent en des mains peu propres à en faire un bon usage, doit vraysemblablement le produire. Si les femmes ont oublié les droits qu'elles ont sur les hommes, les hommes ne s'en souuiennent point dauantage. Ils ont pour elles les mêmes honêtetes que pour leurs amis, et rien de plus. Ils ont auec les femmes des amitiez débauchées, mais cela ne va point à la passion; malgré l'humeur inquiète et breteuse de la nation il n'est pas faict mention en un an de temps, que deux riuaux se soient battus pour une maîtresse. Cependant l'on est aussi poli que jamais, et l'air naturel et aisé, auquel on est reuenu par rafinement, vaut bien les manières fardées et le stile empoulé de la vielle cour. Pour ce qui est de boire, les femmes se sont mises là dessus au niueau des hommes, et si elles ne s'enyurent pas de vin, c'est que la mode de s'enyurer est passé. Elles en boiuent autant qu'eux, et plus qu'eux de tout ce que l'on apelle liqueurs; ce sont vins estrangers, ratafiats et autres compositions d'eaux de vie, que l'on sert aussi régulièrement à la fin d'un disner que la souppe au commencement. Aussi la quantité d'eau de vie qui se consome
à présent dans le royaume est elle quadruple à celle qui se consomoit il i a dix ans. Pour le tabac, excepté quelques débauches de dames de qualité que leur condition authorise à tout faire, je n'ay pas oui parler que les femmes en prisent en fumée; mais pour le tabac en poudre, dont l'usage est deuenu absolument général, elles en usent aussi librement que les hommes, portent des tabatières corne eux et s'en seruent en public. L'esprit du jeu a esté porté à un point de rafinement qu'il ne sçauroit passer. Tout le monde joue, et joue bien. Les échetz sont deuenus un jeu d'antichambre, et les laquais le pratiquent. Aussi faut il dire, qu'il i a parmi la nation des domestiques beaucoup plus de sçauoir viure et d'éducation qu'autrefois. Le marquis de Vardes1?) disoit, que rien ne l'auoit plus surpris à son retour à la cour. Un petit bourgeois ne receura pas un laquais, même une cuisinière, qu'ils ne sachent lire et escrire. La musique est deuenue la maladie de la nation; tout le monde l'aprend, et on l'enseigne aux enfans en même temps qu'à lire. Deux nouueautés qui frapperoient fort un homme absent depuis quinze ans, seroient la place et les carTez. L'on ignoroit presque, auant la guerre, l'art de faire ualoir son argent sur la place par billets payables au porteur. C'est aujourd'hui le commerce de tout le monde. Il i a cinquante millions qui profitent de cette manière. Les cabarets à caffé sont présentement au nombre de plus de deux cents, où les plus honestes gens de toutes conditions ne font pas scrupule d'aller passer leures heures perdues. Aussi est ce une grande commodité q'un lieu neutre, où l'on entre et d'où l'on sort à son poinct, et où l'on trouue compagnie. Je lisois dernièrement à une dame d'esprit et du grand monde l'endroit
de vostre lettre qui dit, que nous ne voions pas de vos liures où les femmes du Septentrion soient scandalizées corne celles de Paris dans les nostres. J'entends, répondit elle, ce qu'il veut dire auec ses femmes du Septentrion qui ne font point parler d'elles; mais c'est que les femmes du Septentrion sont des femmes du Septentrion. P. Bouhours a contesté aux allemands de pouuoir estre bel esprit, et si jamais j'escris, je prétends mieux prouuer, q'une hollandoise ne peut estre une jolie femme. Jolie femme et femme jolie ne sont pas la même chose icy. Qu'il i ait des païs où les moeurs soient plus corrompues que dans d'autres, on n'en doute point, mais je vois les autheurs fort partager, s'il en est de même des siècles. Le cardinal Pallauicin l8) prétend, corne bien d'autres, che il dire ch'el mondo présente sia peggiore deïï antico son prouerbie délie comédie (il n'a osé adjouter e délie prediche), e querelle del volgo. Ces messieurs là me semblent auoir tort et faire tous jours un paralogisme. Ils aportent pour iustifier nostre siècle l'exemple d'un autre encor plus corompu, celui de Catherine de Médicis par exemple; corne si le monde auoit tousjours esté aussi méchant que pour lors. D'autres, qui ne sont pas moins injustes, parlent corne s'il suffisoit à un siècle de uenir après un autre pour estre plus corrompu, et corne si le vice auançoit tousjours sans jamais rétrograder:
aetas parentum pejor, auis tulit nos neqixiores mox daturos progeniem vitiosiorem.
(od. 6, L. ]). '9)
Il faut voir, comme le p. Mallebranche fait valoir cette maxime pour apuir son explication du péché originel,
dans son premier volume de la Recherche de la vérité, Il me semble, qu'il nia pas moins de préjugé dans cette opinion que dans l'autre, et qu'il en est du viel corne des autres choses qui vont en augmentant, jusques à un certain point pour décroistre ensuitte. L'exemple d'un prince aura mis en vogue un vice que l'exemple de son successeur met hors de mode et. exile. Tacite dans ces annales nous aprend que le luxe de la table, poussé jusques à l'extrauagance sous les empereurs précédens, après auoir résisté aux vains efforts des reformateurs, échoua contre la frugalité de Vespasien. Or, qui doute qu'il ne soit du vice en général corne des vices particuliers dont il est composé? Je ne désespère pas de voir renaistre en France la modestie. J'oubliois le liure d'un docteur contre le luxe, où l'on examine par les sentiments des pères, si le passage de St. Paul20) contre la dorure des habits des femmes est un précepte ou un comandement. Cela est bien docteur. Corne si ce qui est parure outrée dans un temps, ne deuenoit pas permis et bien scéant dans un autre! Il me semble que l'on deuroit un peu plus consulter ià dessus la disposition de Testât où l'on vit, que ne font les prêcheurs, tant en chaise que dans les liures; et aseurement le royaume se trouueroit fort mal, si les prestres estoient venus à bout d'empêcher le port des dorures. Pour reuenir aux opinions sur la coruption des moeurs: comme la réfutation des préjugez me paroist le uray patrimoine d'un dictionaire critique, j'espère que dans vostre continuation vous voudrez bien dire quelque chose sur celui cy. L'endroit de vostre dictionaire, où vous parlé de l'exemple des bestes que l'on allègue sans fin aux débauchez, ne sera point aseurement le moins goûté; c'est celui dont parlent d'abord ceux qui
ont lu l'extrait de monsieur Basnage. Je ne connois pas le païs où vous estes, mais je vous suis garant, que l'on vous lira icy auec beaucoup plus de joye lorsque vous releueré des solescimes contre le bon sens et la droite raison, que quand vous corrigeré une date ou une citation. L'estime extraordinaire que l'on fait icy de vos pensées sur la comète, doit vous persuader de ce que je vous auance. En effet, ces sortes de réflexions, en faisant paroistre l'esprit et la pénétration de l'autheur, forment la raison du lecteur et donnent de l'étendue à son imagination. Mais, pour en reuenir à la coruption des moeurs encore une fois, cornent ne disputeroit en pas, si elle est égale en touts les siècles, puisque les autheurs d'un même temps et d'un même païs ne sont pas d'acord entre eux très souuent sur ce qu'ils doiuent voir touts les jours. Les uns font leur siècle l'exemple des siècles vertueux, dans le temps que les autres en abandonnent le règne aux vices. Il vous souuiendra de ce que vous dites dans la république des lettres sur ce sujet dans l'extrait du liure de Mr. de la Chétardye de l'éducation d'une jeune princesse. Souuent même un autheur n'est pas d'acord auec luimême là dessus. Entendez Horace dans son Carmen sœculare :
jura fides et pax, honor et pudorque priscus etc. ;
cependant dans un autre endroit (od. 6, L. 3) rien n'est si corrompu que son siècle, et il fait une ode pour le dire.
J'attends incessament les notes de Mr. Oudinet2'), que son voyage de Fontainebleau m'a empêché d'auoir. Elles ne resteront pas un jour entre mes mains, et nous auons touts les jours des occasions.
Monsieur Toinard22) entre dans ma chambre à l'instant, qui vous salue; il m'a dit que le p. Tallemand de St. Genneuiefue seroit substitué à la place de monsieur Arnaud. Les capucins et les vrsulines débitent un in 16. de 136 pages, fort chargé d'impression, intitulé »questions importantes sur les Jansénistes, proposées à un ancien docteur en théologie par un jeune catholique«, en fort méchant petit caractère, où il i a tout ce que l'on a dit autrefois contre mr. Arnaud, p. Huselius et tout le parti. L'autheur est un Jésuite, apellé le p. Maillïard 25). Il i a aussi des questions proposées à Mr. de Rouen sur les liures qu'il auoit indiqué pour estre lus par les eclésiastiques, entre autres le p. Alexandre. L'autheur est un jeune jésuite, p. Gouttier 24), supérieur du Séminaire de Joyeus à Rouen. On fait relier à grand force les 4 éuangiles traduits par le p. Bouhours2^). Son non n'i sera point, parce que Mr de Paris lui a dit que le nom de Bouhours n'estoit pas assé sérieux pour estre mis à la teste de l'escriture sainte; et sur le verset peccatori dixit Deus: cur enarasti justifias meas, on a parodié grammatico dicit prœsul: cur enarasti justifias Domini. Il n'i a que un peu plus de 590 pages in 12, dont il i en a déjà cent de réimprimées en cartons. On dit q'un certain abbé Albigeois, qui ne vous est pas inconu, a part à ces cartons là et que le p. Simon se prépare à escrire contre. Le liure paroistra pour estrennes. On a imprimé le liure des secrets du p. Rousseau26), un des capucins du Louure. On a mis au titre: par Mr. Rousseau, ci devant capucin.
Le premier Mars 1697.
Je comenceré, monsieur, par vous parler de ce que je vous envoie, pour venir à ce que je vous deuois envoier, et que je ne vous envoie point. Le succez de la comédie du Flatteur a esté assez médiocre. Je ne vous dire rien sur le mérite de la pièce: en faict d'ouurage desprit vous voie aussi loin et plus distinctement que aucun autre. D'ailleurs vous ne conoisé ni l'autheur ni ses riuaux, et rien ne tente vostre aequité. Je pense aussi, qu'il en est de juger des ouurages d'esprit corne de juger des procez: la pratique donne une certaine justesse que les autres n'ont point. Je crois, après cela, estre encore en droit de vous demander vostre sentiment, car si je ne vous dis pas le mien, ce n'est point par réserue, mais à cause de la conoisance de l'autheur. J'ay pour les ouurages de mes amis un foible, dont je me défie terriblement. Encore m'en défier est tout ce que je puis faire, et après auoir trouué à coup seur leurs ouurages bons quand ils ne sont pas touts mauuais, mes réflexions vont au plus à me conuaincre que je puis bien me tromper, mais elles ne sçauroient me ramener à l'indifférence; mon préjugé est à leur épreuue, Cela va même au point de n'en pas mésestimer les gens qui me ressemblent:
Vellem in amicitia sic erraremus et isti errori virtus nomen posuisset honestum ').
Mais, par malheur, mon défaut s'apelle encore corne du temps d'Horace du vilain non de préuention aueugle;
aussi je suis trop glorieux pour m'en confesser à tout le monde, comme je fais à vous.
La lettre est du père Doucin2), Jésuite; vous ne pouué pas ignorer le commencement de la querelle, et elle vous instruira distinctement de la suitte.
Tout le monde doute bien ici du succez du placet de monsieur le comte de Tonerre *), ou, pour mieux dire, persone ne doute qu'il n'en ait pas beaucoup. Un de mes amis, en lisant le sot marché d'Aymard de Clermont 4) auec le Dauphin, dit que ce n'estoit pas d'aujourd'hui, qu'il i auoit quelque chose d'extraordinaire, tirant sur le faux dans l'esprit de ceux de cette maison.
La lettre du docteur de Sorbone contre le président Cousin est du père Doucin, autheur de la précédente. Vous le pouré voir bientost en vos quartiers, car il sera à la suitte de monsieur de Créci 5).
Je ne connois point l'autheur des lettres contre la response aux prouinciales 6). Quand la prudence ne sçauroit empêcher de composer de pareils escrits, du moins elle oblige de se cacher.
