‹ Choix de la correspondance inédite de Pierre Baye, 1670-1706Chapitre 41 sur 77 · LA DATE AVEC PLUS OU MOINS DE CEPTITUDE · texte numérisé non relu

LA DATE AVEC PLUS OU MOINS DE CEPTITUDE

Encore une fois, mon cher Monsieur, je vous remercie de vostre Dissertation !). Elle me semble toujours belle et bonne, et quoy que ce ne soit pas une nouveauté pour moy, je l'ay releue avec autant d'avidité que la première fois. Cette netteté d'esprit, cette douceur de style et ces divers agrémens qui éclatent dans vostre Ouvrage, engagent le Lecteur avec tant de plaisir, qu'on se trouve au bout de cent pages sans s'appercevoir comme on y est venu. C'est ce qui m'est arrivé. Me voila en moins d'un rien à la page 335, où vous dites que le Diable aymeroit bien mieux partager avec

que Dieu le culte des Hommes, que de les voir tous dans l'Athéisme. Oseray je vous le dire, Monsieur? Cela m'arreste. Qui vous en a informé, s'il vous plaist? Est ce luy mesme? A-t il pris la peine de sortir de l'Abysme pour venir en personne vous le dire?

Ou bien, est ce un essor de vostre esprit et un jeu de vostre plume? Il faut croire plustost le dernier. Quel apparence, en effet, que Mr Bayle, si honneste homme et si sage, soit un secrétaire d'Enfer et sçache toutes les profondeurs de Sathan? Sans doute, vous avez voulu éguayer vostre matière et dire un paradoxe en chemin faisant, afin de tenir vostre Lecteur en haleine et le mener où bon vous sembleroit. Car enfin, Monsieur, le Diable sçait trop bien ses intérests pour n'aymer pas mieux que tous les Hommes deviennent Athées, que d'aller partager niaisement avecque Dieu un honneur, qui ne s'adresseroit pas à luy. Je ne me connois pas en Diables. Je m'imagine pourtant que cela le debvroit faire enrager. Il seroit toujours pris pour un autre; et quel crève-coeur n'est ce pas à un Glorieux, comme luy, de voir qu'on ne luy fait civilité que par méprise? Pour concevoir ce que je dis, imaginons nous la bonne femme qui offre en mesme temps un Cierge à Mr S. Michel et à son Dragon. Qu'est ce qu'en doibt penser le Diable? Une femme à genoux, une Kyrielle de prières, un Cierge, un Temple; tout marque l'adoration. Cependant ce Dragon est sous les pieds de S. Michel. S'il partage l'honneur du Cierge, s'il a des prières, si c'est à trois pas de J. Christ qu'on luy fait la cour, — il ne laisse pas d'estre vaincu; il est le trophée d'un Archange; il est la risée du Ciel et le jouet des Chrétiens; et, s'il faut qu'il ait encor du crédit en ce monde, c'est auprès d'une

Vieille à cervelle moisie, qui croit le debvoir plaindre dans son désastre, à peu près comme nous voyons encore tous les jours celles de son âge pleurer ceux qu'on mesne à la potence. Mais si ce Dragon étoit un franc Diable: »Quoy, vieille carcasse«, luy diroit il, »viens tu m'ofïrir un Cierge pour éclairer ma honte et pour luire à ma défaite? N'est ce pas assez d'estre un marchepied sans servir encore de quintaine? Veux tu adjuster la mocquerie à la rage, et ne sçaurois je estre malheureux sans que tu t'en mesles? Reprends ton Cierge, et laisse moy à moy mesme. Je suis Diable, et Diable vaincu. Il ne me faut plus que les Ténèbres«. Il auroit raison; n'est il pas vray, Monsieur? Il n'y a rien tel que d'estre soy mesme, et c'est le plus grand désordre qui puisse arriver à une personne, que de sortir de son caractère. Voilà qui ne va pas tant mal, me direz vous. Vous accomodez les choses à vostre théâtre. Mais, [direz vous], quand je dis que le Diable est friand d'honneur, c'est lors qu'il se déguise en Dieu; c'est lors qu'il a des Prestres, des Temples, des Sacrifices et tout l'attirail de la Religion, et qu'il fait l'entendu dans une Pagode, autant ou plus qu'un nouveau Canonisé dans la Basilique de S. Pierre. C'est à dire, Monsieur, que quelques fois le Diable est Dieu, et Dieu le Diable. Bon. Mais comment est ce que vous ajustez cecy? Quand le Diable se déguise en Dieu, il ne commande que la Justice, la bonne foy, la Pudeur, la Tempérance; toutes sortes de Vertus. Quand le Diable est Diable, ce n'est qu'Ordures, Infamie, Violence, Rapioes, Meurtres; toutes sortes de Vices et de Crimes. Le Diable est il double? et y auroit il en luy, comme en Sylla, deux personnes différentes? Où est le Diable, quand je ne vois que la Vertu? Où est Dieu, quand

je ne voy que le Vice? Ajustez moy cela, s'il vous plaist, Monsieur. Ajustez le vous mesme, me répondrez vous. L'Antiquité ne parle d'autres choses que de la paillardise authorisée par Vénus, de l'yvrongnerie par Bacchus, du vol par Mercure etc. Et qu'estoit ce, ces Dieux là, que des vrays Diables? Je n'en sçays rien, Monsieur; car c'est une grande question, selon moy, de sçavoir si ce n'estoit point de fausses idées de la Divinité, que tous ces Dieux des Anciens. Mais j'ay à vous dire que Vénus, Bacchus, Mercure etc. favorisoient aussi peu le Vice ou le Crime, chez les Anciens, qu'aujourd'huy chez les Catholiques Madame S. Reyne favorise les vérolez et la S. Vierge favorise les Débauchées. C'estoit la frayeur d'avoir offensé le Ciel, c'estoit la confession des péchez, c'estoit les effets de la piété, qui plaisoient à ces personnes célestes des siècles passez et du nostre. Preuve de cela, c'est qu'une Déesse disoit à une pécheresse:

Veniam tuis, temeraria, dictis, Supplice voce roga: dabît veniam illa roganti etc.])

Et puis, autrefois comme à présent, on faisoit conscience de se présenter devant la souveraine Divinité, quand on étoit dans l'impureté ou dans le crime. Il falloit s'adresser à des Dieux subalternes et du second ordre, lesquels par une charité incroyable ne manquoient jamais de faire la paix des pécheurs avecque le Monarque des Dieux et des Hommes. Vectores hinc precum, inde donorum, qui ultro citroque portant hinc petitiones inde suppetias , ceu quidam utrinque interprètes et salutigeri. On trouve, à la vérité, chez les Historiens, de certains sacrifices à Vénus Erycine, qui sont tout de fait drôles; mais au fonds, quoy que les prostituées

y assistassent et qu'elles feissent les frais de la Feste, il n'y avoit que les femmes de bien qui osassent se charger de l'offrande et le mettre dans le giron de la Déesse. Il seroit donc plus à propos, pour le compte du Diable, que le monde devînt Athée. Il y gagneroit le genre humain et verroit avec une maligne joye, que Dieu se seroit trompé dans le dessein de la création, que les hommes seroient en proye à sa rage et qu'on nauroit travaillé que pour luy. Il y pourroit perdre quelques honneurs superficiels et équivoques; mais qu'est ce que de perdre des révérences et des génuflexions, et gagner un monde? N'est ce pas aller au solide et entendre l'art de régner? N'est ce pas laisser les dehors de l'authorité ambitieuse et acquérir sans bruit des sujets et un Royaume? Je ne suis donc point de vostre advis, et d'autant plus que j'ai veu des Diables incarnez raisonner de la façon que je vous le dis. Ils étoient enragez et véritablement endiablez, lors qu'on les saluoit en foule et avecque leurs Maistres; et j'en ay veu un chez le Chancelier Séguier 5), qui se tenoit le plus loin qu'il pouvoit derrière son Patron, afin que l'honneur qu'on luy pût rendre, fût entièrement à luy. Au reste, Monsieur, ne croyez pas, que ce soit pour m'inscrire en faux contre vous, que je vous écris cecy. C'est que je suis toujours le mesme que vous m'avez veu, lors qu'à grands pas dans vostre chambre je vous contredisois pour tuer le Temps. Vous sçavez mon humeur pyrrhonniene. Elle croît tous les jours; mais ce n'est que sur des sujets de Philosophie. Car pour ce qui est de vostre mérite, je n'en sçaurois douter, après le beau Livre que vous venez de faire, non plus que de vostre amitié, après la conduite que je vous ay

veu tenir dans mes desmeslez de Sedan. Conservez la moy, Monsieur, et croyez que je suis toujours etc.

Je n'ay point receu vos Thèses 4).

J'oubliois de vous remercier de vostre bonne exhortation. J'en profiterois, je vous assure; mais à gens comme moy, il leur faut pour le moins une demy bibliothèque. Qu'est ce que ce Spinoziste 5) dont vous me parlez? Ayez la bonté, lors que vous ne sçaurez que faire, de me mander des Nouvelles de la Rép. des Lettres. Je ne sçay point du tout ce qui se passe. Ne faites vous rien de nouveau? Marsilly 6) m'écrivit une fois, que vous vous enfermiez un peu trop soigneusement pour n'entreprendre pas quelque Ouvrage. Si cela est, je vous supplie, mon cher Monsieur, que je ne sois point des derniers à le sçavoir, puis que je fais gloire d'estre de vos Amis.

