‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 141 sur 547 · MADAME UE GRAFFIGNY · texte numérisé non relu

MADAME UE GRAFFIGNY

de gentillesse. Je voudrais pouvoir te les rendre, ces discours charraans, ces discours enchanteurs, mais cela n'est pas en moi. Le souper n'est pas abondant, mais il est recherché, propre et délicat, on y voit surtout beaucoup de vaisselle d'argent. J'avais en vis-à-vis cinq sphères et toutes les machines de physique*, car c'est dans la petite galerie où l'on fait le repas unique. Voltaire, à côté de moi, aussi poli, aussi attentif qu'aimable et savant; le seigneur châtelain' de l'autre côté : voilà ma place de tous les soirs; moyennant quoi l'oreille gauche est doucement charmée, tandis que l'autre est très légèrement ennuyée ; car il parle peu et se retire dès que l'on est hors de table. Au dessert arrivent les parfums, on fait la conversation, qui est aussi instructive qu'agréable. On parla livres, comme tu crois; il fut question de Rousseau*. Oh! dame, c'est là que l'homme reste et que le héros s'évanouit*; il serait homme à ne point pardonnera quelqu'un qui louerait Rousseau. Enlin, on parle de poésies de tout genre. — « Pour moi, dit la dame, je ne saurais souffrir les odes. — Ah! fi, dit ton irfo/g, qu'est-ce que c'est qu'une ode? C'est le plus petit mérite du monde que celui d'en faire. Galimalias, rapsodies, et cela surtout en style marotique», qui est la plus exécrable chose du monde. Je ne comprends pas que d'honnêtes gens lisent ces choses-là. »

Ne voilà-t-il pas bien l'homme?

1. C'clail le moment où, sous l'iiillucnco de M. du Cliàlelel, Volt'jire se jetait dans les sciences, et envoyait à lAcailt'mie un mémoire sur le Feu.

Page 1