La traduction du p. Bouhours faict ici bruit, et presque tout le monde la critique; les uns le font sérieusement, les autres en plaisantent. On fait contre, des chansons et des liures. Il est bien capable de se deffendre sur le ton qu'il sera attaqué, et de repouser ses aduersaires auec les mêmes armes. Je ne veux point vous préuenir sur cet ouurage; je vous dire seulement que dans la page 119 il i a ou de l'étourderie ou de la mauuaise foy. Il plaisante sur la traduction de ces parolles de la Vulgate quousque animam nostram tollist), jusques à quand nous feré vous ainsi mourir, et il trouue que c'est le langage affété des
prétieux. Il a raison, mais le p. Bouhours auoit corrigé dans son errata: pourquoy nous tené vous en suspens. Dans la page 82 l'autheur dit, en parlant au p. Bouhours, uous ne deuié pas croire si facilement cet abbé Albigeois qui faict profession de ne rien sçauoir en théologie; sur quoy cet abbé, qui est de vos amis et des miens, dit à l'abbé de Longerue, de sainct Magloire (qui est intéressé pour un troisième denier dans cet ouurage, l'autre est à Mr. Pic, exbibliothécaire des quatre nations), qu'il ne voudroit pas auoir donné ce qu'il sçait de Théologie pour ce que monsieur Simon en sçait, mais qu'il donneroit bien tout ce qu'en sçauent les docteurs de Sorbone, les pères de l'Oratoire et les pensionaires qui sont chez eux pour ce que monsieur Simon en croit sçauoir. Page 89 il dit que l'abbé Albigeois a couru tout le païs des Rabbins pour expliquer ce que signifie le mot ventilabrum; il faut qu'il ait lu le liure de l'abbé Albigeois auec des lunettes à facettes: un seul Rabbin i est cité. Je vous prie, lorsque vous auré fini la lecture de ce liuret, de le faire tenir à Vtrecht à monsieur Graevius de la part de l'abbé Albigeois. Il est encore si rare, que je n'en ai point pu recouvrer un exemplaire pour vous. Je vous l'enuoiré à la première occasion; elles vont deuenir fréquentes.
Ceux qui me deuoient donner les mémoires, dont je vous parle dans ma dernière lettre du mois de Ianvier, ne me les ont pas encore fourni. L'excuse est légitime pour ne point vous les envoier. Ce que vous m'aué mandé du p. Lami 8) empêche que je ne vous enuoie un exemplaire de son traitté contre Spinosa, corne je me l'estois promis. Je ne sçais, si un pareil liure est fort à propos dans vos quartiers, mais il
semble à bien des gens que l'on s'en seroit bien passé ici. Pour lire Spinoza et pour l'entendre il faut estre faict à la fatigue en matière de lecture, et quoyque l'on n'ait jamais tant lu, l'on n'a jamais lu auec moins d'aplication. Ainsi nos libertins sont gens qui viuent corne s'il n'i auoit point d'autre vie, sans s'embaraser de creuser la matière, et aseurement ils ne liront pas le liure du p. Lami. Il me semble, que ce sentiment est celui de gens qui ne préuoient point. Qui sçait, si le goût de lecture ne se changera pas en goust d'estude? et c'est une prouision pour la bonne cause. Monsieur Perrault vous fait milles amitiez; son quatrième volume des paralelles doit estre à présent aussi commun à Rotterdam que à Paris; ainsi je ne vous l'envoie point, crainte de ne vous rien envoier de nouueau. Je crois la traduction de monsieur Henninus acheuée d'imprimer; ce sera bien de l'honneur à mes notes d'estre emploiées par ce sçauant homme. Mademoiselle de la Force va faire des liures plus que jamais, elle est en lieu où elle ne sera plus distraite. Le Roy lui a donné ordre de sortir de Paris et de se retirer à l'abbaye de Malnoue, si elle vouloit conseruer sa pension de milles escus comme nouuelle conuertie. Pour ne pas mourir de faim, elle obéit au précepte et au conseil, et s'en va viure à Malnoue. Ce ne sera point viure pour elle, ce sera ne pas mourir. Outre ses déportements passés, elle est chargée du crime d'auoir fait quelque couplets des Noëls, qui ont trop couru ici pour n'auoir pas esté jusques chez vous. Je dis crime, car il i a eu des couplets atroces. Madame Daunoy adjoute un second volume aux contes de ma mère l'oye de monsieur Perrault. Nostre siècle est deuenu bien enfant
sur les liures; il lui faut des contes, des fables, des Romans et des historietes:
Hic mer et œra liber Sosiis hic et mare transit 9).
Ce sont ceux là qui enrichissent les libraires et que l'on rimprime en Hollande. Mais le vers suiuant ne leur conuient pas. Les lettres de monsieur de Bussi paroissent en quatre volumes. On les loueroit dauantage, si l'autheur ne s'i louoit pas tant; mais il i a des traits de vanité capables de décrier un Plutarque. Son esprit, sa famille et ce qu'il apelle ses importans seruices mal récompensés, ocupent toutes les pages, même toutes les lignes. Si l'on pouuoit contester à l'autheur d'auoir eu de l'esprit infiniment, on le feroit après auoir lu son liure, car on a toutes les enuies du monde de le faire, et l'esprit réuolté tombe d'acord au plus, qu'il mérite d'estre aplaudi, mais il ne sçauroit aplaudir. Ses mémoires, qu'il auoit composé pour estre imprimez, sont du même stile. Je dirois volontiers à ses mânes ce que disoit Martial à Fabulla10):
Sed dum te nimium, Fabulla, laudas, nec diues neque bella nec puella es.
Le Roy i est loué, corne il mérite de l'estre, et par un conoiseur. Mais j'aplaudirois de meillieur coeur à ses pensées justes et à ses expressions délicates et nobles, si les louanges déclarées du prince n'en couuroient pas tousjours de secrètes pour l'escriuain. A tout autre que à monsieur de Bussi l'on apliqueroit les vers de Despréaux:
et mesle se louant soy même à tout propos etc.
Monsieur l'archeuêque de Cambray") vient de faire imprimer un liure de déuotion dont j'ay oublié le titre. Monsieur de Meaux en paroist fort scandalizé. Il a composé un liure contre les quiétistes, qu'il donna à lire à monsieur de Cambray il i a quelque temps, pour auoir son aprobation, qui ne pouuoit point ne pas faire un bel effet à la teste de son liure. Cependant le liure qui vient de paroistre peut passer pour une réfutation indirecte du liure de monsieur de Meaux. Je ne sçais si j'ay bien compris cette histoire, que j'ay aprise ce matin d'un bredouillieur. Si cette secte fait autant de progrez en France que le veulent ceux qui escriuent contre, ce sont des progrez bien invisibles, car quoyque j'aye des yeux, je ne m'en suis pas encore aperçu. Mais je pense qu'ils imitent les médecins, qui pour s'atirer plus de considération comencent par trouuer la maladie douteuse et périlleuse deuant les parents. Une dame de mes amies, après s'estre faite instruire de ce que c'estoit que le quiétisme, et après quelles épreuues et quelles circomspections et quelles précautions ils permettoit la débauche, répondit, qu'il i auroit moins de peine à bien viure. — Je ne vous dire rien sur ce qui s'est passé au sujet de vostre liure12). Le compliment est trop délicat pour moy. Tousjours j'ay vu auec satisfaction bien d'honestes gens prendre vostre parti auec chaleur et témoigner pour vous toute l'estime et la considération possible. Si après cela les choses n'ont pas réussi, comme l'on se l'estoit promis, c'est qu'il faut cent choses pour faire prospérer un dessin, et qu'il n'en faut q'une pour le déranger. On ne lira vostre liure que auec plus d'auidité pour estre deffendu. Mais c'est un mauuais
compliment à vous faire, car il n'a pas du tout besoin de ce ragoust.
Je ne doute point que l'on n'ait eu autant d'impatience chez vous de voir ariuer nos plénipotentiaires, que nous auons eu ici de les voir partir. Dans les deux partis on doit estre également fattigué de la guerre. Il n'i a point de prince qui ne doiue dire ce que Tacite fait dire à Othon, quand il parle à ses soldats auant de se tuer: satis experti inuicem sumus, ego et fortuna^).
La paix une fois conclue, je ne sçais cornent monsieur Iurieux se tirera d'affaire, après toutes les prophéties. Je ne sache q'un moyen pour lui, c'est de mourir la veille de la signature du traitté, corne fit le cardinal Pelleué14) le lendemain de la reddition de Paris à Henri quatre. Copernic '5) est encore un exemple pour lui. La paix auec la France, à quelques conditions qu'elle se conclue, lui doit estre au moins un objet aussi formidable que à l'astronome l'impression de son liure. — Je vous prie de faire mes compliments à monsieur de Beauual, lorsque vous escriré à la Haye.
Je suis, monsieur, vostre très humble et très obéissant seruiteur
DUBOS
Le vendredi 14. de Iuin [1697].
La datte de ma lettre, monsieur, m'a faict rougir en l'escriuant: c'est mal mériter l'honneur de vostre corespondance que d'estre un grand mois à répondre à
une lettre aussi remplie et aussi honête que vostre dernière. Je pourois bien ramasser de méchantes raisons pour m'excuser, et peut être vous les trouuerié bonnes, mais ce n'est point ma manière; quand j'ay tort, je l'avoue, je demande que l'on m'excuse, en promettant de faire mieux. — J'adjouteré à ce que je vous escriuis sur le liure du p. Lamy contre Spinoza, lors qu'il parut, que l'autheur ne répond point à la principale difficulté des Spinozistes de vos quartiers, que les difficultés sont plus grandes et plus incompréhensibles dans le système ordinaire que dans le leur. Ce père n'a nullement songé à répondre à leurs objections tirées du malheur des créatures, des défauts de l'univers et de l'impossibilité d'acomplir la loix. Je vous en dirois dauantage sur cet article, si je ne croiois que vous aué présentement ce liure, que vous attendié incessament le 13 de May; c'est la datte de vostre dernière. Les lettres de monsieur de Bussi Rabutin sont ici beaucoup plus estimées que ses mémoires, où il n'i a que de la jactance. Le stile de ses lettres peut passer pour modèle dans le genre épistolaire; il n'est point donné d'escrire auec plus desprit et de délicatesse. Bien des gens même les préfèrent à celles de Voiture, où il paroist de l'affectation de briller, outre qu'elles sont vides de sentiments. Je vous ai déjà entretenu de la vanité de l'autheur moderne, elle paroist à chaque page. Vous trouueré, dans le premier et le second volume de ce receuil, des lettres de madame de Séuigni et de Madame de Grignan, qui pouroient faire honneur à un académicien. Ces lettres et celles de quelqu' autres femmes qui sont dans les deux autres volumes, montrent bien que nos dames n'ont pas moins d'esprit et de génie que leurs mères,
mais ce n'est plus de ce costé là qu'elles ambitionent de briller.
Vostre dictionaire est lu de touts ceux qui le peuuent faire, et estimé de touts ceux qui le lisent. J'ay vu la copie du mémoire présenté à monsieur le Chancelier par l'abbé Renaudot, et celle de vostre lettre. Il a faict son mémoire le plus violent et le plus satirique qu'il a pu, et vous aué faict vostre lettre la plus douce et la plus retenue qu'il vous a esté possible. Tout le monde lui veut mal ici d'auoir malignement dissimulé dans ce mémoire ce que vous dites dans vostre préface sur les passages libres raportez dans vostre dictionaire. Nous auons vu ici la relation du p. Hennepin '); corne nous i auons apris qu'il estoit D'Ath, nous en sommes demeurez moins surpris de son épître dédicatoire au Roy Guillaume. Cette exhortation d'envoier prêcher l'éuangile, faite par un moine à un prince protestant, me paroît cependant bizarre, de quelque foy que l'on l'entende. A propos du changement de Religion du Capucin de Mastricht, on a débité ici pendant un lontemps, que l'abbé de Lanion 2) s'estoit faict protestant. Présentement on dit ici le contraire, et deux lettres que j'ay reçues de la Haye, parlent si directement de ce qui a donné lieu à ce bruit, que l'on ne sçait à quoy s'en tenir. L'abbé de Lanion est homme de qualité de Bretagne, frère du marquis de Lanion, maréchal de camps. Il a comencé à se faire conoistre dans les mathématiques, qui lui procura une place dans l'académie des sciences. Il fut encore plus illustre par son intrigue auec la présidente Ferrand. Les amours de cette dame auec le baron de Breteuil furent publiés, il i a cinq ou six ans, sous le titre de »Cléanthe et Bélise« ; le pédant dont il i est
faict une si vilaine mention est l'abbé de Lanion. Madame Ferrand aiant esté mise dans la suite en couuent, cet abbé l'en tira auec une lettre de cachet contrefaite, ce qui le fit bastiller. Il s'estoit mis, après cette auanture, dans la haute déuotion, mais il estoit outré, quand il partit, d'auoir esté joué pour 1 euêché de Tréguier. Tant ceci est pour vous seul. — Quand je vois la baguete diuinatoire faire présentement bruit en Hollande, je m'imagine voir vos bourgeoises se parer d'une mode vieillie à Paris. Persone ne doute plus ici que Jacques Aymar n'ast esté un fripon, et il ne trouueroit plus une dupe parmi les sauetiers — Monsieur Iannisson m'a auerti que monsieur Clément, nostre ami commun, auoit répondu à ce que vous me demandé de la bibliothèque de monsieur l'archeuêque de Rheims. L'empressement où l'on est de vous seruir, qui faict que chacun à l'enui se dérobe vos coulissions, doit vous faire quelque plaisir.
Je passe, monsieur, à nos nouueautés. A propos du liure latin sur la crèche de Iésuschrist *) j'oubliois à vous dire que j'en ai ici un françois d'une seconde édition à Cologne en 1677; c'est un in 12 de 330 pages, mais qui ne contient guère que des exhortations pieuses.