Si dernièrement ceux qui s'en allèrent à Sedan eussent voulu se charger du pacquet de Mr. Pérou ') ou de Mr. Servas, ce serait une affaire faite. Au lieu qu'à présent, à cause de l'interruption du commerce 2,) je ne sçay quand ni à qui je le pourray donner. Je le garderay jusqu'à nouvel ordre, et ne manqueray pas, à qui me présentera un mot de votre sainte et sacrée pâte, de le rendre tel que vous me l'avés envoyé. Je vous remercie, mon cher Monsieur, de vos belles Thèses. Je les trouve très bien écrites et fort philosophes, mais un peu trop pour moy. Il y a deux ou trois choses,

que je n'entends absolument point. C'est ma faute, sans doute. J'ay achevé de lire votre Dissertation, où je ne trouve rien à dire, si non à ce que vous tâchez de prouver de Lucrèce. C'est, selon moy, le plus haut exemple de vertu et en mesme temps du plus grand malheur, qui puisse arriver à une femme. Il faudroit estre de leur sexe ou avoir meilleur opinion de leur honnetteté que vous paraisses n'en avoir, pour sçavoir la confusion et le désordre, où est un esprit en semblables rencontres. Je les conçois, pour moy, assez vivement, parce que, depuis que je suis au monde, je suis toujours avec les gens de la vieille Rome et me suis à peu près, sur les conversations des Sénèques, formé des idées de leur vertu. J'avois barbouillé trois ou quatre pages sur ce sujet; mais comme, après les avoir leues, j'ai creu que tout ce que je vous y disois, pouvoit vous avoir passé par l'esprit, je les ay laissées, avec mes autres paperaces, luter avec la poussière et les vers. J'ai leu depuis quelque temps Figueroa 5). J'y ay apprit de quoy vous foudroyer sur cet argument que vous me faisiez toujours, de la nature des pluyes, qui auroient diminué les montagnes, si le monde était de toute éternité. Il a veu des montagnes qui se grossissent à force de pluyes. Quand je dis que j'ay apprit, c'est à dire un exemple fameux, car vous ne vouliez point croire les exemples que je vous citois. Adieu, mon cher Monsieur.

Dites moy un peu, s'il vous plaît, si on pourroit trouver chez vous la Logique et la Morale de l'Esclache*) en tables et avec les discours. Je suis obligé, comme vous sçavez ou comme vous ne sçavez pas, d'enseigner les fondemens ou une Introduction à la Logique, et il

me semble que ces Livres là, que j'ay eus autrefois, pourraient m'ayder.

Qu'est ce que les dialogues de J. Nicius Erythraeus5) et l'Histoire de Louis treize de Gramondus?6)

Voilà un billet de l'archichiragre Mr. Du Plessis 8). Je vous envoyé une lettre de Mr. de S. Maurice, et vous supplie, mon cher Monsieur, de ne point oublier le Spinosiste et le compère Patin. Ce soir part votre lettre pour Sedan. Le Potier d'estain m'a manqué; mais Mr. de S. Maurice me marque une autre adresse. Je m'en serviray. Adieu, mon cher Monsieur. J'ay si froid que je ne sçaurois écrire, soit par l'intromission des corps tetrahédriques, ou par le repos forcé de mes doigts L'Eau est drosle en ce temps cy; elle n'a qu'à se tenir en repos, la voilà aussitôt glace, qui s'élève au dessus du goulet de la bouteille et la casse en suite par le milieu. Ma cave est aujourd'huy une des plus belles choses de la ville. Tous les esprits architectoniques du Démorgorgon se sont arrêtés à l'entrée, et ont dépeint sur la porte les plus belles fleurs que j'aye jamais veues; c'est l'admiration de tout le monde. Si j'eusse pu deviner cela, j'aurois enterré plusieurs animaux, afin d'en voir la mignature sur cette porte et preuver par expérience la conjecture de Borelli 9).

Vostre pacquet pour Mrs. de St. Maurice et Fetison10) est partie.

*) L'éditeur supprime ici !a lettre de Du Plessis (voir le texte).

Je croy, mon cher Monsieur, avoir receu vos deux Lettres, dans la dernière desquelles vous me parliez d'un pacquet pour Mr Pérou. Comme les personnes que Mr Servas me proposait, étoient gens à les laisser venir demander le pacquet sans les avertir de ce que c'estoit, j'ay attendu jusqu'à cette heure, et vainement. Aucun ne s'est présenté que la Mère de Mr Mallet, qui se chargea dernièrement de deux on trois petits livres, sans oser prendre tout le reste. Il m'est donc demeuré. Or, parce que Mr Pérou et Mr Servas étoient informez du pacquet, j'ay creu qu'il était à eux deux, ou qu'ils avoient charge de vous de le recevoir l'un pour l'autre.

C'est pour cela, mon cher Monsieur, que je vous ay parlé de ce pacquet là en commun. Je ne manqueray pas de présenter votre dernier à un nommé Des Bans, potier d'estain, lequel s'en retourne à Sedan. — Si votre » Prosélyte abusé ') fût arrivé plustost, j'en eusse chargé un de mes bons amis. C'est un joly livre et tout à fait dans l'air qu'il faut pour traitter un faquin comme Brueys 2). J'en félicite votre ami, et vous aussi. C'est un plaisir d'estre loué par un homme louable. Mais il debvoit vous nommer. C'est trop de modestie à Vous. Quand on peut paroistre dans le monde aussi dignement que vous, on doibt le faire à visage découvert.

J'attends avec bien des impatiences le Discours Historique >), dont vous me parlez dans vostre avant dernière. Je l'ay desjà annonce icy à plusieurs personnes, entre autres à Mr du Plessis Rambouillet. C'est un réfugié de France, pour je ne sçay quelles affaires,

lequel a beaucoup d'esprit et qui est plein d'estime pour Vous. Il a leu quatre ou cinq fois vos ouvrages, et toujours avec un nouveau plaisir, dit il. Je luy envoyeray ce soir vostre Prosélyte. Je ne me souviens plus des difficultez sur vostre thèse, parce que Mr Le Faucheur +) est sur le pied de m'enlever vos ouvrages quand il les a perdus. Mais il me semble que je n'avois pas tout à fait tort. Je dis plus pour ma Lettre, sur Lucrèce. J'ay absolument raison; car les Anciens, si vous ne le sçavez, mon cher Monsieur, étoient comptables de leur réputation après leur mort. Ainsi, Lucrèce n'a agi que par un principe de Religion, et point du tout par un principe de gloire. Je prouve cecy par le passage d'un vieux Scholiaste, sous l'authorité duquel vous seriez assurément foudroyé. Mais comme je vous ayme mieux en vie qu'autrement, j'ay creu que vous vous passeriez aisément d'une Lettre qui peut être vous déplairoit. Je suis fasché de ce qu'on n'ait pas trouvé L'Esclasche; mais il s'en faut passer. Je vous remercie pourtant de la peine que vous avez prise, et suis toujours tout à Vous. A force d'enseigner les commencemens de la Philosophie, croyriez vous bien, mon cher Monsieur, que je prends goust au mestier, et que si Dieu n'a pitié de moy, je deviendray Philosophe. Je ne lis quasi plus que des Logiques; et bien que je ne trouve mon compte en pas une de celles que j'ay entre les mains, j'aspire pourtant et je halette toujours après des Logiques. Si vous en sçaviez quelque bonne et qui vraysemblablement vous pût satisfaire, vous m'obligeriez fort de me l'indiquer. Jusqu'icy on m'a voulu faire lire cette Logique du Port Royal; mais j'ey trouve trop de géométrie. Il faudra pourtant s'y résoudre ce printemps. Adieu, mon cher Monsieur.

Mes baisemens à vostre Autheur, quelque qu'il puisse estre. J'oubliois de vous remercier de vostre messer Vittorio; 5) mais c'est qu'il fait si froid que rien plus. Vous avez tort de douter qu'on puisse comprimer l'air. Ce tourbillon de la petite Ourse est ce qui le comprime aujourd'huy et c'est pour cela qu'il fait si froid. Je vous en jure Carteslaliter. Ce maudit froid est cause que je ne puis décrire mon Epicure que j'ay mis en Latin et que j'ay amplifié honnestement sur le commendement de Mr Groulart 6), mon patron.

[Été de 1684].

