‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 154 sur 547 · Chateaubriand en a fait une admirable desoriptioa · texte numérisé non relu

Chateaubriand en a fait une admirable desoriptioa

fernement est aussi mauvais qu'il soit possible de s'en figurer un à plaisir. Machiavel et Morus* se sont plu à forger l'idée d'une utopie; on trouve ici la réalité du contraire. Imaginez ce que c'est qu'un peuple dont le tiers est do prêtres, le tiers de gens qui ne travaillent guère, et le tiers de gens qui ne font rien du tout ; où il n'y a ni agriculture, ni commerce, ni fabriques, au milieu d'une campagne fertile et sur un fleuve navigable ; où le prince toujours vieux, de peu de durée, et souvent incapable de rien faire par lui-même, est environné de parens qui n'ont d'autre idée que de faire promptement leur main, tandis qu'ils en ont le temps, et où, à chaque mutation, on voit arriver des voleurs frais, qui prennent la place de ceux qui n'avaient plus besoin de prendre; où l'impunité est assurée i quiconque veut troubler la société, pourvu qu'il soit connu d'un grand ou voisin d'un asile ; où tout l'argent nécessaire pour les besoins de la vie ne se tire que des pays étrangers : contribution qui va toujours en diminuant; où enlin est perpétuellement établi le sualème que nous avons vu en France*, non pas à la vérité avec la niéuîe fureur; mais observez que, les billet« n'ayant pas cours hors de Rome, il faut payer en argent tous les besoins de la vie, parce qu'il les faut tirer d'ajUeurs, et que le pays ne produit rien ; ce qui, à la longue, a tellement diminué la quantité des espèces, qu'aujourd'hui il n'est presque plus possible d'en apercevoir.

Voilà bien du mal q^e je vous dis d'un pays qui, avec tout cela, est fort agréable pour les étrangers, non seulement pour les motifs de curiosité, mais par l'extrême liberté qui y règne, par la politesse des gens qui l'habitent, qui en général sont tous remplis, sinon de cordialité, du moins de prévenance, obligeansef de facile accès bien plus qu'en ntil

1. Machiavel (tir,9-1527j, seciélaiio de la i-épubiii|ue llorcnliiie, auteur du Prince. — Tliom.-is Morus (l-i80-lo"i5'. ?:rand cJiancclicr d'Aii-

cliemcnt à l'église callioliquc, anleur du bc opiimo r. ipublirx xlntn^ dpqnc :ova insiila Uiupia (Louvain, 1516).

glelerro, vlécapilé pour sou alla- I 2. La banque de Law.

endroit d'Italie. Il est fort aisé ici aux étrangers de ?e répandre dans la société et d'être bienvenus partout ; et les Romains entre eux commencent à se mettre sur le pied de la vie familière et à manger ensemble comme en France. Vous voudriez bien, à cause de M. Thomas, qui aime les bocages, savoir un mot des vignes de Rome et de Frascati; je vous dirai seulement là-dessus que les Italiens les estiment trop, et les Français trop peu. Quoique nous soyons autant au-dessus d'eux pour les jardins qu'ils nous surpassent pour les édifices, c'est toujours un agrément que je ne vois nulle part ailleurs, que d'avoir en hiver des arbres toujours verts et feuilles, et en été les eaux, les plus belles et les plus claires qu'il soit possible de voir. On estime fort les vues de ces Heux, mais elles ne me plaisent guère, car qu'est-ce que la vue d'une plaine étendue, mais aride et déserte? J'en dis autant des maisons; elles sonl recouvertes de bas-reliefs antiques de fond en comble, mais il n'y 'a point de chambres à coucher. Pour des statues admirables, vous en trouverez là tant que vous voudrez. On vient de découvrir deux centaures égyptiens qui ne le cèdent en rien à ce que Rome avait de plus beau, et un pavé entier de mosaïque antique d'une salle d'Adrien*. Le pape ramasse tout ce qu'il peut en monumens et en foripe un musée, au Capitole, qui n'est guère moins considérable que celui du grand-duc*, et qui serait aussi beau, s'il avait le même arrangement. Adieu, mon cher objet, mille complirnens à Maleteste, Ghevigny, Bevy, Montot et sa petite dame^^, etc.