Nous allons voir incontinent une seconde édition des éuangiles du p. Bouhours; apparament, il aura profité des critiques. Il paroist une cinquième lettre d'une dame de prouince *), mais il n'i est plus parlé du nouueau testament de ce père. Apparament celle ci où il est traitté du différent des Jésuites auec Mr. l'archeuêque de Rouen, à l'occasion du p. Buffier, sera la dernière, car l'imprimeur a esté arête.
Mr. Simon a publié deux nouuelles lettres contre la traduction du p. Bouhours; je vous les envoieré à la première occasion, et je pense que vous en seré content.
L'illusion de l'oraison de Quiétude. C'est le titre d'un liure que Desprez vient de faire afficher. Je ne me suis pas encore imformé, si ce n'est pas celui de Mr. Nicolle réchauffé. On vous aura peutêtre déjà fait sçauoir, que madame Guyon *>) a esté remfermée. C'est un apostre de cette secte, autheur de trois escrits, dont le plus fort qui est intitulé »des Torrents* n'a pas encore esté imprimé. On l'auoit mise à la bastille d'où elle sortit il i a quelque temps, mais comme elle ne s'abstenoit pas de dogmatiser, on l'a renfermée. Après tout, il n'i a guère que quelques recluses ou quelques" déuots spéculatifs qui donnent dans ces visions; vous voie à quoy cela se réduit en France. Vn anonime vient de publier un in 12, d'enuiron cinq cens pages, qu'il a apellé bibliothèque des autheurs é). Ce sont, par exemple, ce que Plutarque, Sénèque etc. auront dit de meillieur sur la colère, | sur l'amitié etc.
Les Cheurœana ~) paroissent enfin en un seul volume in 12; il i a de bonnes et de mauuaises choses, corne dans touts les ana du monde.
Le premier volume du théâtre Italien 8) doit vous estre connu. C'est un receuil naïf des sottises du temps, plein d'un sel françois qui vaut bien celui d'Athènes. L'on vient d'en donner un second, mais fort inférieur aux premier. Aparament qu'il ne sera jamais suivi d'un troisième, ce théâtre aiant esté fermé par ordre du Roy, et les comédiens congédiez.
On vient de réimprimer une relation de Pologne, par le sieur Hauteville °>), à la faueur des conjonctures présentes. Ce sieur de Hauteville estoit le masque de monsieur de Tendes, qui auoit demeuré lontemps aux païs. II est mort depuis enuiron deux mois. C'est le même qui auoit donné les règles de la traduction, qui passe pour un ouurage de Port royal, sous le non du sieur de Lestang. Il se maria à Port royal, où il s'estoit retiré, auec une demoiselle de madame de Longueville, qui lui fit auoir la charge de thrésorier de la reyne Marie, qu'il suiuit en Pologne. — Je ne vous parle point de nos liures de déuotion; je ne les lis point, et d'aillieurs, corne la plus part portent les liurées du parti et discourent de pratiques inconues chez vous, je vous crois peu de curiosité pour les conoistre.
On reçoit demain monsieur le président Cousin à l'académie; monsieur Dacier lui répondra. Je vous ai parlé par auance des traittés d'Hippocrate que ce dernier vient de publier; il doit incessament en donner la suitte.
Madame Daunoy donne un troisième volume des contes des fées. On imprime encore un autre ouurage de cette Dame, » Ponce de Léon«; le non de l'autheur vous avertit assez, que c'est un roman.
»La princesse Agathonize« et »L'illustre Mousquetaire« viennent encore de paroistre; ce sont deux liures de même espèce.
Un monsieur de Monfort, autheur de quelques comédies, vient de publier une apologie du marquis Daronchez I0), ambassadeur de Portugal à Vienne, pour le justifier de l'asasinat dont il a esté acusé, jusques à estre obligé de se retirer de cette cour.
Je ne puis m'empêcher de vous faire part de la conuersation que j'ay eue auec un de mes amis sur le mémoire de Mr. l'abbé R[enaudot]. Quand mr. l'abbé, dit il, escrit, que le dictionaire critique n'est q'un ramas de receuils distribué par ordre alphabétique, il ne songe point, qu'en lui apliquant la définition véritable du dictionaire, il ne lui dit pas plus une injure que s'il apelloit quelq'un, contre qui il seroit fâché, un animal raisonable. Ce n'est point assé, adjouta-t'il, de dire pour blâmer Mr. Bayle, qu'il a raporté le mal que l'on dit de nos derniers roys; il faudroit faire voir, qu'il n'a pas de même raporté le bien, car ayant faict également l'un et l'autre, il faut louer son exactitude, et non pas l'acuser de partialité. S'il consulte les autheurs récents préférablement à ceux qui sont un peu plus anciens, c'est que, pour un homme qui ramasse, les plus récens critiques sont tousjours les meillieurs: outre les sources montrées par les autres, ils en indiquent tousjours quelq'unes découuertes par eux. Pour ce qui est des opinions impies, qu'il raporté en les qualifiant, on pouroit le reprendre, s'il auoit voulu faire un cathéchisme pour estre mis entre les mains des enfans.
A Paris le lundi dix neufuième d'aoust [1697].
Je vous prie, monsieur, de regarder mon hardiesse à vous enuoier ce que monsieur l'abbé R[enaudot] a escrit contre vostre dictionaire, comme un témoignage
indubitable de la grande et véritable estime que j'ay pour vous. Sur quelque impertinent fondement que soit apuié le décri que l'on fait de uos ouurages, les entrailles en sont émues chez les sçauants d'un mérite ordinaire; et sans qu'ils s'en aperçoiuent, leur chagrin passe jusques à la persone, qui leur a raporté ce que l'on publioit d'eux. Je suis là dessus fondé en expérience, et puis même employer ce mots [sic] au pluriel, car j'en ai fait plus d'une. Mais je suis bien convaincu que je ne risque rien auec vous, et il n'est pas besoin que vous prenié la peine de me raseurer, pour me mettre hors de toute crainte. Je ne me suis fié à persone pour copier le jugement que je vous enuoie, tant j'apréhendois que l'on n'i changeât quelque chose, et vous le pouués compter de la dernière exactitude.
Je vous remercie par auance des liures que vous m'enuoié par monsieur de Toureilles, et je comuniqueré promptement au père Lami l'escrit sur le Spinozisme. Je lui ai fait faire vos compliments, car il ne demeure pas à Paris, mais à Sainct Denis, sans quov je les lui eusse porté moy même. Je suis fort curieux d'un liure imprimé à Utrecht, la traduction du nouueau testament par monsieur Martin. S'il en estoit encore temps, je uous suplierois de me la faire tenir par monsieur de Toureilles. C'est à condition que lors que vous auré enuie de quelque liure imprimé ici, vous en useréauec la même liberté. Je chargeré la première persone de conoissance qui partira, d'un autre exemplaire des lettres d'Aristenète. Je ne laisseré point de faire escrire à monsieur Girardeau, qui reuient incessament d'Angleterre en Hollande, lors qu'il sera à la Haye, et de lui escrire moymême que vous n'aué point reçu celui dont il s'estoit chargé. Il me semble qu'il escriuit
l'auoir mis entre les mains de monsieur de Beauual pour vous le rendre.
Après que vous aué vu monsieur Desforts, tout ce que je vous puis dire, c'est que plus vous le verre plus vous l'estimeré.
Vous auré apris, il i a lontemps, la mort de Santeuil de Sainct Victor, décédé à Dijon pour i auoir trouué de trop bon vin. On pouroit mettre sur sa tombe Y est est est de Montefiascone. Voici un épitaphe qui court, le quel n'i sera point mis asseurément:
Aprenant la mort de Santeuil, Poètes et fous, prenez le deuil!
Je uous enuoierois sa dernière pièce sur le chien ! de madame la duchesse du Maine, si je ne croiois que vous l'aué déjà vue. Elle est pleine d'un feu si vif, j! qu'il n'i auoit pas d'apparence qu'il dût s'esteindre si tost. Ses vers qui ne déplaisoient que à ses riuaus, vont estre à présent goutté ici de tout le monde. Je < les crois en même estime chez vous.
L'abbé de Lanion est bien à plaindre, que sans ) aucun sujet sa réputation ait esté si fort blessée. Pourveu qu'il ne lui en reste point de cicatrise, il deura || s'en consoler.
Monsieur Perrault vous salue, mais il ne vous I croit point. Il dit que vous n'aué point raison, parce I qu'il aura esté assez bonhomme pour escrire des contes, de penser qu'il puisse croire vostre compliment. Il vous destine un exemplaire de son poème de la cré- l ation, dont je me chargeré. Monsieur Toinard vous ;j remercie de vostre honêteté. Il trauaille tousjours à jj son harmonie des Euangiles; mais, corne le cardinal |
Noris l'escnuoit dernièrement, c'est partus Elephantinus. Il est vray que ultra nonurn. annum premit.
C'a toujours esté le défaut de monsieur Leti que la prolixité. Il est aussi diffus dans les narations des faits les plus connus, que s'il écriuoit pour des lecteurs qui ne lussent que ses liures; encore i trouueroient ils des pages à sauter, s'ils auoient bonne mémoire. On m'a dit ici que c'estoit madame Leclerc, sa fille, qui auoit traduit son Philippe second. Voilà matière à un beau sonnet Italien. Parle-t'il dans cette édition du dessein de son prince1) de transporter le siège de son empire en Amérique? C'est dans cette vue qu'il i a dépensé en bastiments des centaines de millions. Je voudrois que vous vissié les descriptions qui nous sont venues de Cartagène, un de ses ouurages.
Je uous ai parlé de l'apologie de Mallement de Mezange pour le dictionaire de l'académie2). On vient d'i répondre par un liuret intitulé »le tombeau du dictionaire de l'académie«. C'est un in 12 de deux ou trois cents pages, qui comprend des remarques sur les premières lettres.
Je me mesle peu de politiques, mais quand j'auré l'honneur de vous voir (ce sera immédiatement après la paix), je vous en dire bien sur les fautes de comission et d'omission des alliez dans cette guerre, si vous estes d'humeur de m'écouter. Je me contenteré de vous marquer ici la bataille de Fleurus5), qui donna le bransle aus affaires et décida en nostre faueur de la supériorité des troupes, jusque là bien incertaine.
Je uous ai escrit le 9e de ce mois une lettre en explication de ce que je uous auois mandé sur l'histoire de Tamerlan4).
Ce 25 Juillet [1705].
Quelques voyages, qu'on ne sçauroit s'empêcher de faire pendant la belle saison, m'ont empêché, Monsieur, de répondre plustost à vostre lettre du huitième de ce mois. Je le fais aujourd'hui avec beaucoup de plaisir.
Quand monsieur Le Clerc1) auroit réfuté les propositions qu'il a extraites du livre des intérêts d'Angleterre, il n'auroit pas mesme touché au livre. Jamais on ne rendit un auteur plus infidellement qu'il l'a fait. Il n'auroit pas parlé du livre plus fausement, quand il l'auroit eu en manuscrit, et que lui seul auroit pu le lire.
J'ay lu les mémoires du Marquis de Guiscard2). Ce liure n'est pas mal escrit; c'est ce qui me feroit croire que quelque charitable Ministre y auroit mis la main, car cet autheur n'a jamais passé ici pour un grand clerc. Nous croyons fort volontiers, que le beau projet dont il se vante, est une chimère dont il veut se faire honneur, pour se procurer les bienfaits des Alliez. Il faut que l'abbé de la Bourlie ait caché ici son sçavoir faire avec bien de l'affectation, s'il en avoit autant qu'il le dit dans cet écrit. Au reste, il est bon de vous instruire des prétendues injustices qu'on avoit faites à sa famille et qui l'ont fait devenir un nouveau Pazzi. Ce fut quelques procédures criminelles faites contre le Comte de la Bourlie son frère, sur un fait pour le quel il auroit esté pendu en Hollande et en Angleterre aus premières Asisses. Ce Comte, ayant esté volé, avoit fait donner la question, et une question
très rigoureuse, de sa propre autorité et dans sa Maison, à tout ceux qu'il croyoit auteurs et complices du vol. Consultez le cas, Monsieur, à vos Echevins. Le coupable, qui en a esté quitte pour la prison, ne nioit pas le fait.
J'ay lu aussi la réponse au Manifeste de l'Electeur 5). Touts intérêts à part, elle est bien mauvaise. L'auteur ignore les choses les plus communes. Il va dire, à propos de rien, que le dernier Electeur de Cologne n'estoit pas aussi Évêque de Liège. Il ne sçait pas qu'il y a eu un premier traitté de partage, signé en Septembre 1698, pour faire le prince Electoral de Bavière, qui vivoit alors, Roy d'Espagne, après que ce traitté a esté mis sur la table de communes en Angleterre. Il fait une infinité dejaisonnements, qui deviennent ridicules dès qu'on allègue ce traitté. Il dit deux ou trois faussetés sur le dédommagement en argent que la France devoit donner à la Branche d'Inspruck pour l'Alsace. Il parle de la condition des Princes de l'Empire, en homme qui n'en a jamais lu les Constitutions, et en termes dont je ne doute pas que les Ministres Allemands, qui sont à la Haye, ne se plaignent. ï'obmets son raisonement, qui ne conclut jamais rien contre la cause de l'Electeur.
le vous envoyé, par le Canal de Mr. le Chevalier des Tournelles, la trente troisième lettre du Suisse4). N'allez pas croire, parce que son auteur prend le Statholder pour un officier de la République, comme l'est le Capitaine général, que nous soyons là dessus dans l'ignorance en France. Cet auteur, mieux averti, se corrigera apparament dans la lettre suivante de la faute qui lui est échappée.
le vous envoyé aussi May et Juin du Journal de Trévoux 5). Vous verrez dans le dernier mois l'extrait de la continuation des pensées diverses. le vous aurois envoyé aussi le mois d'Avril, si je n'avois cru que vous l'auriez déjà vu. Il y a une explication de la fameuse médaille de Catherine de Médicis, par le Père Ménestrier. C'est un ouvrage posthume.