Il n'y a rien à dire, au moins selon moy, à vos deux derniers ouvrages '.), si ce n'est sur la révolution des âmes, où, quelque peine que vous ayez prise pour éclaircir les opinions de cet Autheur barbare, j'ai bien peur que vous n'ayez pu tirer aucune lumière de sa fumée2). C'est, je croy, mon cher Monsieur, trop d'honneur que vous luy faites, que de le mettre avec les braves de votre Livre. Vn semblable visionnaire doibt pourir dans l'obscurité. Mais est il possible que le Docteur Moure >) ait eu l'opinion que vous citez! A ce que je voie, le bon sens n'est pas toujours le partage des Docteurs, et il y a bien de la différence entre un Métaphysicien et un homme raisonnable. Dieu le convertisse, aussi bien que tous ceux qui vous attribuent le Mercure 4). Icy on ne l'a creu qu'un jour ou deux; encore a ce esté par la faute de Graef, qui ayant mandé à Pilon, qu'on n'appelloit plus »Mercure« les Mercures, mais »Nouvelles de la Rép. de Lettres«, le

bruit courut que les deux Livres étoient de vous. Mr Du Plessis vous a deffendu d'une force terrible parmy les Gens d'épée, et moy parmy les Gens de Lettres. Mais j'y aurois extrêmement bien réussi, si j'eusse leu le Mercure, comme Mr Du Plessis. Il n'y en avoit qu'un Exemplaire en Ville, au Comte de Carelson 5), lequel a bientôt changé d'opinion à la lecture de vos ouvrages; et encore cet exemplaire est il perdu. Je vous diray icy, en vieil ami, qu'il y a un peu de votre faute. Vous debviez faire imprimer vos ouvrages chez un autre que Des Bordes, puis que c'est luy, à ce qu'on m'a dit, qui a imprimé le Mercure. Au reste, vos Livres courent tout Maestricht et au delà. Celuy que vous avez eu la bonté de me donner, est à Dalem et doibt aller à Liège, et vos derniers, que j'ay acheptez, iront demain à Aix. Mr Du Plessis vous a acquis le Comte de Carelson, et moy l'advocat Nizet, très savant garçon et tout à fait sage. Il faut que Graef envoyé toujours six exemplaires, parce que le pauvre Pilon est obligé de m'emprunter vos livres, pour les loer; et je les luy prête de bon coeur, afin qu'il gagne sa vie. Il doibt envoyer cinq ou trente escus à Graef dans sept ou huict jours. Il seroit à souhaiter que Leers et Graef n'envoyassent que de jolies choses à ce pauvre Diable, car il ne vit quasi que du loage de ses livres. — Adieu, mon cher Monsieur. Je vous remercié très humblement de la bonté que vous avez de vouloir parler à Des Bordes pour Épicure. Si je puis me résoudre à le décrire, je luy envoyeray et luy en achepteray une bonne cinquantaine. J'écrirai à Mr. Jacquelot é) de Vassy, c'est luy qui m'a parlé de certains manuscrips de Théologie. A propos de Théologie, sçavez vous bien que nQijv^g yev6p£voç7) veut dire au passage contesté cernuum suspendi,

estre pendu la teste en bas ou les pieds en haut, comme on fait encore aujourd'hui en France, à ceux qui se sont désespérés. Mais il ne faut quereller personne. Tout à vous.

A Maestr. ce 8 Juill. 1684.

Mr Le Faucheur et Mr Du Plessis vous baisent les mains. Le premier a parlé à Pilon, et comme il faut.

[Eté de 1684].

Je ne sçavois rien du tout, mon cher Monsieur, des nouvelles de la Rép. des lettres. Pilon ne m'en avoit rien dit, soit qu'il l'eut oublié ou, ce qui est plus vraysemblable, qu'il n'eut rien conceu à ce que vous luy dites sur ce sujet. Je vous remercie très humblement du présent que vous m'en faites, et en mesme temps vous félicite sur ce nouvel employ, que vous avez bien daigné prendre et qui étoit si nécessaire dans un Païs de Litérature comme celuycy. Il me semble que vous faites fort bien le Photius '), et que les extraits que vous nous donnez des Autheurs sont les plus belles analyses du monde. J'ay peur pourtant, mon cher Monsieur, qu'il n'y en ait d'un peu longuetes et qu'on ne vous reproche d'y fourer un peu trop souvent de petites réflexions.

Ce n'est pas qu'elles ne soient justes et très joliment dites; mais, au fonds, dans le poste d'Epitomateur où vous vous retranchez, il ne faut que rapporter simplement et naïfvement un autheur, sans l'étofer de ses remarques, comme dans la page 78: Tant il est

vray que le Monde fait etc., pag. 81: Voilà de quoy exciter l'émulation des habiles Gramm. J'ay peur encore, qu'on ne trouve vostre Eloge de Mr de la Roque 2) un peu diffus. Ces sortes d'ouvrages, dans un journal s'entend, doivent estre courts, serrez et fort laconiques. Il y en a un bel exemple, si je ne me trompe, chez Patercule touchant Caesar, et, autant qu'il m'en peut souvenir, cet éloge est de deux pages 5). — Je ne connoissois point Mr Cuper 4). C'est un brave homme. J'achepteray au premier jour son ouvrage, dès que j'auray de l'argent un peu plus que je n'en ay. Mais quand j'en aurois beaucoup, ce ne sera pas pour Darmanson 5). L'Enragé! Aller mettre Dieu en jeu pour prouver une extravagance, et employer sérieusement la Théologie dans un sujet si frivole! Il faut que ce soit une Théologie de bestes que la sienne.

Excusez la liberté que je me donne. Vous voulez que j'agisse comme cela avec vous, et vous avez raison au fonds, car on ne peut pas estre avec plus de franchise, que je suis et que je seray toujours à Vous.

Toubliois de vous dire, que vous ayez la bonté de mettre un Exemplaire pour moy, dans le pacquet de Mr Le Faucheur. Je ne manqueray pas de les payer à Des Bordes, à qui je pourrois bien un de ces matins envoyer Epicure, si je pouvois me résoudre à le décrire. Mais un de mes amis de Champagne me doibt envoyer un gros pacquet d'Escritures théologiques, et si Des Bordes est d'humeur à imprimer, je les luy envoyeray; car il me semble qu'un Libraire à qui Pilon en a parlé en Hollande, ne s'empresse guères à en demander des Nouvelles.

Mr Le Faucheur doibt donner l'exemplaire à Mr Du Plessis.

P. S. 11 l'a receu et vient de chez moy pour me remercier de l'honneur de vostre connoissance. Il estime beaucoup vostre ouvrage. Voilà encore son lacquais qui m'apporte un billet.

Trois jours après, mon cher Monsieur, que je vous eus écrit d'un météore ') que je m'imaginois assez extraordinaire pour estre échapé à la diligence de bien des gens, j'en ay trouvé à peu près la description dans Sénèque 2). Je ne suis pas fasché, comme vous pouvez croire, car au moins je me suis trouvé en mesme chemin avec un grand homme; mais le nom qu'il luy donne après Aristote ne me plaist point du tout. J'aimerois mieux m'en tenir au mien, qui est celuy que luy a donné l'autheur du Livre De Mundo attribué à Aristote. Je vous supplie donc très humblement, puis que mon météore est une vieille nouveauté, de ne luy point faire l'honneur de le mettre dans vos Journaux. C'est un Sycophante de m'avoir attrappé de cette manière là. Quand vous m'écrirez, faites moy la grâce de me mander, où se vend l'abrégé de Gassendy, de la révision de Bernier *), dont vous avez parlé à Mr. Le Faucheur. Adieu, mon cher Monsieur. Je suis toujours tout à vous.

A Maestricht ce 19 Septemb.

[Commencement de 1685.]

J'achève vostre premier Tome1) avec quelque espèce d'enthousiasme. Jamais, je croy, on n'a plus admiré Livre ni esté plus touché des belles et bonnes choses qu'on y peut trouver, que je le suis de la lecture de vostre Ouvrage. Je vous remercie d'un si excellent présent; mais comme la joye que j'ay me sembleroit imparfaite, si j'estois seul qui en eus, je m'en vais prester vos Lettres à tous mes Amis. Mr. Le Faucheur les a leues, et m'a témoigné, que ç'avoit esté avec un singulier plaisir. Il y a appris, et moy aussi, bien des choses. Il s'estoit, à la vérité, un peu arresté sur l'amour paternel et sur le mariage2); mais ce n'a esté que quelques momens. Il m'a advoué, qu'après avoir médité un peu scientifiquement sur vostre opinion, il l'avoit trouvée très raisonnable et très judicieuse. Bien des gens, sans doute, auront les mesmes pensées; mais aussi reviendront ils bien viste, et reconnoistront qu'il faut lire ces deux Lettres avec application, pour en voir la véritable beauté. Quelque beau que ce soit le second Tome, je croy pourtant que le premier a quelque avantage sur luy. Vous y estes, ce me semble, plus fort, plus sçavant et plus durable dans l'effort de vos argumens; Vous les poussez aussi loin qu'ils peuvent aller. La huitième et la neufvième Lettre me paroissent des chef-d'oeuvres de la Raison humaine, et celles contre Mr. Arnaud d'une force à abysmer ce Héros du Jansénisme *). J'en suis, je vous assure, comme exstasié. Je vous croyois bien un agréable Ecrivain et qui sçaviez répandre un air de délicatesse dans vos ouvrages; mais je ne vous croyois pas si fort

ni si terrible dans les combats. Je vous en félicite, mon cher Monsieur, et me félicite en mesme temps moy mesme d'avoir un ami de tel prix, lequel me distingue de la foule de ses autres amis. Je vous remercie encore une fois, et très humblement, de vostre excellent présent.