1. [Sur la villa d'Hadrien, à Tibur, dont les ruines couvrent plusieurs kilomètres, voyez la vi vante description de de M. Boissier, dans ses premières Promenades Archéologiques (p. 179-199).

S. Du grand duc de Toscane, à Florciice.

5. M. de Chevigny, président i mortier du Parlement de ûoargogne. — M. de Bévy, président de la Chambre des comptes de Dijon.

M, de Montot, conseiller au Parlement de Dijon. M. de Brosses, dans une de ses lettres, fait mi grand éloge de sa femmt.

a. — LES RAPHAËL DU VATICAN.

A MOKSIBUR DE QUIMTIN*.

Le Vatican est un amas confus de cours et de corps de logis, sans ordre et sans fin. La principale cour appelée les Loges, formée par trois corps de logis, ayant, outre le rezde-chaussée, trois étages de loges ou tribunes à balustrades et colonnes, est tout à fait belle ; les autres n'ont rien de remarquable. On ne sait par où y entrer, faute de façade extérieure et de portail ; il n'était pas possible, en effet, d'y en faire, l'espace se trouvant occupé par la colonnade de la place, qui vaut tous les portails du monde. Pour entrer dans les cours du palais, on passe par-dessous le portique de cette colonnade; et, pour aller dans les appartemeus, on enfile toul droit l'escalier qui conduit à la chapellp Sixtine*. Ces apparlemens étant inhabités n'ont aucun meuble; on ne saurait même pas trop où les placer dans le principal appartement, dont les quatre murs, les voûtes, dessus do fenêtres et hauteurs d'api)ui, sont presque partout peints jusqu'au pavé par Raphaël' et par ses élèves. Ce sont ces peintures si vantées, et qui seraient en effet les plus belles de l'univers, si le peu de soin, l'humidité du lieu et quelques accidens ne les avaient fort endommagées. Mais rien ne leur a fait plus de tort que la barbarie des soldats allemands de l'armée du connétable de Bourbon, lorsqu'ils eurent pris Rome d'assaut*; ils établirent un corps de garde dans ces appartemens, où, faute de chemmée, ils tirent grand feu au milieu des salles; la fumée et l'humidité attirée des murs par le feu perdirent tout à fait ces fresques incomparables.

1. Louis Quarré de Quialin, procureur général au Parlement de Bourfrognc.

t. La voûte en fut peinte à fresque par Michel-Ange : ce«t le laineux Jugement dernier.

3. Raphaël (U83-lo20) fut appelé à Rome en 1508, par Jules II, et à la mort de Bramante (151i), fut mis par Léon X à la tête de tous les travaux à exécuter dans Rome.

L En 15-27.

m LETTl'.ES DU DlX-llUlTlFJlE SIECLE.

La pièce où est l'École d'Athènes est celle qui a le plus souf-

iert.

Il n'y a point d'amateur en peinture qui ne coure au plus vite à ce palais comme à un lieu de délices. Le premier coup d'œil ne répond pas à l'attente : l'appartement n'est pas beau par lui-même; il est demi-gothique, triste et mal éclairé. Ce sont toujours des voûtes à angles et de petites lenêtres garnies de petites croisées, et de vieilles vitres infâmes et sombres. L'abondance des peintures y produit une espèce de monotonie. Il y en a de petites autour des grandes; ce qui ôte toute la netteté et ne laisse aucun repos à l'œil. Il y en a partout, même dans les endroits où elles sont le plus mal placées, dans des places et des formes très bizarres, dans un très mauvais jour, au-dessus et tout autour des fenêtres, par exemple. Ces peintures sont tout à fait ternies; le coloris en est perdu, et par conséquent l'effet de perspective et la première grâce du coup d'œil le sont aussi. Arrivant ici la tête échauffée du mérite du prince de? peintres, je ne pus m'em^êcher de m'écrier à la première minute : Raphaël, ubi est Mais après le premier moment, quand on a fait la part des accidens dont il n'est pas la cause, et qui ont déparé son ouvrage, on le retrouve, et le plus grand Raphaël qui se puisse,