Monsieur de Lorme d'Amsterdam m'escrivit, il y a trois mois, qu'il adresseroit l'exemplaire de vostre liure chez le directeur des postes de Valenciennes. Depuis ce temps, on y a esté chercher trois ou quatre fois chez ce directeur, qui ne les avoit pas encore reçus, le les ai lu d'emprunt.
le vous offre mes services pour les confrontations des passages de Philostrate, que monsieur Olearius6) voudra faire faire à la Bibliothèque du Roy.
L'abbé Faidit?), qui ne peut se tenir à rien faire, vient de publier des réflexions sur Homère et sur Virgile, où il ne s'agit presque point de ces auteurs, mais de St. Amable de Riom et des autres choses qu'il a en teste. Cet auteur, aussi bien que trois ou quatre autres que je nommerois bien, auroit beaucoup mieux fait de ne jamais mettre de titres à leurs ouurages que celui d'Oeuvres de Monsieur un tel. Le livre de l'abbé Faidit contient beaucoup de choses très hardies.
Persone , que vous sachiez, n'a-t'il répliqué en Hollande à une Réponse qui s'imprima ici l'année dernière, à ce que Leydecker8) a dit dans son histoire du Iansénisme, sur la souveraineté conditionelle des Roys? le serois surpris, que ce livre n'eût point trouvé de contradicteurs en Hollande, vu ce qu'il avance et
que *) mesme assez bien des Injustices, que les États des Provinces unies ont faites
aux Catholiques du pays. — Je salue mr. **)
des Tournelles et suis, Mr., etc.
On vient d'imprimer des Eléments de Géométrie composez par monsieur le Duc de Bourgogne 9) lui mesme. Ce n'est pas le seul ouvrage de ce Prince. Il a écrit un traitté contre les Spectacles; mais je ne sçais, s'il convient au rang qu'il tient et qu'il doit tenir un jour, que ce traitté se publie.
Ce 29 Avril [1706].
le me flatte, Monsieur, que vous aurez reçu le Journal de Trévoux, mois de Mars, que je vous envoyé il y a quinze jours. Voici une trentehuitième lettre du Suisse, dont monsieur de Guédreville ne sera pas plus content que de la précédente. le ne vois pas qu'il puisse défendre son stile, ni par le fait, ni par le droit.
Monsieur Baillet n'a jamais fait imprimer des Iugements de sçavants que les neuf volumes que vous connoissez. L'endroit du Mercure galand, que vous me citez, est une faute de Monsieur de Vizé. Véritablement on a trouvé parmi les papiers de Monsieur Baillet treize volumes de cet ouvrage, prests à voir le jour. Ces papiers sont restez entre les mains de Monsieur le président de Lamoignon, dans la maison du quel Mon-
*) Déchirure, **) Déchirure.
sieur Baillet demeuroit. Je ne sache point, que Monsieur de Lamoignon ait pris encore aucune résolution touchant l'impression de cet ouvrage.
Le livre que monsieur duFay1) vous demande, est la traduction d'un livre Hébreu, écrit contre la Religion, qu'un Suisse fit imprimer à Leyde, il y a environ un an, avec une réfutation de l'ouvrage. Il me souvient, Monsieur, que vous m'en parlastes dans vos lettres.
Le Père le Gobien2) ne dit pas un mot de la Religion des Insulaires des nouvelles Philippines. Vous en tireré la conclusion qu'il vous plaira. Il dit seulement, pag. xxn de l'Epître dédicatoire, qu'il employé à l'explication de sa carte: que ces peuples sont ensevelis depuis tant de siècles dans les ténèbres d'une profonde ignorance. Il ne parle en aucun endroit de leur Idolâtrie.
Je n'adjoute pas beaucoup de foi à vos journaux de Catalogne *), lors qu'ils parlent de tant d'événements dont nos nouvelles, ou publiques ou particulières, n'ont fait aucune mention. Nous scavons ici les mauvaises nouvelles aussitost et aussi exactement que les bonnes. Si Peterborough eût gagné des combats en Catalogne et à Valence, nous eussions esté les premiers à vous l'aprendre. Je vous renouvelle ma prière pour avoir, s'il estoit possible, les mémoires de l'Eglise Anglicane et les autres livrets imprimez à cette occasion.
Un peu de réflexion me fait sentir que les éclaircissements que je vous donne à l'égard du P. le Gobien, sont bien bornés par rapport aux vues que vous pouvez avoir. Il vaut mieux vous envoyer le livre, et j'espère que mr. le Chevalier des Tournelles me pardonera d'en grossir aujourd'hui mon pacquet. Je vous prie, monsieur, de lui faire mille compliments de ma part.
J'aime à voir mr. Le Clerc si jaloux des intérêts du ciel, dans des questions purement philosophiques, lui qui n'écrit, depuis vint ans, que pour réduire la Religion Chrétienne au seul dogme de la mission de Jésus Christ. Ce sentiment n'est point avancé formel lemente dans aucun de ses ouvrages, mais il n'y a persone qui, après les avoir lu, ne soit persuadé qu'il est celui de l'auteur. De toutes les véritez du Christianisme, la mission est la seule qui soit demeurée à l'abry de ses raisonements sceptiques, et que ses comparaisons tirées des Religions payennes n'ayent pas attaqué! A quoi s'expose t'il, si vous avez du temps à perdre!
S'il s'imprime quelque chose contre Mr. Benoist*), j'auré soin de vous l'envoyer exactement. Le traité de la Grammaire Françoise de l'Abbé Régnier 5), dont je Vous parle en passant dans ma dernière lettre, mérite que j'y retourne. C'est un in 40 de prez de huit cent pages, où les choses sont traittées méthodiquement et par principes. L'ordre et la netteté règne dans cet ouvrage. Je ne le crois pas exempt de toutes fautes, mais il pose des fondements. L'auteur l'a écrit par commission de l'Académie Françoise, dont il est le Secrétaire perpétuel. — Je suis etc.
Ce 4 Juin [1706].
Je réponds, Monsieur, à deux de vos lettres, la première du 9 May et la seconde du vintsept du mesme mois.
J'ai lu avec plaisir et avec surprise vostre Réponse à Mr. le Clerc. Est-il possible qu'un homme se sou-
vienne aussi peu, en écrivant les derniers livres, de ce qu'il a mis dans les premiers, et qu'il entreprenne de jouer un rolle si différent de celui qu'il a fait pendant vint ans? On me l'a demandée pour en parler dans les journaux.
Mr. Boudot1) est encore indéterminé, s'il fera rimprimer à Trévoux le 2 et le 3 volume de la Réponse au Provincial. Il se servira, s'il prend ce parti, des corrections que vous avez eu la bonté de m'envoyer.
Je vous crois trop galand homme, Monsieur, pour penser que rien de l'éclaircissement que je vais vous donner, soit jamais publié. Vous n'aviez pas besoin de faire aucune promesse ni protestations à cet égard. Le père du Maréchal de la Meilleraye2) estoit un simple Avocat en Parlement. Il devoit sa fortune à la Galigay, avec qui il avoit fait connoissance en une petite Maison de campagne, qu'un de ses amis avoit prez de Fontainebleau, d'où cette favorite de la Reyne mère venoit s'y promener quelquefois. Cet ami estoit Barbin, depuis Intendant des finances, dont Barbin le libraire estoit fils bastard. Le Cardinal de R., attentif à tout ce qui pouvoit lui ouvrir le chemin de la faveur, se mit bientost de la partie et vint à l'appui de son oncle. Le grand père de l'avocat La Porte estoit Maréchal ferrant à Parthenay en Poitou. Il avoit un autre nom, mais on lui avoit donné celui que sa postérité a porté, parce qu'il demeuroit auprez de la porte de la ville.
le découvre, du premier coup d'oeil, des inconvénients infinis dans le sentiment de Mr. Dodwel'). Selon lui, ce seroit le plus grand malheur du monde que d'estre baptizé, à moins d'estre du petit nombre des Élus. Je ne devine point, par quelles raisons il peut
appuyer une hypothèse aussi étrange que la sienne, mesme philosophiquement parlant.
le vous rends mille grâces, Monsieur, de l'attention que vous avez eue pour les Pamphlets Anglois. Il n'y avoit que vous qui pussié me rendre ce service. Monsieur le Chevalier des Tournelles me marque, par un mot qu'il adjoute à vostre lettre, qu'il me fera venir incessament le Saint Evremond. Je vous prie, Monsieur, de le bien remercier des obligations que je lui ai, et de l'assurer de mes services en toutes occasions.
J'envoyé l'incluse à Mr. Pinsson, dès Lundi dernier.
Si la perte de la bataille de Taviers^) et la levée du siège de Barcelonne pouvoient avancer la paix, je me consolerois de ces disgrâces. J'oserois dire avec Lucain: scelera ipsa nefasque hac mercede placent. Mais je vois au contraire qu'on ne songe ici qu'à réparer ces pertes. Nous sommes dans le principe des Turcs, qu'il ne faut jamais faire la paix dans les disgrâces. Ce principe avoit esté déjà celui des Romains. Ce seroit assez mon sentiment de ne point parler de paix, qu'on n'eût fait sentir aux Alliez ce que peuvent faire des troupes Françoises sous des Généraux et des officiers généraux, en qui elles ont confiance et qui sçavent les mener conformément au génie de la nation. S'il s'imprime chez vous quelque relation un peu détaillée de cet événement, je vous prie d'avoir la bonté de me l'envoyer. Est- il vray ce qu'on dit ici d'une médaille satirique frappée en Hollande, qui représente d'un costé le Roy et de l'autre la Reyne d'Angleterre?
Je me dépesche de vous envoyer le Journal de Trévoux du mois de May, où vous estes trop intéressé pour n'en avoir pas au plûtost connoissance. Avez-vous entendu parler d'ailleurs du livre Anglois touchant la
réunion des Eglises Romaine et Anglicane? 5) L'auteur de ce livre me paroist un homme qui se flatte et qui s'aveugle pour se faire plaisir. Est-ce que les passages des auteurs Anglois favorables à quelquuns de nos dogmes, ne sont pas démentis par les trente neuf articles de la confession de foy de l'Eglise Anglicane? J'ai bien une ferme résolution de ne point mourir sans fonder aus Mathurins une Messe du Saint Esprit, pour prier Dieu touts les ans, qu'il daigne rendre la raison aus gens de lettres qui travaillent à la conciliation des Religions, à la pierre philosophale, au mouvement perpétuel, à la quadrature du cercle et à l'invocation des Génies.
A) Lettres datées par l'auteur lui-même.
J'avois raison, mon cher Monsieur et vray Ami, de! me démener, comme vous avez veu dans la lettre que je me donnay l'honneur de vous écrire, au sujet dej Barent Béek1). Je me doutay bien, que les Estrangers. y seroient pris, et qu'ils croiroient facilement que l'Édition de Hollande seroit l'Édition promise chez Théophraste. Quoy que ce ne soit pas une chose de grande importance, néanmoins je me figuray que quelque personne y seroit attrappée, et que l'on m'attribueroit un travail, dont il est juste que Mr. Des, Coutures2) ait la gloire, s'il est bon, ou dont je n'ayej/
point à me défendre, s'il ne vaut rien. J'ay effectivement, mon cher Monsieur, de quoy faire une seconde édition de la Vie d'Epicure, meilleure que la première, par l'endroit que je vous ay marqué touchant la Providence qui auroit esté creue par Epicure. Mais comme je voudrois avoir encore plus de preuves que je n'ay, parcequ'elle n'est fondée que sur la généalogie de la Fortune, j'attendois à quelque coup impréveu de Lecture, qui m'offrît de quoy accabler tous les Ennemis de ce Vieux Philosophe. Je vous remercie de la bonté que vous avez eue d'informer le Public touchant Barent Béek. Si j'eusse veu vostre seconde Edition du Janvier 1686, je vous en aurois remercié, comme je le doibs. Cependant, si vous trouvez à propos d'en dire encore un mot dans vostre Mars prochain, vous le ferez; sinon il faudra moy mesme dégager ma parole, et c'est ce que je suis tout prest de faire, et ce que j'aurois desja fait, sans le peu de Livres qui est icy, et le peu de loisir que j'ay, et l'ennuy mortel où je suis de voir que je ne suis pas payé ponctuellement.