J'oubliay de vous remercier l'autre jour de l'honneur que vous avez fait à Rampalle4) de le citer. Je l'ay connu. C'estoit un fort honneste homme, qui avoit du génie pour les sciences, particulièrement pour l'Astrologie, qui luy valoit bien du bon argent, bien qu'il se mocquast de cette science en particulier. Ses Poésies, c'est à dire ses Idylles, sont bonnes. Je n'ay plus tous ces Livres là. Je les ay perdus il y a long temps avec bien d'autres choses de plus grande conséquence; je croy vous avoir dit, que j'ay esté ruiné trois fois.

Il faut pour me revancher en quelque façon, que je vous avertisse de ce qu'il se dit de vos Nouvelles afin que vous y remédiez avec un seul mot. Il y en a qui sont surpris de ce que vous insérez plusieurs Lettres *), — celles de Mr. Levenhoeck, celles de Graevius sur la Tartarie, celles de Mr. Spon etc. — , comme si c'estoit manque de travail. Vous pourrez, mon cher Monsieur, leur citer le premier Homme de vostre métier, qui estoit un très habile homme et très laborieux. C'est le Patriarche Photius, chez qui j'ay veu des pièces entières, trois fois plus grandes que le Discours de Mr. de la Chambre6). Il me semble entre autres y avoir veu des déclamations d'Himérius?) et un petit Roman d'Antonius Diogénès8). Vous pouvez avoir Photius, et par conséquent voir encore d'autres Extraits ou Pièces, qui fermeront la bouche aux superbes

dégoustez de vostre Ville, si par hazard il y avoit, comme je l'ay fermée icy à certains petits connoisseurs. Je vous baise très humblement les mains, et suis toujours etc.

Mr. Le Faucheur vous baise très humblement les mains et vous remercie de l'honneur de vostre souvenir.

Ni moy ni bien d'autres, mon cher Monsieur, ne croyons guères que la Jouissance soit un plaisir de l'Ame1), et encore moins que la friction et l'éjaculation ne soient point des sentimens. Mais c'est qu'il faut estre Malbranchiste pour concevoir ce que vous me dites, et malheureusement je ne le sçaurois estre. Les Anciens, c'est à dire les Stoïciens, m'avoient dit ce que je vous écrivois l'autre jour, et le disoient après tous les Philosophes des autres sectes; de sorte que je croiois estre assez bien fondé pour vous faire une objection dont vous debvriez avoir peur. Mais puis que vostre Malbranchisme vous en garantira, à la bonne heure! je ne souhaite que vostre gloire. Ces Messieurs définissoient l'amour ou la Jouissance hreçiov

Tiaçârçiipig etc Au reste, ne me croyez pas

assez niais pour avoir entendu au sujet de la Jalouzie, qu'elle n'est point la cause des Mariages, selon l'Histoire de la Bible. Je vous parlois en Philosophe. Je sçay que, chez certains Peuples, la Jalouzie est une passion nouvelle, et depuis seulement que nous autres Européans avons fait des farces de ce qu'ils nous laissoient

jouir de leurs femmes, le plus paisiblement du monde. Et de plus, c'est que, selon Hobes*), le monde n'ayant pas la mine d'avoir commencé, les choses ont toujours esté plus ou moins sur le pied où nous les voyons. Or vous sçavez bien, que l'on se marie aujourd'huy pour de bien différentes causes que la Jalouzie. De l'argent, de l'appuy, un employ etc. sont presque toujours ce qui porte nos jeunes Gens à entrer dans la nasse. Je vous fais grâce d'un Epigramme ancien, lequel vous assommeroit de son authorité, en confirmant ce que j'avance. Laissons cela là. — Je connois fort bien Périplectomenès^) et croy connoître Chrisante comme vous. C'est un brave homme, et je souhaiterois fort qu'il s'advisa d'écrire cent Volumes contre vous. Cela seroit joliment écrit et tout à fait selon mon humeur, et peut-être qu'à l'âge de l'un et de l'autre non exarescerem ex amoenis rébus et voluptariis5) et que je me trouverais un vieux Verd-Galand.

Je vous remercie de m'apprendre que c'est Mr. Cuper qui a fait la Lettre Latine de Tartarie. Je l'ay admirée et l'ay louée de toute ma force, et ay trouvé des gens qui m'ont creu. La netteté qu'il y a et l'admirable simplicité qui s'y trouve, me font souvenir de vos Thèses. C'est le mesme caractère. Elles sont tout à fait belles, tout à fait bonnes, et il n'y a qu'un endroit qui m'a arresté. C'est l'expérience de Guerick: je ne sçay ce que c'est. Je remercie Mr. Briot de m'avoir envoyé une si bonne chose, et luy baise les mains. J'en fais autant à Mr. de Marzilly et le supplie icy de mettre au jour ses mémoires. Mais s'il en vouloit faire une Relation et me l'adresser, il m'obligeroit fort. Je ne sçay, en vérité, que dire de ce Mr. de Marzilly. Il m'a aymé autrefois, du moins ay je esté

assez beste pour le croire; mais depuis qu'il s'en est allé en Amérique sans me dire adieu, et sans m'avoir écrit de Surinam, je doute fort qu'il m'ait aymé un moment. Qu'il face comme il luy plaira. Pourveu que vous m'aymiez toujours, ce me sera assez. Je vous compteray toujours pour un Peuple d'Amis, et trouveray toujours en vous de quoy me consoler de la perte de tous mes camarades.

Ce seroit avec bien de la joye que je voudrois servir Mr. de la Bignotte, mais après ce qui m'est arrivé une fois, pour un passage de Virgile, sur lequel Rainssant6), André, Marzilly etc. me firent l'honneur de me consulter, je ne me mesleray plus de répondre à qui que ce soit. Je trouvay un sens tout nouveau au passage, et cependant on ne voulut non plus me croire, que si je n'avois dit que des choses triviales. C'est pour cela, mon cher Monsieur, que j'ay juré en mon ire: si jamais je récris à savantasse ....

Vous me réjouissez fort des Dialogues Anti- Trappes"). Je brusle de les voir. Dites, je vous prie, à Mr. de la Roque qu'il se depesche, mais qu'il n'oublie pas Rainssant. Je connois cet illustre Médailliste. Il fut mon auditeur une fois à Sedan, lors que j'y leus mon Panégyrique de Théodose. Il en a dit du bien à Marzilly. Mais, ce qui ne me satisfait pas trop (il faut tout vous dire), il trouva que ce qu'il pouvoit avoir admiré, venoit d'un certain beau ton de voix, que j'ay effectivement quand je veux, lequel l'avoit enchanté à tel point, qu'il ne se souvient pas que Mondory8) ni Floridor?) eussent pu approcher de moy. Bel effet d'une Version!

Mon nepveu Hamal a passé par icy. Il m'a advoué que c'estoit luy qui avoit perdu la Lettre, que

vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire sur Théophraste. Je vous en demande très humblement pardon, et vous prie de ne vous point mettre en peine de m'en refaire une nouvelle. Mes Notes ne valent pas le travail que vous prendriez. Et puis, vous avez autre chose à faire. Adieu, mon cher Monsieur. Aymez moy toujours, et du bon du coeur. La Petite10) et Dom Falcario") vous baisent les mains. La Lettre de Mr. Janiçon partira ce soir, par la voye de Sedan et sous l'enveloppe de ma soeur Hamal. On me vient de prester les anecdotes de Varilas12). Ma phrase de C'est, C'estoit avec des pluriels commence à s'établir. Mr. de Comdom l'employé par tout. Mes baisemains à Mr. de la Roque.

Je vous remercie, mon très cher Monsieur, de la bonté que vous avez eue de m'envoyer nostre dernier pacquet, et Mr. Tugnat1) vous remercie aussi autant que moy, c'est à dire: et très humblement et du bon du coeur.