La Bataille de Constantin contre le tyran Maxence, sur l6 Ponte-Molle, est le premier tableau de la première classe des grands ouvrages, comme la Transfiguration^ de Montoria (ou, si l'on veut, la Nuit de Noël de Modène, par le Corrège* est le premier de la première classe des tableaux de chevalet, soit que. l'on examine la perfection du dessin, ie nombre infini des figures, la force et la variété des attitudes, le feu de la composition et de l'exécution : soit que l'on considère la grandeur de l'invention et de tout l'ouvrage. Or ne peut s'empêcher de lui accorder cette prééminence, même sur VHistoire de Psyché, la Galatée et Y Incendie de

1. Ce tablcnu de Rniiliaol était placé sur le inaîlre-aulel de San Pietro in Montorio.

2. Anl. Allcgri. ne à CoriTgf (Uî>i-153i), fondateur de Iccr) lombarde.

Borgo, du même auteur, et sur les Nocet de Cana, du Véronèse*. La galerie Farnèse d'Annibal Carrache* et le plafond Barberini, de Pierre de Cortone', sont les seuls ouvrages qui puissent, à mon gré, concourir avec celui-ci pour le premier rang. Antérieur à ces trois derniers, il a été peint en entier par Jules Romain*, sous la conduite de Raphaël, qui n'a fait que l'inventer et le dessiner. Je doute que le coloris en ait jamais été beau; il y a peu de clair obscur, et peut-être serait-ce une faute s'il y en avait davantage, l'action se passant en pleine campagne, où la lumière est partout également répandue, sans distinction de masse d'ombres. Votre Lebrun» a pris de toute main dans ce tableau, quand il a peint sa Bataille d'Arbelles : autant en ont fait beaucoup d'autres ; car c'est ici le modèle de tous les sujets de cette espèce. L'École d'Athènes est fort remarquable par la science, l'invention, la belle ordonnance et la bonne perspective que l'on devine aisément qui y étaient avant qu'elle ne fût gâtée. Quoiqu'elle tienne encore un peu de la première manière sèche de Raphaël, et que ce ne soit pas un de ses plus parfaits ouvrages, il n'y en t peut-être aucun plus capable de faire honneur à l'ouvrier. Le style et les pensées sont merveilleux ; chaque philosophe, par son geste et son expression, caractérise son genre de doctrine et d'opinions favorites : c'est le premier modèle qui ait paru d'un grand sujet rendu d'une manière noble et savante. Michel-Ange* n'avait fait que donner l'exemple

1. Paul Cahari, né à Vérone (vers 1528-1588), un des grands peintres veniliens. Les Noces de Cona sont au Louvre.

2. Annibal Carrache, frère d'Augustin et cousin de Louis Carraclie, fut le plus grand des trois. No à Bologne vers 1560, il mourut à Home en 16(K).

3. Piclro Berettini. né à Corlone (I5'j6-U)<)y), fut un grand peintre décorateur.

A. Giulio Pippi (1492-1546), né à

Home, fut le principal élève de naph.Hl.

5. Charles Lebrun (1619-1630), élèvf' (le Vouot et du Poussin, peintre de Louis XfV, directeur de lAca<lémie de peinture, fonda l'École française de Home. Il lit les peintures de la grande galerie de Versailles.