A propos de paye, Mr. Trouillart*) (il est icy), au défaut de Mlle Cosnard, s'est chargé dans les comptes qu'il a à vuider avec mon nepveu Van Eys, de vous faire tenir vostre argent. Jeudy i4me il receut Lettre d'Amsterdam, que vous estiez payé. Je vous supplie de croire, que les obligations que je vous ay, sont de nature à ne soufrir jamais que je vous doibve de l'argent déboursé. Mr. Trouillart m'assure, que vous aurez receu vostre argent. Je vous supplie très humblement de m'en écrire un mot, car j'ay desja donné mon argent à Mr. Trouillart.
Je brusle de voir ce que le brave Tolliusi) aura écrit contre moy. Je ne doute point de sa science;
mais dans les Ténèbres de l'Antiquité, il luy sera toujours aisé de se sauver. Vous m'envoyerez, s'il vous plaist, son ouvrage, et je vous le payeray aussi bien que vostre Journal de Janvier, 2de Édition, et vostre Octobre, Novembre et Décembre de la mesme année 1686, 2de Edition, s'ils sont dégagez. Ce misérable Jonathan a battu avec tant de force sur ces trois Mois, qu'ils sont entièrement défigurez. Les Lettres de l'Impression sont entrées dans les pages opposées, à tel poinct que vous pouvez lire une page pour l'autre, fort aisément. Ces trois Mois me sont absolument inutiles. Ils sont pourtant reliez avec les autres du Semestre, et de mesme parure; ainsi il faut qu'ils demeurent en leur estât. Il y a, je croy, de la faute à vostre Des Bordes. Il ne fait assurément qu'appuyer légèrement les feuilles sur la couche; et tout l'encre, sur le papier fin, comme il est, demeure aisément de part et d'autre.
Au reste, je puis vous dire, mon cher Monsieur, de n'avoir rien receu de Mr. de Jandun ni d'aucune fille de Sedan. Quand Mr. de Jandun passa par icy, et que je luy donnay à desjeusner et à plusieurs Officiers, il ne me parla de quoy que ce soit, concernant le Mercure. Vous sçavez l'estime particulière que j'ay et que j'auray pour vous, ou, pour mieux parler, l'amitié sincère et inviolable que j'auray toute ma vie. Ainsi, mon cher et illustre Ami, si j'avois receu quelque chose, je vous l'aurois envoyé incontinent. C'est une de mes maximes, de servir les Gens à leur fantaisie, et sur tout au plustost. Je vous supplie de croire cela, et en mesme temps de croire que je suis toujours etc.
Ce 19: febv: 1687.
J'oubliois de vous féliciter sur vostre espèce de réconciliation avec la grande Christine 5). Si je n'eusse pas esté travaillé d'une fluxion sur la gencive, je ne sçay si je naurois point grimpé sur le Parnasse, pour vous témoigner la joye de voir qu'elle auroit entendue vos paroles du mois d'Aoust 1686 de la manière qu'il faut. J'ay oui dire autrefois à Mr. Des Préaux, que quoy que Christine entendît nostre Langue, elle n'en sçavoit pas pourtant les finesses à tel poinct, qu'il ne luy échapast plusieurs choses. C'est là sans doute la cause de sa petite béveue. Mais, au fonds, il y a de quoy estre surpris de voir une Lettre si bien faite que celle que vous avez publiée et ne sçavoir point entièrement la valeur des termes.
Vos Ennemis n'auront ils rien [dit?] à Amsterdam touchant les Louanges de Christine? Il a fallu que je les aye deffendues contre des maladroits d'icy.
Je viens de relire la Lettre de Mr. Trouillart. Mon nepveu mande avoir donné ordre à Roterdam pour vous payer.
Je croy que ce que vous mettez dans Janvier 1686, 2de édition, doibt sufire, jusqu'à ce que j'écrive moy mesme.
A la fin le pacquet est arrivé. Mille et mille actions de grâces, mon cher Monsieur, pour l'Avertissement du Libraire ') et pour la liaison de l'Eclaircissement. Tout cela est très bien et très digne de vous; mais je ne sçay si j'en suis digne. Cet ingenti flumine Literarum me fait peur, parce que, franchement, je n'en ay qu'un filet et bien trouble. Bien vous en prend de
ce que Pétrone ne resçussitera pas pour cela; car je ne sçay ou vous vous foureriez. C'est Vous, mon cher Monsieur, qui avez de l'abondance, et outre cela du choix et de régularité. Encor une fois, mille et mille actions de grâces. Mais que vous diray je du dessein que vous avez2), et dont vous me parlez? Je ne sçaurois, en vérité, vous en bien tesmoigner mon ressentiment, car tout ce que je sçay est bien au dessous de ce que je pense. A ce que je vois, vous agissez avec moy à la Louis XIII, qui disoit du grand Armand '):
Enfin il m'éleva ce pompeux monument; Et pour rendre à son nom mémoire pour mémoire, Je veux qu'avec le mien il vive incessament.
Tant mieux pour moy, d'aller chez la Postérité par vostre moyen. Je m'impatiente, d'une terrible et quasi forcenée manière, après vostre Ouvrage.
Exoriare Liber, qui, famœ et nominis ultor, Mnemosynes fastis me potes asserere.
En ego te votis solemnibus usque lacesso: Omnigenâ arte madens, exoriare Liber.
Quamvisnam veniat citô, semper tu mihi serus Veneris, atque moram secula credidero.
Tout à Vous, mon cher et illustre Monsieur. Ce 6me Xbre 1690.
Si vostre Ouvrage ne commence qu'à poindre dias in luminis ora*), ayez la bonté de m'envoyer les premières feuilles; cela fera, possible, grand bien à mon impatience. Mais s'il est achevé, envoyez le moy, s'il vous plaist, par la Poste, hardiment par la Poste.
Vous m'avez sans doute oublié, Mon cher Monsieur; car vos pacquets n'ont pas coustume d'estre dixneuf jours en chemin. Tout le monde, que j'avois desjà régalé de vostre Response aux Factum '), m'en demande tous les jours des nouvelles; et c'est à quoy je ne sçay que répondre. Il n'est guères croyable, que vous ayes changé d'advis. Rien que l'Amitié ne vous obligeoit à me faire part de vos Nouvelles; et comme je n'ay rien fait qui vous puisse obliger à changer de Sentiment, je ne sçay que deviner d'un pareil retardement. Peut-estre que vostre Response est restée dans quelque bureau ou chez quelque facteur; mais si vous sçaviez, combien je m'impatiente après, vous m'en escririez deux mots. Je souhaite que ce soit selon mon coeur, et que je puisse toujours et toute ma vie me dire Vostre etc.
Ce 5me Sept. 1 691 .
A propos d'Accius '), ne croyez pas, s'il vous plaist, que dernièrement j'aye voulu faire l'entendu avecque Vous: Je sçay trop que vous estes plus sçavant que moy; mais Casaubon en fust cause. Il prétend que Pacuve et Actius sont homochrones, et cite à ce sujet vos vers de Martial. Mais, mon cher Monsieur, il y a bien pis. Cicéron fait Pacuve aussi vieux que Caecilius, ce Caecilius si vieux, si silicerne2), si tymbogère 5), qu'il estoit desjà carcasse dès l'Hécyre de Térence.
Voilà ce que c'est que d'estre homme de Lettres. On ne tient que par un bout à la Chronologie, tandis qu'une foule de Bréteurs ensceptrez concentrent autour d'eux une Légion d'Escrivains.
»Rire à l'Andromaque« 4) est un hémistiche de Despréaux, autant qu'il m'en peut souvenir. Je n'ay plus ses oeuvres. Et l'Andromaque est assuréement celle de Racine. C'est un Jeune Marquis Qui plein d'un grand sçavoir chez les Dames acquis . . . qu'à grand bruit il attaque, Va pleurer auTartufe et rire à l'Andromaque. Peut estre cela n'est il que dans les premières Editions.
Il ne me semble pas, mon cher Monsieur, que vous debviez changer de manières. Seulement seroit il besoin d'entremesler les articles réels parmi les personels, afin de plaire davantage; car on ne se soucie guères aujourd'huy des avantures des Poètes, des Scipions et de l'Advocat Laelius, quoy qu'au fonds il faille avoir bien de l'esprit et de l'érudition pour desmesler tout cela. Je suis fasché de ne vous pouvoir ayder. Ce me seroit bien de l'honneur et de la joye; mais je n'ay pas seulement le Vossius de Poëtis et Historicis 5), bien loin d'avoir une jolie bibliothèque. Et puis la vieillesse qui me talonne, me donne de toutes autres pensées, que je n'ay encore eues jusqu'icy. Cependant, vieux ou moribond, sain ou malade, malheureux ou bienheureux, je seray toujours, mon cher Monsieur, vostre etc.
Ce 2me Janv. 1694.
J'ay receu vostre Lettre sur Boissat, mon très cher Monsieur, et vous en remercie très humblement. Je vous l'aurois tesmoigné plutost, si je n'avois fait conscience de vous dérober à vostre temps, qui vous est si cher, que vouz employez si bien et dont vous voulez bien pourtant estre comptable au Public, pour les belles choses que vous nous donnez de fois à autres.
Je vous rends grâces avec toute la reconnoissance d'un homme absolument touché jusqu'au fonds du coeur, de l'honneur que vous me faites de me citer dans l'Article d'Épicure. Mais vous m'eussiez obligé sensiblement, en brave homme et en vieil Ami, si vous m'en eussiez envoyé la maculature, comme vous avez fait autrefois d'Accius et de Balzac. Il me semble, mon très cher Monsieur, que je gouste et que je savoure assez bien le plaisir que vous me faites, pour que cela vous eust engagé et vous engage doresnavant à me régaler d'une demy feuille de papier, toutes les fois que mon Nom s'y rencontrera heureusement. Jamais Lettres ne seront mieux payées ni plus guayement que celles là; assurez vous de cela, mon très Illustre Ami. De quelque façon que vous ayez pu me mettre dans l'Article, je vous diray une chose que je trouve vraye de plus en plus tous les jours. C'est que le Sçavant Gassendi ') a expliqué Epicure selon Lucrèce, et presque point selon le texte de Diogène 2). Gassendi ne parle point d'Oeconomie dans les Cieux, ni de Sympathie, ni de Symphilie, ni d'Atomes apotélestiques, je dis apotélestiques pour soy mesme et qui marquent presque un dessein; et c'est ce qui m'a fait citer, p. 130, cinq ou six lignes de Pacatus 5), lesquelles, aussi bien que
les paroles d'Epicure, sont des allusions aux dogmes de Pythagore et de ceux qui croyent l'Ame du Monde. Pour ce qui est de Lucrèce, il suit plustost certains Interprètes d'Epicure, qu'Epicure mesme, qui estoit un bon homme et un bigot outré. Car enfin, s'il est vray selon Aristote, ou plustost selon la Raison, qu'on ne sçauroit juger des gens que sur leurs Paroles ou sur leurs Actions, de quelle façon est ce que Gassendi a pu soustenir, qu'Epicure n'a point creu la Providence, puis qu'il a fait des Livres de Piété et que toute la vie il a esté attaché au culte de ses Dieux? A vostre advis, auroit on bonne grâce de soustenir, que Durand de S. Porcien 4) seroit un Impie, parce qu'il auroit creu la Providence d'une autre façon que les autres Hommes? veu qu'il a fait des Livres de Théologie et qu'il a vescu en homme de bien. Car de vouloir juger de l'intérieur des gens, c'est révoquer en doute la Conscience et. la Vertu des Payens, des Juifs, des Mahométans etc., et il n'y a personne de qui on ne puisse dire tout ce qu'on voudra. Si j'avois à faire une traduction de Diogène, je rendrois l'Innocence d'Epicure si claire, ce me semble, qu'un Aveugle l'appercevroit:
Prendere quœ possis oculorum lamine operto.
Mais j'ay renoncé à l'Impression, si ce n'est à une seconde édition d'Epicure; et c'est pour cela que l'autre jour j'escrivis à Vascosan. Ce n'est pas que je n'aye encore quelque chose d'assez bon, et peutestre fort curieux. C'est une grosse et grande Dissertation étofée et diversifiée de bien des choses, mais hideuse et terrible pour estre hérissée de Grec. Je croy vous en avoir parlé autrefois. C'est sur l'Agamemnon d'Aeschyle, que j'ay traduit aussi, et qui se font compagnie. Mais,
après le peu de service, à quo minime oportuit, minimissimè debuit, dans l'Édition d'Epicure, je sois Cuistre, Goujat ou Schelme, si je me hazarde à un nouvel Ouvrage, ou bien l'Imprimeur sera au bout de ma rue et quasi dans ma dépendance. Epicure m'a appris à vivre. Il est vray que, décrié comme il est, il falloit sapprester à quelque disgrâce; toute matière paradoxe a cette destinée la. J'ay creu pourtant le contraire, et sur quelque fondement. Personne jusqu'icy n'a voulu prendre la peine de lire exactement Diogène, et il n'y avoit rien de si aisé que de prendre garde aux mots particuliers de la Secte: c'est par là qu'on peut découurir un Système. Voilà qui est fait, et il n'en faut plus parler. Mais j'ay à vous dire, que la Lettre que vous m'escrivistes incontinent après l'édition de mon Livret, me fust d'une grande consolation. Je vous en ay béni mille fois, et vous souhaite toujours toute sorte de prospéritez. Il me faloit cela pour sortir du désespoir. Je vous remercie encore une fois, et très humblement, de m'avoir cité dans l'Article, et vous supplie de croire que je suis par estime, par inclination, par intérest, par mesme mestier, par mesme séjour, par mesmes amis et ennemis, par mesmes infortunes etc.