Il m'a donné douze escalins2) pour vous; mais je ne sçay, si douze escalins est ce qu'il vous faut? Ayez la bonté de me le mander, lors que vous m'envoyerez la ière feuille de Théophraste5): Je suis bien aise que cet ouvrage soit à peu près à vostre goust. Je vous l'aurois adressé, avec vostre nom entier à la teste; mais comme je tâche, quoy qu'en peu de mots, de montrer que les mystères de la Trinité et de l'Incarnation n'ont pas esté inconnus aux Anciens, et que je défends Lucrèce contre vous, quoy qu'avec le respect

qui vous est deub, j'ay eu peur d'un scrupule de conscience, si vous voyiez vostre nom à découvert dans un Ouvrage un peu hardi, sçachant d'ailleurs la répugnance que vous avez à paraistre l'Auteur de la Comète, qui est pourtant un Enfant à faire honneur à quiconque voudra l'adopter. Je vous remercie encore, mon cher Monsieur, des petits poëmes et des petites oraisons du pacquet. Je ne vous les avois demandé que pour montrer à Mr. Groulart, ce que font d'ordinaire les Recteurs des Collèges de ce Païs cy; parce que nous avons un Recteur le plus indocile et le plus bouru qui soit au monde. Il y a une harangue en vers, qui a esté ou faite ou récitée par Mr. Hermès 4), Advocat de cette Ville, passionné admirateur de vos Ouvrages, et qui est assez de mes Amis. Vous ne sçauriez croire, combien cela va l'engager de nouveau à lire vos journaux. Ce Mr. Hermès a infiniment de l'esprit, et entend très joliment nostre langue. Il a refusé un Professorat en droict en Hollande, par l'amour qu'il a eu de servir nostre pauvre Ville, sa patrie. Je vous remercie aussi de la citation de Mr. Reiselius 5). Mon nom veu de fois à autre dans vos ouvrages me sert de consolation dans mes petites calamitez; et quoy que depuis l'heure que je lis des Philosophes, je debvrois appercevoir qu'il y a bien de l'opinion à mon fait, je trouve cependant tant de joye et de douceur à me voir dans vos Livres, que, quand mesme j'y debvrois me voir maltraité, je ne sçay si j'aurois le courage de m'en fascher. Mais, mon cher Monsieur, que je vous remercierois, si vous vouliez fouiller dans vos thrésors historiques, et me dire si je ne me suis point trompé sur Witsliputzli et Tagatanga6)? Je cite ces deux Idoles comme des images de la Trinité, et je ne me

souviens point de ces deux mots, que parce qu'autrefois j'ay leu le premier chez Acosta?), que Mr. de S. Maurice m'a preste, il y a plus de vingt ans, et je croy n'avoir veu le second que dans l'Histoire de la Chine, il y a bien autant de temps. Cependant, si cela n'estoit point vray, mit alto à culmine Troja8). Mais, que faire! je n'ay point de Livres, ou quasi point, et la Ville aussi peu que moy.

0 felix Libros potuit qui noscere plureis^).

C'est le moyen de ne point languir. — Mes baisemains à Mr. de la Roque et à Mr. de Marsilly, à Mr. de Villemandy I0) et à Mr. de Rochefort, l'Advocat. Je ne sçay s'il se souvient encore de moy. La Petite vous remercie de l'honneur de vostre souvenir, et vous souhaite une santé parfaite et toute sorte de prospéritez. Tout à Vous.

Théophraste est descrit; mais je ne sçay, quand je pourray décrire Epicure, à cause de mes Leçons publiques. Je vous rends grâces de l'advis que vous me donnez, à propos des vostres.

A Maest. 12 Sept.

Mes baisemains, s'il vous plaist, à Mr. Drelincourt. Il y a près de dix huict mois, qu'il me fait bramer après deux ou trois Livres, qu'il me menace de m'envoyer. Je ne sçay ce que ce peut estre; mais il faut, sans doute, qu'il les tienne un peu sacrez, pour me préparer pendant un temps si considérable à les recevoir. J'en ay fait venir deux de Paris, dont je me repens tout mon saoul, sur tout du Virtutum Exempla d'Erythraeus. Ce n'est que le Pédagogue Chrétien")

en beau latin. Est il possible que cet homme se soit monachisé à ce poinct! Je ne sçay si je doibs luy associer ses Dialogues. J'avais mandé l'Anacréon de Mlle Lefebvre12). On m'a justement envoyé celuy de M. De L. ,5), lequel, quoy que fort joly, ne peut pourtant que me chagriner, puis que je voulois l'autre. Vne autre fois, je m'adresseray à d'autres qu'à des Libraires. — Vous n'aviez que faire de ces Nouvelles cy; mais vous ayant autrefois parlé d'Erythraeus, je croy que vous ne serez pas fâché d'apprendre que j'en ay passé mon envie à mes dépends, et que vous ne prendrez pas la peine de me faire chercher ses ouvrages. Son Eudémie'4) est fort bonne, et c'est ce qui m'a duppé. Je vous remercie pour Me. Pilon et Mr. de la Roque, pour son livre. J'attends la re feuille de Théophraste, après quoy, si les caractères, que je souhaiterois estre un peu gros, me reviennent bien, je . vous envoyeray le reste des feuilles, que je recommende à vostre Amitié; c'est tout dire. Envoyez la moy, je vous prie, par la Poste.

[Commencement de 1687.]

De quelque manière que ce soit, je vous supplie, mon cher Monsieur, que j'aye l'ouvrage de Tollius, vel clam, vel vi, vel precario '). Que si cela ne se peut, ayez la bonté de me mander, s'il me dit bien des injures ou des duretez, et s'il me réfute en diable.

N'y auroit il pas moyen de corrompre l'Imprimeur et d'avoir les feuilles qui me concernent? Je donnerois un bon escu, quoy que je n'aye guères d'argent.

De quoy diable s'advise Tollius d'écrire contre moy, au bout de trois ans?

A la fin je vous aurois trouvé, mon cher Monsieur; mais jamais pourtant où vous me marquez. C'est en Fébvrier), s'il vous plaist, que vous parlez de l'aventure de question et qui m'avoit laissé une si jolie idée. Dès que je pourray, j'iray chez Mlle Barthélémy voir son Théophile Bonnet2), afin de satisfaire mon envie et celle d'un Honneste homme de cette Ville. Je vous remercie très humblement.

Vous m'avez mis, pendant quelque temps, à deux doigts du désespoir, mon cher Monsieur. Moy vous demander vostre nouveau Livre! Moy vous solliciter à me l'envoyer! Car vostre Lettre veut dire tout cela. Je vous puis jurer par tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré entre les Hommes, que je n'y a pas seulement songé. Je ne suis ni si rustre ni si impudent que de descendre jusqu'à telle villenie; frontis ad urbanœ prœmia nunquàm descendis). J'ay trop de respect et de vénération pour vous, pour m'émanciper jusqu'à semblable liberté. Et puis vos bienfaits sont d'une nature à produire une estime profonde, et non pas à porter les Gents à badiner avecque vous. Après vous avoir aymé et honnoré à .Sedan sans avoir rien receu de vous, vous pouviez bien vous imaginer en ma faveur, que je n'estois point intéressé et que j'avois lame assez bien faite pour ne vous considérer que par vous mesme. Mr. Despréaux, que j'ay aymé trente ans

durant, avant qu'il fust Autheur, debvroit bien vous convaincre que je puis aymer gratuitement. Mais je ne suis pas si heureux que je croyois. Il est vray que je vous ay parlé de mon Libraire; mais j'avois tellement sur le coeur de ne vous point avoir une seconde fois, à cause de son escorcherie, qua propos ou non, je me suis tousjours plaint de luy. C'est un maudit que mon Libraire, pire mille fois qu'Orkius; et je luy souhaite toutes les malédictions imprimées et imaginables. Excusés ces paroles; je n'en suis pas moins, mon cher Monsieur, vostre etc.

Je ne me souvenois plus de Paulhan1), mon cher Monsieur, et franchement je le croyois mort il y a longtemps. Puis qu'il a creu m'obliger en me citant, je luy en sçay fort bon gré; mais je voudrois que c'eust esté en tout autre sujet. Pourveu que cela face chevreter Orkius, cela n'ira pas mal, car il n'y a rien qui me resjouisse davantage que de voir un Caloyer en fureur, qui renonce à la Débonnaireté et à l'Attrempance, pour se ruer sur son ennemi. C'est une estrange beste que Orkius. Il ne sçauroit demeurer à rien faire; et dès qu'il veut faire quelque chose, il se jette sur le premier qu'il trouve, quœlibet in quemvis opprobria fingere sœvus2). Mandez moy, s'il ne s'abonist point, et s'il y a espérance de le voir encore fougueux à soixante ans.

J'ay parlé à Mr. Niset?) de Guillaume Grotius; mais je ne sçay à quoy il se résoudra. Il vous baise les mains, et vous prie d'insérer le présent billet à

I article d'Aix. Il voudroit bien sçavoir, et moy aussi, ce que c'est le Suétone de Samuel Pitiscus*); s'il vaut mieux que celui de Schildius et de Graevius. Car de la manière dont le Bibliothécaire universel 5) en parle, ce doibt estre quelque chose.

Nous ne voyons quasi rien de nouveau icy, sinon des Déserteurs de France, qui ne sçavent non plus ce que c'est que de Livres, que si on n'en imprimoit pas.

II y en a pourtant, parmy eux, qui ont étudié; mais je croy qu'ils ont changé pour leur rapière Libros Panœti Socraticam et domum6), et, sans doute, ad majorem Musarum infamiam^). Les pauvres Muses! On ne les regarde non plus que des Vieilles sans dent; et cependant, il n'y a rien de si beau ni de si charmant. Ce n'est que grâces et qu'appas, et une certaine fraischeur de jeunesse qui ne flestrira jamais. Le bausme est dans leur bouche et les roses dehors ; Leur parole et leur voix resçusite les morts. J'en suis aussi féru que si je ne faisois que d'arriver au Parnasse, et n'ay point de honte de l'advouer. Je sçay à qui je parle. Il y a long temps que vous estes un de leurs favoris. — Adieu, mon cher Monsieur, je vous remercie très humblement de la ligne de Zimmerman8). Je luy souhaite un bon Professorat de mille escus.