6. Michel-Ange (1 i75-lo6i; a fait comme architecte, la coupole de Saint-Pierre, conmie sculpteur le tombeau' de Laurent de Médicis,

LETTRES DU DIX-HDITlEME SIËClE.

du fier et du terrible; Léonard de Vinci* avait fait quelques portraits et autres petits ouvrages parfaitement finis : tout le reste jusqu'alors était mesquin, raide et barbare.

On vante beaucoup, dans le tableau de la Messe et dans celui de la Dispute du Saint-Sacrement, la finesse et la variété des airs de tête. Certains connaisseurs leur voudraient donner la préférence sur tous les autres. Pour moi j'avoue que ce ne sont pas ceux qui me plaisent le plus, et que cette assemblée si nombreuse d'évéques mitres, ces gloires en arcs les unes sur les autres, tombent à mes yeux, dans une monotonie peu agréable. Il faut convenir cependant que le style de ces deux tableaux est noble et juste, et que celui de la Messe est plus distingué qu'aucun autre, pour le coloris. Mais quelle expression dans la Vision d'Attila, que saint Pierre et saint Paul menacent en l'air de leurs épées, lorsqu'il marche pour saccager Rome! Quelle lumière et quelle beauté de clair obscur, dans le Saint-Pierre délivré de prison par un ange ! Quelle combinaison et quelle dégradation de lumière! Quelle figure réellement angélique, que cet ange lumineux et tout transparent! Il y a une grille de fer toute noire au-devant de la prison qui fait éclater la lumière intérieure et qui la divise, c'est un effet incroyable. Si ce tableau était d'une plus grande composition et que le local auquel le peintre était assujetti ne lui eût pas donné une forme si bizarre, je le mettrais au premier rang. Quel feu d'action et quelle énergie dans VHéliodore frappé de verges et chassé du temple de Jérusalem, dont il enlevait les trésors! Quelle invention dans cet anachronisme allégorique du pape Jules II, ren trant en môme temps dans le temple en triomphe, c'est-àdire remis en possession des biens de l'Église, dont ses

et le Moise pour le tombeau de iules II, comme peintre le Jugement dernier.

1. Uouard de Vinci (1452-1519), peintre, sculpteur, architecte, ingénieur, «n des plus grands esprits

de son temps, n'est pas esduié ici à sa valeur. Sans parler de sa Cèm, (dont une copie est au Louvre) et de ses admirables Vierges, un portrait comme celui de la Jocond* n'est pas un petit ouvrage.

ntmemis le voulaient dépouiller ! Parmi tous les tableaux du Vatican, celui-ci est encore mon favori : Raphaël a-t-il jamais rien fait d'égal à ce cavalier, et à ce cheval qui foule aux pieds Héliodore, à ces anges sans ailes, sous une forme humaine, qui fondent sur lui, et rasent la terre sans > toucher! Je mettrais ce tableau le premier de tous, s! l'autre partie n'était bien froide en comparaison de celle-ci.

Tout est action et en tumulte dans V Incendie du Borgo-, un vent violent par lequel tous les objets paraissent agités augmente le désordre et l'épouvante. Chaque partie est d'une correction de dessin achevée ; voyez cette femme qui porte de l'eau, ce vieillard qui se sauve tout nu par une fenêtre : en un mot, c'est un chef-d'œuvre de tout point.

Non seulement Raphaël est admirable dans la composition détaillée de chacune de ces pièces, mais il l'est encore dans l'idée de l'ensemble, ayant peint, par exemple, dans une des chambres, les quatre principales sciences ; savoir, la Théologie, la Philosophie, la Jurisprudence et la Poésie. La Dispute du Saint-Sacrement et VÊcole d'Athènes représentent les deux premières; les deux autres sont le Mont Parnasse, et Grégoire IX et Justinien donnant, Vun les décrétâtes. Vautre son Code. Au reste, ces quatre pièces-ci, qui ont été les premières peintes, sont encore surpassées par celles des autres chambres.

Page 1