Vostre très humble et très obligé serviteur
DU RONDEL
A Maestricht ce 28 May 1695.
Je ne sçay, si vous voudrez prendre la peine de me réfuter à l'article de Lucrèce; mais au cas que cette pensée vous vienne, n'ayez point peur que je me formalise. Pourveu que j'apprene quelque chose, il me
sufit Mais, s'il vous plaist, envoyez moy la maculature, afin que j'aye le plaisir de me voir avant tout le monde.
Auriez vous daigné lire un peu exactement la page 754 de Diogène Laèrce? Il me semble, mon cher Monsieur, qu'il y a bien des Réflexions à faire sur loyiapoç et sur Tzaçsyyve&evxa; et quiconque voudra songer à la ressemblance des Stoïciens et des Epicuriens, trouvera, malgré tout ce qu'en croit le Vulgaire, que ces deux Philosophies s'approchoient de bien près. Cela m'estoit monté en l'esprit, avant que j'escrivisse pour Épicure; mais je n'osois me croire et n'ay esté confirmé dans mon opinion qu'après avoir leu une seconde fois Diogène; et c'est là que j'ay veu, que le Héros de Gargette ') avoit emprunté de Zenon aussi bien que de Démocrite force choses pour bastir son Système. Bien des Sçavans dans l'Antiquité ont remarqué la ressemblance du Portique et du Jardin; mais au commencement, je croyois que c'estoit un Paradoxe, et sans l'examen du septiesme Livre du Biographe Philosophique, je le croirois encore. Je ne vous diray point icy, mon cher Monsieur, ce que je trouve de conforme entre les deux sectes, au sujet de loyiafiog. Je ne veux songer à Epicure que pour le réimprimer, comme je l'avois escrit, à trois ou quatre lignes près, que j'avois oubliées, et encore ne sçay je ce que je feray là dessus. Car à le bien prendre, il y aura plus de satisfaction pour moy, de voir que tout le monde se trompe, que de désabuser trois ou quatre Curieux.
Je suis bien fasché, mais ce qu'on appelle bien fasché, de n'avoir pu deviner la diligence des Imprimeurs. Je vous aurois prévenu pour une maculature, et vous me l'auriez sans doute accordée. Car que ne donne ton point à un Ami si ardent, si passionné et si constant que moy? Si par hazard vous me trouviez doresnavant sous vos yeux pour quelques pages futures, ayez la bonté de m'y mettre et de m'envoyer ces pages. Vous me rendrez heureux malgré la Fortune, et je trouveray dans la possession de ma gloire de quoy me consoler de toutes les avanies qu'on m'a faites. Ce n'est pas, mon cher Monsieur, que quand vous ne feriez jamais mention de moy, je n'acquiesçase à vostre volonté, et que je n'eusse toujours pour vous toute l'estime, toute l'amitié, et tout le respect, que je vous doibs. Je suis de la Classe d'Epicure, si je ne suis de mesme rang: Car asseurez vous, que je sçay adorer gratuitement, et que j'aurois du Culte, quand il n'y auroit point de Félicité.
Je vous remercie de vos bonnes Nouvelles Litéraires, et vous supplie de fois à autres de m'en mander, sur tout de vostre grand Ouvrage; car je brusle encore plus que nostre Ami de Piémont2), de le voir dans la pompe. Cet Ami m'escrivit de Turin l'autre jour, et à mon ordinaire je vous envoyerois les Lignes qui vous concernent, mais sa Lettre, de quatorze pages quarto, est une espèce de Dissertation. Il vous ayme assurément, et vous baise les mains avec toute sorte de respects. Je suis, Monsieur, et comme il faut, Vostre etc.
A Maestricht ce 23 Juillet 1695.
J'ay félicité le Patron *) sur sa prédiction masculine de son Carolus Quintus, il y a bien six semaines. Je
suis son très humble serviteur et vous prie de l'en assurer, parce que je ne sçaurois luy escrire, estant dans l'embarras des Nopces de mon Nepveu et de ma Niepee.
Je debvrois attendre jusqu'aux responses de Leyden, avant que de vous escrire. Mais, mon cher Monsieur, ce que vous venez de m'envoyer ') est si beau, si bien escrit et si fortement raisonné, et d'ailleur si honorable, si glorieux et si satisfaisant pour moy, que, bien que ce ne soit qu ablatum mediis incudibus opus et une partie destachée de son tout, qui ne sçauroit paroistre dans tout son jour, je me suis imaginé qu'à diférer ma reconnoissance à une autrefois, j'en ferois esvanouir la fleur et tout le bon goust et ne répondrois pas au ressentiment, où je suis d'une honnesteté si extraordinaire et si peu méritée. Bénit soyez vous, mon cher et Illustre Ami, d'avoir songé à moy, qui languissois depuis trois ans dans l'incertitude du Jugement qu'on debvoit faire de mon Ouvrage 2). Puis que vous vous déclarez en ma faveur, on va suivre vostre opinion par tout. On va trouuer des beautez extraordinaires, où l'on n'auoit pas creu qu'il y eust seulement du sens commun, et je m'en vais vivus volitare per ora virûm.i), après avoir esté mort en naissant, dulcis vitœ exsors et ab ubere raptus 4). Je vous en rends un million de grâces et vous prie de croire, que s'il se fait une seconde édition d'Epicure, la mesme main, que vous avez qualifiée de Mai stresse dans la version de la préface de l'Index d'Achille 5), sera une main Héroïque dans la version de
l'article d'Épicure et de Lucrèce. J'y mettray tout mon Grec et mon Latin.
Mais, mon cher Monsieur, comme je suis encore plus curieux de vostre gloire que de la mienne, j'ay peur qu'on ne vous chicane sur ce que vous dites: Que la foy de l'existence d'un Dieu, sans la foy de la Providence, ne peut pas estre un motif à la Vertu 6).
Car à Siam et en autres Païs, où l'on croit en Somnokodom 7), c'est un Dogme incontestable, que ce Dieu ne se mesle de quoy que ce soit dans son Nireupan 8), et laisse aller sur la terre toutes choses à leur gré; et cependant on ne laisse pas de le prier, de l'invoquer et de tascher, par toute sorte d'efforts, de l'imiter dans la pratique des Vertus. Voyez le ierTome de La Loubère 9). Mais quand il n'y auroit ni Somnokodom ni tout autre Dieu en ce Monde, de cela seulement qu'on parle des Dieux et qu'on attache à ces idées là toute la beauté des Moeurs, il se trouveroit parmi les Hommes force gens qui aspireroient à ce degré de gloire, et ce seroit assez pour eux de pouvoir représenter par des Actions ce que les Peuples n'auroient figuré qu'avec des Idées et des Paroles. C'est une des plus anciennes passions du genre Humain, que de vouloir estre Dieu: Vous serez comme Dieux disoit ce Maistre fourbe dans le jardin d'Éden. Tellement que, Monsieur, qu'il y ait des Dieux, ou qu'il n'y en ait point, — puis qu'il y a de la Louange et de l'Honneur à estre ce que l'on en dit, cela suffit. Vn Bramen, un Jogue I0), un Bonze, un Talapoin n), qui n'ont l'esprit tourne que vers certaines vertus sombres et retirées, tascheront d'imiter les Dieux dans l'Autarkie 12). Ils vivront en des Solitudes afreuses et
vivront quasi d'un rien et porteront la chose jusqu'au Miracle. Des Princes, des Rois, des Conquérans qui ont lame tournée vers les actions de grand esclat, feront tout ce qui se pourra faire entre les hommes, pour imiter la Toutepuissance, de sorte que dans les desseins où ils debvroient périr sans ressource, vous les en verrez sortir à leur honneur, comme s'ils avoient la Fortune à leur solde. Les Sçavans ont fait autrefois et font tous les jours des choses si estranges et si merveilleuses, qu'on est excusable de les attribuer quelque fois à la Magie. Et ainsi des autres personnes; car, comme vous bien scavez:
On trouve des Héros d'une douce manière; Il en est de Justice, il en est de Bréviaire.
Je croy, sauf vostre advis, que l'Admiration toute seule est capable de nous porter à cela. Escoutez ce que dit un homme, que vous avez loué '*) dans vostre Lettre du 19 May 1690 et qui est vostre Ami passionné:
L'Admiration n'est pas une chose qui dépende de nous. Le Mérite et la Beauté se saisissent de nostre coeur et de nostre esprit, d'une manière si hautaine qu'on ne sçauroit leur résister. Aussi tost qu'on a monstre à Thémistocle les trophées de Miltiade, ce n'est plus ce Thémistocle si paisible, si tranquille, si modéré. Il ne dort plus, ni nuit ni jour. Il ne parle que du combat de Marathon, il n'a en la bouche que le nom de Miltiade, il est la trompette de ses Louanges. Ce n'est plus estime ni vénération ce qu'il fait: C'est fureur, c'est transport, mais une fureur illustre, mais un transport magnanime. (Pag. 34, 35 De Gloria, et pag. 59 et 60).
Effectivement, l'Admiration à cela de particulier, quelle saisit l'objet qu'elle regarde et l'incorpore à son spectateur, soit par le charme impérieux qui brille dans la Merveille que l'on contemple et qui se rend maistre absolu de nos sentimens, soit parce que nous sommes naturellement Imitateurs de ce qui nous frape les sens, et que nous nous transformions insensiblement aux manières de ce qui nous environne.
Que pensez vous qui ait mis en teste à S. Dominique, à S. Ignace, à S. Catherine de Sienne et à tant d'autres saints du Tiers Estât, la fantaisie d'estre canonisé? Rien autre chose que d'avoir veu force hommes et femmes sur les Autels, environnez de Cierges, invoquez un jour de feste, faire subsister des troupes entières de gens etc.
Mais, me direz vous, ce ne sera pas une véritable vertu, telle que je la conçois et comme elle doibt estre. Je le croy, Monsieur; mais cela luy ressemblera tellement, que horsmis vous et quelques autres en très petit nombre, il n'y a qui que ce soit, qui ne s'y trompe. Peut estre mesme, qu'à la fin ces Gens là deviendront ce qu'ils contreferont. A force de remplir son debvoir, à force de bien faire, à force d'imiter les grands Originaux qu'on se propose, on se fait homme de Sanctification: frequens Imitatio transit in Mores, dit Quintilien'4).
Voilà, mon cher Monsieur, ce que j'ai peur qu'on ne vous dise. Il est vray que je ne debvrois pas en avoir peur. Car, comme vous avez mille fois plus d'esprit que moy, vous aurez préveu toutes ces petites difficultés et avez, pour y respondre, un Xoyœv -dvlaxav^). J'ay creu vous le debvoir dire, quand ce ne seroit que pour vous monstrer que je ne vous lis pas sans réflexion.
Je vous demande pardon de vous escrire si fréquemment; cela ne m'arrivera pas souvent. Mais j'ay esté enchanté de l'honnesteté que vous m'avez faite sur un sujet où je commençois à me croire dans l'Oublie. Je vous en remercie encore une fois, et suis de toute mon âme vostre etc.
Ce 28 Janvier 1696.
Je vous remercie de la nouvelle de MrVan Dale16). Ce qu'il fait est d'ordinaire très bon et très sçavant.
Je ne sçay, si vous me ferez l'honneur de parler de moy dans l'article de Lucrèce Femme '?), comme vous venez de faire dans celuy de Lucrèce Poète. Mais quand vous m'y debvriez percer comme un crible, ne m'espargnez pas, s'il vous plaist. Vous venez de me faire assez d'honneur pour ne vous sçavoir jamais mauvais gré de quelque petite honte que vous me pourriez faire, puis que cette honte ne me seroit que salutaire et que j'apprendrois bien des choses, en vous obligeant à estaler de la Litérature.
Si vous pouvez, faites mention de moy à Musée le Poète l8). Ce que j'ay fait autrefois sur cet Autheur m'a valu la connoissance de Mr Huet. Mais possible que je ne vous en ay point donné d'exemplaire.
Ne m'oubliez pas, mon cher Monsieur, à Pereira, à Pythagore et à Théophraste '9). Et quand je vous dis: ne m'oubliez pas, je n'entend pas aucune forme d'Eloge; deux lignes suffiront.
Bien loin de me formaliser de ce que vous me mandez sur mes Objections1), je vous en remercie, mon cher Monsieur. C'est leur donner du poids et du lustre, que de les insérer dans vostre Livre. Sans cela, on n'en sçauroit jamais rien dans le Monde, et je ne croirois jamais qu'elles valussent quelque chose. De quelque manière que vous vous y soyez pris, n'appréhendez pas que je vous en sçache mauvais gré. Je suis trop sensible à l'Amitié dont vous m'honorez, pour n'estre pas à vous toute ma vie, et suis trop persuadé que vous avez plus d'esprit que moy, pour ne pas acquiescer à vos Responses. Et puis, mon cher Monsieur, de qui tiens je ma petite renommée? N'est ce pas de vous? Auroit on jamais parlé deOVARNM de Mithra2), sans les Nouvelles de la Rép. des Lettres? Sçauroit on ce qu'avoit pensé Diogène sur les Bestes, sans le secours du mesme Livre? Et n'est ce pas à lesclat de vostre nom, qu'est redevable celuy du Chénix? Ne doutez donc point, mon cher Monsieur, que je ne reçoive avec tout le respect que je vous doibs, ce que vous escrivez contre moy. Il suffit que j'y puisse apprendre quelque chose, pour estre satisfait en cette rencontre, et pour vous en remercier de tout mon coeur. Je vous supplie très humblement d'en estre persuadé. — Mais, comment vous remercier de vostre Dictionaire? Où trouver des paroles qui soyent assez dignes pour exprimer la moindre partie de mon ressentiment?