Dites moy, je vous supplie, ce que c'est que les Observationes Miscellaneae du Médecin Petit?). Sont elles seulement sur des Autheurs de Médicine ou sur d'autres Autheurs? Cecy à vostre loisir. Tout à vous.

Voicy enfin la Lettre du Caloyer. S'il eust esté moins paresseux, vous l'auriez eue il y a huit jours; mais peut estre que l'affaire ne presse pas tant que je m'imagine. Tant mieux, mon cher Monsieur; car il n'y a rien où je me plaise davantage, qu'à servir au plus viste mes amis.

Je suis bien fasché de ce qu'on veut vous remettre bien ensemble avec Orkius. Cela nous va priver de vostre Response, qui eust mieux valu, assurément, que celle de Costar1), et mesme que les Lettres Provinciales; et par conséquent, nous allons estre privez du plus grand plaisir du monde. Il faut que vostre Consistoire2) ait une grande complaisance pour son Prophète, car il ne se pourra jamais voir de réconciliation plus fausse et plus déguisée, ni plus perfide que celle d'Orkius. Assurez vous, qu'il ne vous recherche que pour s'en faire honneur en suite et vous perdre ou vous décrier avecque plus de seureté. Mais je crois, que vous sçavez bien tout cecy, et encore autre chose; vous qui avez eu l'honneur, pendant tant d'années, de voir un Prophète naissant et s'eslevant dans son Zénit avecque toute sa pompe mystérieuse, et qui de plus avez eu le courage d'essuyer ses saints caprices et son orgueuil pontifical. Pourveu que vous m'aymiez toujours du bon du coeur, je n'auray point de peur de vostre réconciliation, quoy qu'à vous dire vray, j'aurois, ce me semble, esté bien plus en repos, si vous l'eussiez haï autant que moy. C'est un vilain Démagogue, et le Bourgeois de Mer, qui luy trouvoit la physionomie d'un crapaut, n'exprime qu'imparfaite-

ment l'idée qu'il en faut avoir; car il est véritablement le Homo inexplicabilis des Anciens. Adieu, mon cher Monsieur.

Vous me mettez en peine, mon cher Monsieur, quand vous me dites que Mr. Jacquelot est assez heureux pour avoir des patrons. Il semble par là, que vous n'en auriez peut-estre point, et que vous pourriez estre en proye à Orkius, qui doibt dire encore pis en particulier que dans son Libelle. J'ay de la peine à croire cela de la populace, et quoy que je sache que c'est une de ses coustumes de laisser sa créance entre les mains des Démagogues, il y en a pourtant un petit nombre qui leur eschape et qui ose envisager les choses, comme on le doibt. Vous en avez veu un eschantillon dans le billet de mon Nepveu; et j'ay à vous dire que mon Nepveu n'est pas le seul de son sentiment. Il y en a bien d'autres, qui ne paroissent pas et dont vous ne vous douteriez jamais, et qui sont pourtant dans vos intérests. La Vertu n'est pas si effacée de lame des hommes, qu'elle n'y puisse se remonstrer encore une fois. Elle peut déchoir, elle peut s'amoindrir; mais elle ne peut jamais s'esteindre. Ce seroit quelque chose de bien estrange à Jurieu, s'il avoit fait mentir Pline, en emmenant tout le monde à son opinion: nemo omnes, omnes neminem fefellerunt1). Vous aurez des partisans, mon cher Monsieur, et mesme dans la populace; n'en doutez pas. Ce prophète de Roterdam n'est pas creu prophète partout. Je sçay plus d'un mal-converti de France, qui doute fort de

son onction et qui est sur le poinct de relier son apocalypse avec les Centuries de Nostradamus. Incredibile est plerorumque civium, latronibus exceptis, odium in Antonium. Et puis, mon cher Monsieur, quand le malheur de n'estre pas creu innocent vous arriveroit, seroit ce pour vous un exemple nouveau? Vous debvriez considérer cela comme un Ostracisme et vous consoler avecque la sage et adorable Antiquité, qui nous asseure qu'il n'y a point de plus grand Théâtre à la Vertu que la Conscience. Sed quid ego sus Minervam?2) Fac valeas, meque mutuô diligas.

J'attends le Prodrome >) avec une impatience incroyable. Adieu, mon cher Monsieur. Tout à Vous.

Ce 23 May.

Je viens de rencontrer Mr. Le Faucheur dans les rues, qui m'a entretenu de vos affaires et de celles de Mr. Jacquelot. Il ne m'a point paru fort Orkiste. Il vous baise les mains.

Nostre ami de Leyden^) m'escrivit, l'autre jour, d'une manière à espouvanter quasi tout homme qui voudroit révéler quelque chose contre Orkius. Je ne sçay pourquoy. Je me soucie de Jurieu comme de Colin Tampon. Il paroist, par la Lettre de nostre ami, que le bonhomme S. M[aurice] ne veut rien dire. Je ne sçay pas pourquoy, car autrefois Orkius l'a pensé faire enrager.

Je vous remercie de la nouvelle de Leipsich*); Mr. de Jandun m'en avoit desjà donné advis. J'auray ce journal aux premiers jours.

Il y a minutie et minutie, et je croy que vous le scavez fort bien, mon cher Monsieur. Mais de celles que j'estime, et où je prends intérest, il n'y en a pas une qui n'ait droit de me plaire et qui ne m'occupe autant que toute autre chose de conséquence. Ce qui m'a mis en cette humeur, c'est qu'à Saumur1) j'appris mille curiositez dans l'Hypobolimaeus de Scioppius2). Je ne doute point que je n'en trouve dans vostre response aux factum d'Orkius; car vous avez plus d'esprit que Scioppius, et vous estes plus honneste homme que luy. Envoyez moy donc, mon cher Monsieur, vostre ouvrage, et joignez y, s'il vous plaist, la Lettre enjouée et railleuse contre Dalin Lineville*), car je croy avoir la première du brave Mr. de BeauvaH), si tant est qu'elle commence: C'est avec une extrême répugnance. Mon Nepveu me l'apporta l'autre jour. Elle est effectivement très bonne et très bien tournée, et il y a toujours cette vivacité naturelle et ces agrémens aisez qui distinguent tant Mr. de Beauval. Vous ferez, s'il vous plaist, un pacquet de tout cela, et l'adresserez à Mr. Van Eys à Bolduc, pour nostre Post-Wague. Je croy que vous voudrez bien me donner une de vos Responses pour Mr. de Marsilly. Il m'est venu voir, et durant tout son séjour nous n'avons fait que parler de vous et de l'Horace de Mr. Datiez), qu'il avoit apporté avecque luy. Il m'a dit que Mlle Dacier avoit traduit deux ou trois tragédies grecques. Comme je ne les ay point veues, vous m'obligeriez fort, au cas que cela se trouve à trois pas de chez vous, de me les achepter et les envoyer dans le pacquet. Je vous

rendray l'argent. Mes baisemains, s'il vous plaist, à Mr. de Beauval et à Mr. Basnage, qui debvroit, ce me semble, m'avoir envoyé sa Lettre Chrysostomique6), quand ce ne seroit que pour me bien remettre avecque la Démagogie, que je n'aymay, que je n'ayme et que je n'aymeray jamais bien, c'est à dire, pour la plus part du temps. J'ay leu le Dialogue du Duc d'Alençon?), manuscript, et je conclus à la supression; mais on ne voulut pas me croire. Tant pis pour l'autheur, que je ne connois pourtant point; car ce fust Lessart le libraire qui vint me l'apporter un beau matin. Je n'y trouvay ni stile ni pensées, ni aucun de ces engagemens qui nous portent quelques fois jusqu'à nous hazarder à des Folio forma Atlante. Tout ce que je pus obtenir, ce fut de faire rayer tout ce qu'on y disoit contre la Reyne Elisabeth, qui estoit fort énorme.

Je croy avoir connu Mr. Le Senne8); et autant qu'il m'en souvient, il avoit de l'esprit et debvoit un jour en avoir davantage, parce qu'il estudioit beaucoup. Je ne connoy point du tout Mr. Bernard 9), et quoy qu'il puisse avoir du mérite, je suis bien trompé, si la Bibliothèque Vniverselle, chancelante depuis quelques années, ne tombe bien tost en ruine.

Félix qui potult libri nutante raina, Quo jaceat jam scire loco!

C'est à dire, que je souhaite un fort bon établissement en Vtopie à Mr. Le Clerc. La Philosophie de Maistre Silvain10) est arrivée Samedy dernier. Je n'en suis pas fasché, car comme nos Leçons vont recommencer, je ne pourray le lire. Il y a long temps que Mr. de Grand-Champ me menace d'une Lettre. Dites

luy que je l'en défie. Je suis toujours, mon cher Monsieur, Vostre etc.

J'ay donné vostre lettre à M. de St. Maurice.

Ce 22. Aoust.

