SUR. LA CORRUPTION DE LA LANGUE FRANÇAISE
k MONSISUR L'âBBÉ s'OlIVET*.
A Ferney, 5 janvier 1707.
Cher doyen de rAcadémie, Vous vîtes de plus heureux temps; Des neuf Sœurs la troupe endormie Laisse reposer les talens; Notre gloire est un peu flétrie.
Ramenez-nous, sur vos vieux ans.
Et le bon goût et le bon sens Qu'eut jadis ma chère patrie.
Dites-moi si jamais vous vîtes, dans aucun bon auteur dé ce grand siècle de Louis XIV, le mot de vis-à-vis employé une seule fois pour signifier envers, avec, à l'égard? Y en a-t-il un seul qui ait dit : ingrat vis-à-vis de moi, au lieu d'ingrat envers moi; i7 se ménageait vis-à-vis de ses rivaux, au lieu de dire avec ses rivaux; il était fier vis-à-vis de ses supérieurs, pour fier avec ses supérieurs, etc.? Enfin ce mo( de vis-à-vis*, qui est très rarement juste et jamais noble inonde aujourd'hui nos hvres, et la cour, et le barreau, e la société; car, dès qu'une expression vicieuse s'introduit la foule s'en empare.
, 1. Cf. p. 120, n.i. Il donna en 1767 ses Remarques sur la langue française, contenant un Traité de la Prosodie française, qui av»u« |i»ru
seul anlôrieureinent (1755).
2.LaMoilièro,(lans/4nfifo/rj, 1746 et Housseau, Nouv. Uéloise (11, 21J tnipluionl ci>Ut« i«>ouiit>ii.
VOLTAIRE
Dites-moi si Uacine a pergiflé Boileau, si Bossuct a peryfié Pascal, et ^i l'un et l'autre ont mudifié La FoiitairMi eo abusant quelquefois de sa simplicité? Avez-vous jamais dit que Cicéron écrivait au parfailt que la coupe des tragédies de Racine était heureuse? On va jusqu'à imprimer (jue les princes sont quelquefois mal éduqués^. Il parait que ceuj :iui parlent ainsi ont reçu eux-mêmes une fort mauvaise éducalidii. Quand Uossuet, Féiieloii, Pellissuii voulaient exprimer qu'on suivait ses anciennes idées, ses projets, sos engagemeiis, qu'on remplissait ses promesses, qu'on reprenait une alïaire, ils ne disaient point : J'ai suivi mes ern'mens, j'ai travaillé sur, mes eiTemens.
Errement a été substitué par les procureurs au mot crres^, que le peuple emploie au lieu d'arrhes ■ arrhes signilie gage. Vous trouvez ce mot dans la tragi-comédie de Pieire ù)rneille intitulée Don Sanche (T Aragon (act. V, se. vi) :
Ce présent donc renieinne un tissu de cheveux Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux
Le peuple de Paris a changé arrhes en erres : des erreu au coche : donnez-moi des eires. De là, erremens; et aujourd'hui, je vois que, dans les discours les plus graves, le roi a suivi ses derniers eiremens vis-à-vis des rentiers.
Le style barbare des anciennes formules commence à se glisser dans les papiers publics. On imprime que Sa Majesté aurait reconnu qu'une telle province aurait été endommagée par les inondations.
En un mot, monsieur, la langue parait s'altérer tous les jours; mais le style se corrompt bien davantage : on prodigue les images et les tours de la poésie en physique ; on arle d'anatomie en style ampoulé ; on se pique d'employer
1. Persifler est dans J -J. iJousîcau, f^mile. I. L'Académie a admis ce mol en I7l»'2.
'I. Le mol n'a pas fait fortune, il Col populaire el provincial.
3. Furelière, en cllel, ne donne errement que connue un lerme de palais. Mais dès 1718 l'Académie enregistre le mol conmitf plus usité i\u erres. Il s'emploie encore.
des expressions qui étonnent oarce qu'elles ne conviennenî point aux pensées.
C'est un grand malheur, il faut l'avouer, que, dans un livre * rempli d'idées profondes, ingénieuses et neuves, on ait traité du fondement des lois en épigrammes. La gravité d'une étud^ si importante devait avertir l'auteur de respecter davantage son sujet, et combien a-t-il fait de mauvais imitateurs qui, n'ayant pas son génie, n'ont pu copier que ses défauts !
Boileau, il est vrai, a dit après Horace :
Heureux qui dans ses vers sait, d'une voix légère, Passer du grave au doux, du plaisant au sévère*!
Mais il n'a pas prétendu qu'on mélangeât tous les styles. H ne voulait pas qu'on mît le masque de Thalie sur le visage de Melpomène, ni qu'on prodiguât les grands mots dans les affaires les plus minces. Il faut toujours conformer son style à son sujet'
Il m'est tombé entre les mains l'annonce miprimée d'un marchand de ce qu'on peut envoyer de Paris en province pour servir sur table. Il commence par un éloge magnifique de l'agriculture et du commerce, il pèse dans ses balances d'épicier le mérite du duc de Sully et du grand ministre Colbert, et ne pensez pas qu'il s'abaisse à citer le nom du duc de Sully, il l'appelle l'ami d'Henri IV : et il s'agit de vendre des saucissons et des harengs frais ! Cela prouve au moins que le goût des belles-lettres a pénétré dans tous les états; il ne s'agit plus que d'en faire un usage raisonnable : mais on veut toujours mieux dire qu'on ne doit dire, et tout sort de sa sphère.
Des hommes même de beaucoup d'esprit ont fait des livres ridicules, pour vouloir avoir trop d'esprit. Le jdsuite Castel, par exemple, dans ^d^Malhémalique uiiiver selle, \ mi
1. L'Esprit des lois, que Voltaire ï'b jamais estimé à sa valeur.