Quis tanta relata . . . aequet?
Nec laudare satis, dignasque rependere grates
Sufficiam; réfèrent Superi.
Je le souhaite de tout mon coeur; car il m'est absolument impossible de pouvoir jamais reconnoistre, comme il faut, la moindre de vos grâces, et je ne croy pas qu'il y ait d'homme qui le puisse, quand je substituerois le Genre humain à ma place.
Hier, je fus voir Mr. le Grand Doyen *), à qui je leus le commencement de vostre Lettre. Il vous remercie très humblement, mais ce qu'on appelle très humblement.
Je feray relier le Dictionaire; mais ce ne sera pas au compte de Mr. Leers, ni d'aucun autre, que de moy. Adieu, mon cher Monsieur. Tout à Vous.
Ce 29 Octob. 1696.
J'escriray un de ces matins au Patron. Je vous remercie de vos Nouvelles Litéraires.
C'est cette fois là, mon cher Monsieur, que j'ay vostre Livre. Vous ne sçauriez vous imaginer l'aise où je suis, et je ne sçaurois non plus ni vous exprimer comme il faut ma joye, ni vous la tesmoigner par aucun service qui responde à mon ressentiment. Ce n'est pas seulement plaisir, contentement et satisfaction; c'est ravissement, c'est transport, c'est une espèce de fureur, mais une fureur que l'Amitié a toujours approuvée et que la Sagesse n'a jamais pu condamner. En vérité, je ne me sens pas. Je feuilleté ce beau Livre Je cours d'un bout jusqu'à l'autre. Je vais et reviens sur mes pas; et je me trouve très bien partout, mais nulle part si bien qu'à Épi cure. Je vous re-
mercie très humblement de tout le bien que vous y dites de moy et de tout l'honneur que vous m'y faites. Je ne le mérite pourtant pas trop, franchement; mais, mérité ou non, je ne vous en ay pas moins d'obligation, et j'en suis, je croy, à vous plus que je n'estois l'autre jour; du moins me trouvé je plus esmeu, et il me semble que j'ay cette fierté, qui ne manqua jamais à ceux qui ont esté bien receus d'un grand Prince. De vostre grâce, je suis tout au moins dans une Chaire Curule, aux endroits où vous me placez; et je m'y plais tant, que s'il falloit qu'on m'offrit tout l'or du monde pour quitter un moment un si glorieux avantage, on me verroit non seulement rougir de honte, mais mesme mourir de regret d'avoir esté creu capable de tentation: Dignus an susplcione ego? Je vous jure
Per genium Famœ Castalidûmque gregem '), que j'estime plus pareille demeure, quoy qu'elle ne soit que d'encre et de papier, que les Palais et les Basiliques, où l'on ne voit que marbre et que porphyre. Ces Basiliques et ces Palais seront abatus un jour, et il n'en restera aucune trace; mais vostre Livre est à l'épreuve de tous les Siècles, est sous le sceau de Pérenna, est escrit du doigt des neuf doctes Fées. Qu'il est beau, mon cher Monsieur, cet excellent Livre! Et que vous estes heureux de produire avec tant d'abondance, tant de solidité et tant d'agréments! Je l'ay sur ma table, et en suis tellement exstasié, que je ne le croy pas où je le vois: novum dicta, prœsens desideratur. Je n'en ay encore leu d'attache que six Articles; mais dès le premier, qui fust celuy de Rorarius2), que je ne connoissois point et que je trouve admirablement bien commenté, je ne pus m'empescher de dire, en me tournant vers Moréri:
Cède bonis: Laudum débet te Bœlius hœres^). Vous estes, en vérité, autant au dessus de ce Prestre et de son Vicaire 4), que je suis en Amitié au dessus de tous ceux que vous venez d'obliger. Je vous en remercie cordialement et respectueusement et suis pour toute ma vie vostre etc.
A Maestricht ce 3me Décembre 1696.
Je vous remercie aussi de vostre réfutation; car je vois bien que vous m'avez espargné, et tant mieux pour moy.
J'ay trouvé par hazard l'endroit où vous parliez de Mr. de S. Maurice 5), et luy ay monstre. Il doibt vous en remercier. Je ne sçay, s'il y a d'autres gens de ma connoissance; car il n'y a que trois jours que j'ay vostre Livre. Mais si j'en trouve, je ne manqueray pas de leur monstrer l'endroit et de les en régaler.
Mr. Barthélemi6) est enchanté de Rorarius. Il vous baise très humblement les mains.
On va mettre un de vos Exemplaires à la Bibliothèque publique. Ainsi tout le monde aura le loisir de vous lire.
Ce fust de mémoire que je vous escrivis l'autre jour, touchant les Gymnosophistes, Spinosa et Héliodore1), parceque, mon cher Monsieur, cinq ou six jours après que j'eus receu vostre excellent Livre, je l'envoyay chez le Relieur. Depuis ce temps, ô prodige, ô horreur! ce n'est que d'avant hier que j'ay vostre ier tome. Ce misérable De Lessart avoit à faire deux encans de deux pauvres Prestres, qui se sont laissez
mourir pour aller en Paradis, de sorte qu'il a fallu attendre, malgré moy et tout mon saoul, après la diligence qu'il vient de faire. Dans vostre ier tome, j'ay leu ce que vous y dites de Gymnosophistes. Il y a plus qu'il ne faut pour me convaincre; mais vostre Philostrate2) est un mauvais Romancier, à ce que j'ay oui dire autrefois à Paris, et prenez y garde. J'ay reculé à l'article d'Egialée?) où vous parlez de Déipyle. En trois éditions que j'ay de Stace, il y a Déiphile: Rare et sublime effort d'un esprit sans pareil! Il y a pourtant des Grammairiens qui s'applaudissent de semblables coyonneries que je viens de faire. — Je suis revenu à Esope*), où j'ay veu tout le contraire de ce qui se lit chez Arrian. Selon le texte, c'est des Payens que l'on a emprunté le mot de xvqioç dans les Prières, et mesme la formule du Kyrie eleison (Arrian L. 2. C. 7., pag. 142, 8V0, edit. Col.) Prenez la peine de le lire.
Voicy un billet de Mr. le grand Doyen, qui est vostre admirateur, vostre Panégyriste et vostre serviteur, tout comme moy. Il m'a promis de vous servir comme il faut et plus heureusement, croit il, dans l'affaire du Seigneur de la Rovere^), que dans l'affaire de Guastalla. Vale benè ut valeam.
A Maestricht ce 3 Janv. 1697. -
J'ay payé la relieure; et c'est une chose dont je ne vous donnerois pas advis, si ce n'est que mon Libraire pourroit bien estre assez Diable pour mander tout le contraire à Mr. Leers. Christine de Suède6) n'est pas encore arrivée.
Ce que vous me mandiez de Mr. Allix1), me surprend; car il me semble, mon cher Monsieur, que vous luy avez fait tous les honneurs imaginables dans vos Journaux, et que vous luy en faites encore dans vostre Dictionaire. Mais il est Caloyer, Démagogue, Apoclet etc., et c'est assez. Il ne faut rien à Gens comme cela pour les mettre hors des gonds. Le zèle de la Maison les échaude à tel poinct, qu'ils en ont fort souvent la cervelle toute cuite. Je ne vous consoleray point, s'il vous plaist, là dessus. Ce n'est pas une mauvaise marque de déplaire à semblables Gens.
Pour ce qui est de la Cour de France2) et de ce que vous m'en mandez, cela ne me surprend point. Je l'avois deviné à Henri Quatre, lorsque vous dites que si on l'eust etc. Mais quand j'eus veu comment vous finissez Louis XIII, j'en fus asseuré. Je ne sçay pourtant, à quoy ils songent tous. La fin de David avoit de quoy les appaiser ou les amuser. Mais ne seroit ce point un ramage de ces Oiseaux de nuit ou de lit, qui sont si funestes aux Princes? Il y en a à cette Cour, qui pourroient s'estre reconnus en bien des endroits, et c'est un outrage impardonnable. Puis que Vous et Mr. Leers ne courez aucun risque dans cette avanie, je m'en resjouis et vous en félicite. Si vous n'avez pas la France pour vous, vous aurez tout le reste de l'Europe; et pour combien pensez vous debvoir compter tant d'honnestes Gens en tant de Royaumes? Cela, ce n'est pas tant perdre une partie, que gagner une moitié et triompher de tout le reste. Et puis, vous sçavez bien qu'il y a des pertes triomphantes, qui vallent plus que des victoires complètes.
J'ay veu Mr. le grand Doyen et luy ay leu vostre Lettre, c'est à dire ce qui le concerne. Et comme il s'apprestoit à escrire sur son Agenda, je luy mis une copie que j'avois en soin de transcrire, afin de soulager sa mémoire. Dès que Madame la Comtesse de Tilli ?) sera icy, il ne manquera pas de l'aller voir et de luy lire ce que vous me mandez. Il m'a promis de s'y comporter de tout son coeur et de toute son âme, comme un homme qui vous estime et vous estimera infiniment toute sa vie. Il ne sçait pas encore, si ce sera luy ou le grand Prévost qui ira à la Haye après Pasques; mais il se fait une joye de songer que ce pouroit estre luy. Assurément il est tout à vous, aussi bien que moy. Je vous fais icy ses baisemains bien passionnez et y adjouste les miens. Vostre Lettre à Mr. de Reckem*) a esté portée, et ce fust ma petite Niepce et une de mes servantes. Madame la Comtesse de Tilli les remercia au travers des vitres de sa Salle.
Je n'ay rien veu de Mr. Gronove depuis longtemps. Mandez moy un peu, si dans l'édition nouvelle de Censorinus*) il y auroit une bonne Note sur la primauté de l'Oeuf ou de la Poule. J'ay leu cet Autheur, commenté, ce me semble, par Lindenbroge, mais il y a si long temps que je ne m'en souviens plus. Adieu, mon cher Monsieur. Faites moy toujours l'honneur de m'aymer.
Si je puis, j'escriray aujourd'huy au Patron.
Ce i ime Mars, 1697.
Je vous ay toujours entre les mains, mon cher Monsieur, soit pour apprendre quelque chose de nouveau, soit pour me ressouvenir de ce que j'ay appris; et je m'acquitte si fidellement de cette tasche que je me suis imposée, que je croirois avoir perdu la Journée, si je ne vous avois point leu. A l'ouverture du Second Tome, je suis tombé à l'article de Péricles, p. 800, où vous attribuez à Claudien ce qui est assurément d'Ovide, de Ponto L. 1. El. 3. J'ay peur qu'on ne vous reproche cela, à cause de ce que vous dites auparavant de Mr. Le Febvre '). Prenez la peine de revoir cela.
Mr. De Rouen commence à se mieux porter. Il m'escrivit l'autre jour et vous asseure de ses très humbles respects. Dans une Visite qu'il receut, on y parla fort de vous; et il y eut un homme qui asseura que de nouveau certaines Gens s'estoient bandez pour empescher l'entrée à vostre Livre, sur quoy un autre homme dit que c'estoit là le moyen de faire souhaiter vostre Ouvrage avecque plus d'empressement, et qu'au lieu de 20 escus cela le feroit vendre 40. C'est effectivement une bien grande folie que de s'opposer au débit d'un Livre. Plus on le décrie, et plus on le veut lire. On se roidit contre la défense; et de ce que des Dévots veulent supprimer un Ouvrage, on s'imagine que la Vérité y est estalée avecque toutes ses circonstances. Jamais Hommes ne haïrent tant la Sincérité, que ces Gens là. Ils la défigurent de toutes manières et la persécutent en tous lieux. Ce ne sont que Chicanes, Supercheries, Courtes Reveues, Petits Livrets, Cabales Invisibles, Emissaires déchaisnez etc. Autant vaudroit Goulu2) avec ses Novices et ses Frères
Lays! C'est un vray Orkianisme^), un vray Repaire de toute Iniquité. Vous avez passé par là, mon cher Monsieur, et vous n'en estes pas encor fort éloigné; mais vous vous estes consolé, comme la famille de Grotius dont vous parlez p. 1312, Continuez; on en reviendra à la fin, et tout le monde vous fera justice:
Perfer et obdura: dolor hic tibi proderit olim. Sœpe tulit lassis succus amarus opem4).
Dans ma dernière Lettre, je vous priois, mon cher Monsieur, de m'envoyer la maculature de ce que je vous écrivis autrefois sur Balzac et qui ne vous a pas dépieu. Je vous en prie encore aujourd'huy très humblement. Vous ne sçauriez croire combien vous m'obligeriez. Mais peut estre que cela ne se peut.
