‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 113 sur 547 · VOLTAIRE A FERNEY : POÉSIE ET POLÉMIQUE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A FERNEY : POÉSIE ET POLÉMIQUE

A MONSIEOR LS CARDINAL DE BeRNIS*.

Ferney, 22 décembre i76d.

Monseigneur, je souhaite la bonne année à Votre Éminence, s'il y a de bonnes années; car elles sont toutes assez mêlées, et j'en ai vu soixante-treize dont aucune n'a été fort bonne. Je ne m'imaginerai jamais que vous abandonniez entièrement les belles-lettres ; vous seriez un ingrat. Vous aimerez toujours les vers français, quand même vous feriez des hymnes latins. Je ne dis pas que vous aimerez les miens, mais vous me les ferez faire meilleurs. Vous m'avez accoutumé à prendre la liberté de la consulter : je

1. Voltaire avait connu Bernis (1715-1794) du temps qu'il était siiTiple abbé et courtisau de M"* de Pempadour. Devenu cardinal, pu)4

miiiislie, loiribé «'u disgrâce et exilé, Hcriiis reç'.il cii 17(ji l'arrlievêcbé d'Allii. Sa poésie est linf, coquette et glacée.

rOLTAIRE.

présente donc à votre muse archiépiscopale une tragédie * profane pour ses étrennes. Il m'a paru si plaisant de mettre sur la scène tragique une priju'fsse qui raccominodt^ ses chemises, et des gens qui n'en ont pas, que je n'ai pu résister à la tentation de faire ce qu'on n'a jamais fait, il m'a paru que toutes les conditions de la vie humaine pouvaient être traitées sans bassesse; et quoique la difficulté d'ennoblir un tel sujet soit assez grande, le plaisir de la nouveauté m'a soutenu, et j'ai oublié le soîve senescentem* ' mais, si vous me dites solve, je jette tout au feu. Jetez-y surtout ces étrennes si elles vous ennuient et tenez-moi compte seulement du désir de vous plaire. Je me flatte que vous jouissez d'une bonne santé el que vous êtes heureux. Je sais du moins que vous faites des heureux, et c'est un grand acheminement pour l'être. Vous faites de grands biens dans votre diocèse; vous contemplez de loin les orages, et vous attendez tranquillement l'avenir ».

Pour moi, chétif, je fais la guerre jusqu'au dernier moment, jansénistes, mohnistes, Frérons, Pompignans, à droite, à gauche, et des prédicans, et J.-J. Rousseau. Je reçois cent estocades, j'en rends deux cents et je ris. Je vois à ma porte Genève en combustion pour des querelles de bibus ♦, et je ris encore; et. Dieu merci, je regarde ce monde comme une farce qui devient quelquefois tragique*.

Tout est égal au bout de la journée, et tout est encore plus égal au bout de toutes les journées.

Quoi qu'il en soit, je nie meurs d'envie que vous soyez mon juge, et je vous demande en grâce de me dire si j'ai pu vous amuser une heure. Vous êtes pasteur, et voici une tragédie dont des pasteurs sont les héros. D est vrai que des

1. Les Scythet, mauvaise tragcilie, où Voltaire s'est représenlé lui-même, avec sa uièce.etle marquis (le limenès.

2. Horace, Épitres, 1, 1 : « Solve icnescentem mature sauus equum, ne II Peccet ad exlremum rideadus et ilia ducat •

3. L'avenir, pour B«rnis, fuv d'être ambassadeur i Rome, et d'y rester jusqu'à sa mort.

4. Les querelles des na<i7s(tttrangiTs) et des bourgeois : Voltaire s'y mêla activement.

5. 11 prenait souvent les chos«i plut à cccur qu'il aa U dit.

bergers de Scythie ne ressemblent pas a yos ouailles d'Àibi; mais il y a quelques trails où l'on retrouve son monde. On aime à voir dans les peintures, quoique imparfaites, quelque chose de ce qu'on a vu autrefois. Ces réminiscences amusent et font penser. En un mot, monseigneur, aimez toujours les vers, pardonnez aux miens, et conservez vos bontés pour votre vieux et attaché serviteur.

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