Je croy, mon cher Monsieur, que c'est cette Lettre cy qu'il faut vous renvoyer; car elle est contre ce Limeville, dont me parle vostre Lettre. C'est, en vérité, une jolie pièce; et il seroit à souhaiter que Orkius eust par toute l'Europe de semblables ennemis. Peut estre que siflé, bourré, aculé et terrassé de tous costez, il renonceroit une bonne fois à la rage qu'il a d'affronter les Honnestes gens. Je dis peut- estre; car vous sçavez bien, mon cher Monsieur, qu'il y a des gens malades de la Glossalgie, et dont la bouche ne sçauroit se fermer, ànvlœtov oto/ucc1). Si rien est capable de la boucher à Orkius, ce sera les escrits de Mr. de Beauval et de Vous. Vous avez l'un et l'autre un caractère d'ironie tout à fait fin et élégant; Vous sur tout, qui avez encore par dessus une érudition exquise et qui semble n'avoir esté faite que pour Vous, par le don d'application que vous avez. Je seray bien aise de voir toutes ces pièces dont vous me parlez; mais je seray ravi de voir l'Ouvrage que vous tesmoignez avoir encore quelque envie d'achever. Comme vous ne m'en parliez plus depuis huict ou neuf mois, je n'osois vous en faire souvenir, sçachant très bien, mon cher Monsieur, que je ne mérite pas fort cet honneur là. Je vous rends un million de grâces de ce

que vous persistez toujours dans la mesme pensée, qui me seroit toujours bien glorieuse, quand elle n'aboutiroit à aucun effet. Ce seroit un Tesmoignage clandestin, dont je me tiendrois aussi honoré que de l'applaudissement d'un peuple entier.

J'ay leu la défense de Mr. Jacquelot. Elle est effectivement un peu négligée, mais elle n'en est pas moins bonne. Je luy souhaite bonne issue.

Je n'ay rien oui cfîre à M. de St. Maurice sur le sujet que vous me marquez; et il auroit mauvaise grâce, après l'empressement qu'il eust pour le Concurrent.

Quand je vous ay demandé un exemplaire pour Mr. de Marsilly, je ne croyois vostre response que de deux ou trois feuilles. Mon exemplaire sufira pour nous deux; aussi bien ne sçait il point que je vous en ay demandé. Tout à Vous.

Ce 12 Sept.

P. S. Je viens de parler par hazard à Mr. de S. Maurice touchant ce que vous me marquiez. Bien loin d'en estre fasché ou de prendre mal la chose, il en a mesme régalé le Docteur Barthélémy qui luy a escrit en galant homme là dessus.

Mr. Groulart vient de me faire appeller, pour me monstrer le Dictionnaire de Moréri- le -Clerc2). Nous avons esté bien surpris de n'y voir que de petites additions, qui ne valoient pas la peine de l'Imprimerie, mais sur tout de ce qu'on y avoit laissé les fautes dont on s'estoit plaint; par exemple celles de Maestricht. J'ay respondu qu'il falloit de nécessité, que vous n'eussiez eu aucune participation à l'édition du Dictionaire, parce que vous n'estiez pas homme à ne pas insérer

ce qu'on vous envoyoit. Ayez la bonté de m'escrire un mot là dessus, à vostre loisir.

Mr. Groulart enrage contre Mr. Tugnat, de luy avoir vanté Moréri-le-Clerc.

[Automne de 1 69 1 .]

J'ay receu, le 21. du courant, ce que vous avez eu la bonté de m'envoyer le i}me. Quelle diligence à M. van Eys! et que c'est prudemment fait à luy de choisir un charetier de Bolduc, au lieu du Post Wague! Tant y a, mon cher Monsieur; j'ay vostre Livre1), et j'ay avecque luy tout ce que je pouvois souhaiter contre Jurieu. Le ier Entretien me paroist une bonne promulsis ad saliares dapes , piper e et sinapi sparsas. Vous nous en régalez en effet dans le 2e et le 3me Entretien, surtout depuis la pag. 104 jusqu'à la ni. La 120 etc. est une très bonne chose, et je consens à la charge de P. Titrier2). Ce qui concerne M. de la Conseillère 5) est encore très bon et très bien dit, et je vous en remercie; car M. de la Cons. est un de mes vieux Amis. Que vous diray je de la 179? C'estoit un scrupule qui m'estoit venu d'abord en l'esprit, et je suis bien aise que vous m'en ayez tiré. J'eusse voulu pourtant, que vous eussiez traité vostre homme plus indignement, et faire voir que le mespris seul vous avoit empesché de le sacager:

Nunquam animam talem dentrô hac, absiste moveri, Amittes: habitet tecum et sit pectore in isto,

qui estoit ce que vous luy debviez dire. Cette page 179 plaira fort au Jeune BrazH) de Vésel. Il m'advoua, l'autre jour, que cela l'avoit tourmenté aussi. Ce jeune homme vous admire. Depuis la 217 on ne peut mieux, nil prius neque fortins. Puisse le Monde vous faire *enfin justice, comme à vostre Illustre Camarade de bronse*); mais cela arrivera tost ou tard: Veritatem laborare inimicitiis sœpe aiunt, extingui nunquàm6). La 98, 99 et 100 sont très bonnes, très judicieuses, comme j'aurois souhaité que vous les feissiez. Il n'y a que deux choses où l'on pourra vous chicaner. C'est à la p. 139. Il est certain, Monsieur, que Jurieus a non seulement de l'onction, mais qu'il sent mesme le vieux oingt. Il a toutes les inclinations des anciens Juifs, toutes leurs manières et toutes leurs visions. Promission, Chiliasme, Prophéties, gloire d'un Messie. Ce qu'il y a d'inconcevable à luy, et qui est pourtant vray, c'est qu'il veut renchérir sur l'ancien Duc de Clarence?), et qu'il a résolu de se crever de baume dans une cuve de Galaad. L'autre chose est touchant la destruction de nos Ennemis. Assurément, Monsieur, vous vous estes trompé dans ce que vous dites p. 90, 92 etc. Vous n'avez pas compris vostre Docteur. C'est en qualité de Législateur qu'il parle, et vous debvez sçavoir, ce me semble, qu'on ne s'abaisse point à des détails, quand on est une fois revestu de ce caractère, ou du moins quand on croit l'avoir. Il sufit de s'expliquer en général, ou de prendre la plus considérable espèce; et chacun est tenu de suppléer à ce qui n'est pas énoncé. Est il possible que vous n'ayez pas remarqué cette prétendue dignité dans vostre homme? Je m'en apperceus une fois chez luy, lorsque dans sa bibliothèque, où nous nous promenions, un nommé

Varnier8) et moy, avecque luy, il nous parloit assez humainement, quand nous arrivions au bout; mais que, dès qu'il venoit à se regarder au miroir, qui estoit à l'entrée de la chambre, il prenoit un ton plus eslevé et nous parloit de haut en bas, comme à des petits garçons. Je reconus à la fin, que lors qu'il se contemploit, il apercevoit ces deux rayons si fameux et que cela le faisoit mosaïser incontinent. Si je l'eusse pu visiter plus souvent, je vous en pourrois dire plus de particularitez. Mais je ne l'ay jamais esté voir que quatre ou cinq fois en ma vie; encore a ce toujours esté pour affaire. Je ne luy ay jamais rendu qu'une visite. Il y avoit une antipathie naturelle entre nous deux. — Adieu, mon cher Monsieur. Je vous remercie très humblement de vostre bon Livre.

Le bon homme S. Maurice est devenu fier au dernier poinct, par l'honneur que vous luy avez fait de le citer dans vostre préface et dans le Livre. Que seroit ce, si vous l'aviez nommé? Que seroit ce, si vous luy aviez promis une dédicace? 9)

Mr. Nisi10) vous baise les mains et vous prie d'avoir soin de son affaire.

Je vais porter vostre Lettre à Marsilly.

[Automne de 1 69 1 .]

Mocquez vous, mon cher Monsieur, de tous les Libelles de vos Ennemis1). Ou ils ne vaudront rien qui vaille, et on ne daignera pas les lire; ou s'ils vallent quelque chose, on se lassera dès les premiers. Les bonnes choses mesme dégoustent, comment voulez

vous qu'on ne se dégouste pas des passables? Et puis, Orkius n'est pas si considérable dans le monde chrétien, que l'on prenne par tout fait et cause pour luy. Il a des Ennemis, jusques dans son sanctuaire; et s'il paroist jusqu'icy avoir triomphé de plusieurs personnes, c'est que le temps de sa Visitation n'est pas encore venu. Mais assurez vous, que Dieu le réserve à un grand exemple et que vous aurez la satisfaction de le voir puni. Il ne faut qu'une scène des affaires changer, et vous verrez ce qui luy en prendra. Quelqu'un m'a dit: Promitto ultorem, et verbis odia aspera porto. Pleut à Dieu que ce fust dès demain! mais cela arrivera. Orkius a fait trop de niches et trop d'outrages, pour qu'on ne luy rende pas la pareille. En attendant, consolez vous du tesmoignage de vostre conscience et de l'amitié de vos bons amis, et demeurez ferme au milieu de cet orage:

Haud secus ac moles qixam magno murmure fluctus Oppugnant: manet Ma, suoque est pondère tuta2).