Tous nos Illustres vous baisent très humblement les mains et vous asseurent de leurs respects. Adieu, mon cher Monsieur. Je suis toujours, à mon ordinaire, Vostre très passionné et très fidelle Serviteur
DU RONDEL
Ce 28 Juin, 1700.
Des gens revenant d'Aix ont conté icy que Mr. Le Clerc alloit lascher un 4t0 contre Mr. Van der Vayen^). Au compte là, voilà véritablement Les Entre- mangeries et Guerres Ministrales de vostre Feuardent6). Mais, dites moy un peu d'où je sçays, que ce Cordelier s'appelloit ou qu'on l'appelloit cfeçmwfAoç? Il ne me souvient point où j'ay leu cela.
Enfin l'Apophrade1) Delessart a fait venir un Vigneul - Marville. Depuis hier je le lis, et je viens de l'achever. Je vous remercie, mon très cher Monsieur, de m'avoir indiqué un Livre si joly, si agréable et si curieusement escrit. Il vaut en son genre plus que tous ceux qui ont paru jusqu'icy; plus que les Scaligerana, Perroniana^) etc. Je luy donne mon sufrage et mon estime, et m'en vais le publier de tous costez. En vérité, il le mérite. Il y a des Apophthègmes que Plutarque auroit mis au dessus de ceux des Lacédémoniens. Il y a des Historietes qui valent plus que toutes celles d'Athenée; et il y a certains raisonnemens de Physique, qui seroient adoptez en un besoin par les plus glorieux de nos Philosophes. Ce qu'il dit de l'apparance du Soleil au haut du Ténérif, est une chose que Gassendi eut payée cent ducatons, et s'en seroit servi, comme il faut, à la défense d'Epicure. C'estoit un Maistre homme, comme vous sçavez, et il l'a bien monstre au sujet de cette espèce d'Estres, que vous dites qu'on ne sçauroit trouver au deçà de Dieu.
Ce que Vigneul dit de la Bruyère m'a infiniment resjouH). 0 le brave garçon que Vigneul! Que je luy sçais bon gré d'avoir monstre la vanité d'un faux Sage, qui avoit forcé la Renommée a parler de luy! Si vous connoissez quelque parent de cet homme, je vous supplie de luy dire, que si jamais il passe par icy, il me face l'honneur de me venir voir: nous célébrerons, comme il faut, la mémoire d'un si bon Critique.
Il y a bien d'autres choses qui me plaisent dans Vigneul; mais il y en a deux ou trois qui ne me plaisent trop, entre autres ce qu'il dit de Balzac. On ne debvroit parler de cet homme qu'avec respect et vénération. Sans luy, nostre Langue seroit encore incertaine et chancelante, et nous luy avons l'obligation de sçavoir parler et escrire. Il est vray, que dans les Exemples qu'il nous a laissez, il paroist nous avoir plustost bravez qu'instruits. Son élévation est si grande, si forte, si majestueuse, et il se maintient si bien dans sa hauteur et son estendue, qu'il n'y a point moyen d'y pouvoir atteindre; mais au fonds ce n'est point sa faute. Pour n'avoir personne qui le suive, cela n'empesche ni la rareté de son mérite, ni la vigueur de la course, ni la beauté de sa carière; il n'en est que plus remarquable. Permettons aux Voitures d'escrire joliment, naturellement et en style d'à tous les jours: cela leur sied bien, et ils ne scauroient mieux faire. Mais ne haïssons pas Balzac, pour s'estre mis au dessus de tous les Hommes, par le plus beau, par le plus noble, par le plus glorieux attentat qui se commettra jamais.
Vous le sçavez mieux que personne, mon cher Monsieur. Avant Balzac, le Style Sublime estoit inconnu en France, et l'on s'imaginoit mesme que nostre Langue en estoit incapable. Mais cet homme a bien monstre le contraire; et parce qu'en nous désillant les yeux, il feit paroistre son adresse et son courage, on ne luy a pas pardonné nostre bestise et nostre lâcheté. Voila ce qui arrive dans le commerce des Stupides. Nous les éveillons à nostre dommage; et parce qu'ils ne scauroient nous mespriser, ils ne manquent point de nous haïr.
J'ay copié pour Mr. De Recheim les lignes qui le concernoient, et les luy ay envoyées. J'ay creu debvoir agir comme cela, afin qu'il ne veit rien de Claudien, qui dans le fonds est une affaire de bibus. J'y ay joint les deux Nouvelles Litéraires. Je vous remercie très humblement du tout, mais principalement de ce que j'avois dit de Balzac, et vous me faites trop d'honneur: je ne me souvenois plus de mes paroles. Vous estes trop bon d'avoir pris tant de peine, et je vous demande pardon de ma liberté. Je suis toujours avecque respect et avecque reconnoissance, mais avecque plus d'amour que jamais,
Vostre très passionné et très fidelle Serviteur.
A Maestricht ce 10 Juillet 1700.
Tous nos Illustres vous asseurent icy de leurs respects.
C'est aujourd'huy, mon cher Monsieur, que je debvrois vous demander pardon de vous escrire une troisième fois. Et en vérité, il valoit mieux demeurer en repos et vous y laisser, que de me fatiguer si inutilement, si niaisement, si cheftivement; car enfin je ne vous envoyé rien qui vaille. Mais vous voulez que je parle; et comme je suis persuadé qu'il n'y aura que vous qui verrez mes vétilles, je les hazarde sans m'en soucier. Souvenez vous, s'il vous plaist, de mon ancienne manière. Je critique sans rien prétendre, sinon que, si je ne vous dis rien davantage, c'est que tout
le reste me plaist extrêmement. C'est pourtant mal parler à moy. J'ay admiré certaines pages et ay esté transporté à certaines autres; et quoy que ce ne soit guères vostre coustume de toucher le coeur, vous avez pourtant touché le mien par vos sentiments naturels et par vos expressions vives et nouvelles. L'Érudition est par tout en vostre livre '), et elle m'a enchanté en cent endroits, sur tout en ce que vous dites de la Magie. Je ne me souviens point, si vous avez parlé des Psylles, qui estoient des Magiciens de haute Gamme; mais il me semble que vous ne parlez point des Magiciens de Mréo 2), qui font disparoistre le pain aux yeux de ceux qui le tiennent entre les mains, sans y laisser que de l'apparence. Personne ne s'estoit advisé anciennement d'un pareil aphanisme; mais Rome est toujours féconde en Miracles, et nous luy avons l'obligation du plus surprenant des Paradoxes. Il me reste encore à lire un bon quart de vostre Ouvrage; car j'ay enjambé sur force chapitres: mais comme je suis persuadé que je ne vous envoyé rien qui vaille, je vous demande la permission de ne vous envoyer rien davantage.
Je vous remercie encore une fois, et de tout mon coeur, de vostre bon livre, et vous supplie de me mander si vous ferez un second volume. Adieu mon cher Monsieur. Vale et me, ut facis, ama. Vostre etc.
Ce 24 Oct. 1703.
Pag. 15:
Inter cœcos régnât Strabus. Au royaume des Aveugles les Borgnes sont Roys.
Je ne croys pas que vous ayez eu dessein de traduire; car il s'en faut bien que Strabus ou Strabo soit un Borgne. On peut estre Lousche et avoir pourtant
de bons yeux. Le Père de Pompée estoit Strabo, et Horace l'Anti-Porsena estoit Codes. Le Seigneur Bigle, qui dessus le promontoire de Lilybée voyoit les Vaisseaux de Carthage, avoit de bons yeux. Mais peut estre que le mot Strabo est un nom de famille.
Pag. 15:
Ayment mieux estre les derniers du secoud ordre que les premiers du troisième etc.
En jureriez vous bien, mon cher Monsieur? Permettez moy d'en douter. Vous estes trop sage et trop judicieux pour vous émanciper à de telles libertez. Quelque honneur qu'on vous feît en cela, de pouvoir remarquer si finement les choses, et quelque tiltre qu'on vous donnast destre un Princeps Subtilitatum , vous ne vous le pardonneriez pas d'avoir fait tant de mescontents, en assignant à chacun sa place. Vous vous reprocheriez éternellement cette vanité. De fait, les Derniers du Second Ordre et les Premiers du Troisième sont si proches, sont si voisins et se touchent si fort, que dans ces dégrez assignez au Mérite, il y a plus dégoust superbe que de vérité bien éclaircie. Le Plus et le Moins peuvent faire et font assurément de la distinction, mais il ne font point de séparation. Ils n'écartent point ce qui se ressemble, ils ne placent point aux pieds ce qui se peut mettre aux costez. Si la droite est pour les vns, la gauche est aussi pour les autres. Et n'est il pas vray, tout habile homme que vous estes, que vous seriez bien empesché à donner la juste place à nos Romanciers? Balzac est pour Gomberville, Sarasin pour la Calprénède et Conrart pour Mlle de Scudéri. Prononcez, si vous l'osez.
Pag. 79:
La rigueur qu'ils exercèrent sur leur corps, n'avoit point d'autre principe que le mespris qu'ils avoient pour les richesses etc.
Point du tout. Voyez Xénophon, Plutarque, Élien etc. Ils vous diront, que c'estoit pour les accoustumer à toute sorte de fatigues, sur peine de n'estre point avancez aux charges, s'ils ne passoient par une telle espreuve. Or, quelle fatigue y a-t-il à mespriser les Richesses, les Voluptez et le Luxe? Il n'y a qu'à en estre sevré de bonne heure, ou estre instruit dès le bas âge dans une pratique opposée. Cela ne couste pas plus de peine à un Lacédémonien, qu'à un Iroquois de n'avoir point de dentelles ou de galons d'or. Songez à YIgnoti nulla cupido 5) et à ce qu'on a dit de l'heureuse Ignorance des Scythes.
Pag. 304:
Il est indiférent pour la qualité d'un Acte de l'Ame, que son Objet existé réellement ou n'existe qu'en Idée etc.
A cause de Grotius, je ne puis estre de vostre sentiment. Voyez, Monsieur, le i8eparag. du 20 Chap. de son Livre de Jure Belli etc. Il y a en un mot tout ce qu'on pourroit dire de bon sur ce sujet.
Et certes, semblables Actes n'estant que des Pensées ou des Désirs et tout ou plus des Préparatifs sans suite, sans effet, sans exécution, ils ne sont point du tout du ressort de la Justice. Ces sortes de choses sont trop déliées pour pouvoir estre appréhendées. Cela n'a ni corps ni substance; et s'il faut qu'il y ait quelque existance, cela ne peut ressembler qu'aux vains
efforts d'un homme qui lutte contre son ombre, contre lequel, jusqu'icy, personne ne s'est encor advisé d'intenter un Procès
Quand ces Soldats d'Espagne voulurent desmolir le Ciel, ils s'y apprestèrent de tout leur coeur; qui une échelle, qui une hache, qui une doloire; — c'estoit à qui pis feroit Les augures, bien seurs que les Soldats ne réussiroient point, ne se trémoussèrent aucunement ni ne taxèrent cette action d'Impiété et de Sacrilège. Ils se contentèrent de s'en mocquer et creurent que le mespris estoit le seul digne supplice de pareille extravagance: facetiis insectari satis habuerunt*).
Or, dans l'article de question, le cas des Sorciers Visionaires est encor plus favorable que celuy de ces Soldats. Ces Sorciers n'ont point d'objet réel, sensible ni palpable. Tout est en Idée et dans l'Imagination, et c'est là que dans les vastes Campagnes des Resveries, ils abattent, ils accablent, ils tuent sans miséricorde leurs Ennemis, qui se portent bien ou leur envoyent mille malheurs qui n'arriveront jamais. C'est une terrible Fée que l'Imagination. En un moment elle consume les Enfans qui sont en Chartre, elle empesche d'accoucher les femmes qui ont esté concrètes, elle mine les Hectiques et les Phtisiques: C'est pis mille fois qu'Arimanès. De bonne fortune, cela n'arrive qu'au fantosme que ces gens ont forgé, sur lequel ils exercent leur fureur; car on a remarqué cent fois que ceux qu'ils tuent, se portent le mieux du monde. De sorte que toute la différence qu'il y a entre nos Songes et les Visions de ces Sorciers (car il nous arrive quelque fois en dormant d'égorger nos Voisins et nos Amis), c'est que nous serions bien faschez que nos Songes fussent vrays, et qu'en nous reveillant nous sommes
convaincus que ce ne sont que des Illusions du Sommeil, au lieu que les Sorciers Visionaires se resjouissent de leur prétendue méchanceté et ne sçauroient croire que les Gens qu'ils ont tuez soyent encore en vie, bien qu'ils les voyent et qu'ils leur parlent.
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C'est à moy que vous vous adressez, du moins ay je la vanité de le croire. Je vous diray donc, Monsieur, qu'entre autres mots de la version de Du Pinet*), il n'a pas compris que Regum Regibus imperat, c'est du Roy de Perse ou des Parthes dont Pline parle en cet endroit, comme on le peut voir chez Onésicrite 6), Strabon etc., lors qu'il est question de ce Tiltre si superbe. Il y a trop de périphrase en cette version.
B. Lettres non datées, dont l'éditeur a pu fixer