Je ne sçay pas fort bien les coustumes du Païs, mais je ne croy pas qu'il y ait à appréhender touchant une Lettre de Cachet, du moins de la part du Prince5) dont vous me parlez. Il a bien autre chose en teste, à l'heure qu'il est, et il est trop au dessus des passions d'un Prédicant pour se ravaler jusqu'à estre l'Exécuteur du Démagogisme. Sans doute, mon cher Monsieur, on vous a fait peur. Cependant, apprenez moy l'histoire des fureurs de vostre Roland Théologastre, et envoyez moy au plustost vostre Lettre imprimée. Si vous en voulez envoyer à vos amis d'icy, adressez les à Mr. Van Eys à Bolduc, pour nostre Post-Wague. Adieu, mon cher Monsieur. Ayez bon courage:

Tu ne cède malis, sed contra audentlor ito, Quant tua te fortuna si net*).

J'ay donné vostre Lettre à Mr. de S. Maurice. Au reste, je n'ay veu aucun des Libelles chez nos Libraires; ce qui marque que ce sont des monstres, qui ne vivront guères après leur naissance. J'ay envoyé à Mr. de Marsilly Frémin vostre réfutation Orkiale. Il l'estime fort et vous baise les mains, et ma petite bonne aussi, qui vous a toujours plaint d'avoir communication avec Orkius, parce qu'elle en appréhendoit toujours quelque perfidie, comme nous le voyons. Elle prie Dieu pour vostre affaire et vostre conservation.

J'achève de vous lire '), mon cher Monsieur, et suis ravi de voir que vous ayez fini par une pensée de Scaliger et de Cicéron. C'est signe que vous ressemblez à ces grands hommes, et qu'en un besoin vous monstreriez toutes leurs forces, si vous aviez à combattre un Ennemi d'importance. Vous estes véritablement contra audaciam fortissimus et ab innocentia démentissimus 2); car Orkius méritoit la mort et cent coups après sa mort, et vous vous estes contenté seulement de le punir: haud jugulo se polluit isto Hœc tua sacra manus. Je vous remercie tout de nouveau d'un si bon et bel ouvrage, et espère bien de la relire un de ces matins pour me régaler. Tout m'y paroist juste et d'un bon sens et rempli d'esprit et d'adresse, sur tout ce que vous dites p. 223 et 224. Vous m'y avez espou-

venté, car on ne peut guères porter l'Art conjecturel plus loin, ni se hazarder davantage sans se perdre. Il me sembloit lire quelque confession de Monsieur Crisante, tant j'y trouvois de veues, d'intentions, de desseins etc. Je n'en ay pu revenir qu'après la Lettre du beau frère de Martin 5): vous estes un rude topiqueur. Il n'y a qu'une petite chose que je voudrois qui ne fust pas dans vostre Livre. C'est qu'il semble que vous preniez pour estre de Balzac ce qui est originairement de Catule. Et puis en laissant ma lis, le phalenque de ce Poète est estropié. Il y a au texte: Quur me tôt malé perderent libellis 4).

Je suis bien aise que vous travaillez au Dictionnaire de Furetière 5). Il y a, effectivement, bien des mots oubliez, comme prestige, que j'y cherchois l'autre jour à la Bibliothèque. J'y remarque une fausse citation au mot usure. On y allègue comme de Malherbe des vers qui sont de Chapelain. Il y a trop souvent, ce me semble, »un tel dit agréablement«. Furetière n'avoit qu'à citer tout plat: Corneille dans le Cid, Malherbe dans ses stances. Il veut faire passer le mot de tendreur pour une nouveauté nécessaire. Je l'ay oui dire mille fois, et Bèze l'a mis dans les pseaumes. Je voudrois bien qu'on fist passer blondeur, qui est un mot de l'Évesque de Sées, Bertaut 6). Je ne sçay, mon cher Monsieur, s'il ne faudroit point mettre au Dictionnaire tous les vieux mots d'Amiot, à cause de son Plutarque, qui a toujours esté en vogue chez les Estrangers et qui est mesme cité par les Interprètes Latins, comme ayant traduit sur les MSS. grecs qu'il avoit.

A propos de gros et de petits Livres et que j'ay chez moy ou à la Bibliothèque, j'ay rapetassé mon

Musée"); et si la ière édition m'a valu la connoissance de Mr Huet, celle que je prépare me vaudra son estime. Épicure est achevé, ou autant vaut. Jay commencé une assez grande Dissertation sur l'Agamemnon d'Eschyle, et j'aurois pu la finir, sans l'avis qu'on m'a donné que M Spanheim travailloit sur ce Poëte. Je vous dis cecy, mon cher Monsieur, afin que si vous aviez quelque chose sur ces Autheurs, vous eussiez la bonté de me les communiquer. Je vous souhaite le bon jour et suis toujours etc.

Ce 3me Octobre.

Mr. de Marsilly passa l'autre jour par icy et ne manqua point de me venir voir et de me parler de vous, à sa mode, c'est à dire en homme d'esprit et en ami. Je luy prestay les »Entretiens« ') pour son voyage d'Aix, et il les a trouvé si beaux et si bons, que bien qu'il n'aye pu se déterminer sur leur Autheur, il les a acheptez à son retour chez nostre de Lessart. Je ne luy ay point voulu dire ce que je sçavois, parce que je crois que c'est assez qu'on estime les Entretiens. M. de S. Maurice est à peu près dans la mesme erreur. Vous verrez icy son Jugement. L'un et l'autre vous baise les mains, aussi bien que Mr. Niset qui est le premier qui a leu les Entretiens, et qui les estime encore plus que Mr. Le Faucheur. Ce Mr. Niset m'apporta l'autre jour deux lignes de Vous, qui me donnèrent bien de la joye et de la confusion. Je suis bien aise, mon cher Monsieur, que vous me faciez

toujours l'honneur de m'aymer, mais de me traiter d'Illustre, cela me rend tout honteux, à moins que vostre ancien dessein2) ne dure encore pour mon immortalité. Au reste, Camarade de Bronze, quoy que phrase dure, a pu trouver sa place où il me semble l'avoir mis, car je ne m'en souviens pas trop. J'estois en train de rire de Jurieu, et il ne m'importoit de quelle façon je m'exprimasse, pourveu que je me resjouis et que cela vous feit rire. Il me semble, qu'alors je vins à songer au gros volume d'Apologie d'Érasme 3), et que vous estiez obligé, comme luy, à vous défendre contre des Ecclésiastiques, et comme il se présenta avec son attirail de bronze, je le baptisé de vostre camarade, parce que l'un de ces matins, on pourroit bien vous mettre fratres inter ahenos. J'ay escrit à Berlin au sujet de l'Eschyle de Mr. Spanheim. On n'a sceu que me dire. Ainsi j'espère continuer ma Dissertation. Adieu, mon cher Monsieur.

Tandem venit exoptatus Liber tuus1), simitùque cum eo et literatura et doctrina et sapientia et bona gaudia mentis. Gratulor tibi, Vir Clarissime et Amicissime, tantum laborem tam gloriosè exantlatum; gratulor quoque mihi tantam lectionem tam voluptariè oculis usurpatam nec facile unquàm dixero, plus ne tibi laetitiae contigerit talia tamque argumentosa scribendo, au mihi obvenerit gaudii legendo subtilitatem inventionis, dexteritatem dispositionis et elegantiam elocutionis. Non frustra dictum fuisse vides Anteces-

sari tuo Pithoysio2). Te semper dicturum quicquid volueris. Nam operis hujus explicationes, evolutiones et inversiones spontè penès te fuere; et quicquid super argumento excogitari potuit, liberaliter cerno expromptum fuisse et eruditè. Gaude sorte tuâ, eô magis quo si tibi unquàm Jurieus ignominiae causa satisfaciat, hocce procul dubio tempore faciet, quùm de eo ludis tanquam de corio alieno. Ignosce non ignoscenti tibi. Jam incipio Jurieum amare, ex quo scriptum elicuit à te sic politum, sic eruditum, sic favorabile. Peccetur adversum Te, dam semper dignus sis, cul ità satisfiat. Habet profecto fïiloç èxe^svxlç omnium bipedum verberabilissimus Jurieus. Primam duntaxàt operis partem legi; vel potiùs percucurri propter Christi natalia, queis interfuisse necesse fuit, ob religionem quâ me nosti abundare. Relegam, et coeteras absolvam hac hebdomadâ.

Quod ad historiolam Romualdo*) laudatam, nihil habeo dicere, nisi illam non exstare in meo Principe*). Fortitam ex editione in 4t0 descripsit Monachus*); quod miror tamen, quando quidem in suo Thesauro Chronol:6) eam arcessit ex Johanne Villano p. 136 tert. Vol. Verùm quoad Agathonis7) dictum, videbis 24. Cap. Lib. 2 Rhetoric. Arist.

Vale Vir Doctissime et Amicissime. Dedi Concionali nostro tuum exemplar, ac statim atque legero quae mihi legenda restant, volitabunt per ora virûm Trajectensium 8).

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