‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 170 sur 547 · Sur d'.\rgens, cf. p · texte numérisé non relu

Sur d'.\rgens, cf. p

t. Les Réflexions de Daloinhert '/• la cunse générale des vents, iironnécseii 17-4<i par l'Aci»(lt>mie de Berlin, attirèrent l'attention de Frédéric sur le péoinêtre philosophe. Il lui (il offrir p,ir d'Arueiis

douze mille livres de pension, na logement an château de Potsdam.

Et la présidence de l'.^cadénne après la mort de Manpertuis, déjà fort mafcMle. Dalembert, plus sage que Voltaire, ne se laissa pas f'hlonir.

Le respect et l'admiration que ses actions m'ont inspirés ne suffisent pas à mon cœur ; c'est un sentiment que je partage avec toute l'Europe : un monarque tel que lui est digne d'en inspirer de plus doux, et j'ose dire que je le dispute sur ce point à tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Jugez donc, monsieur, du désir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les circonstances où je me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le regret de ne pas pouvoir on profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter ma reconnaissance.

Permettez-moi, monsieur, d'entrer là-dessus dans quelques détails avec vous et de vous ouvrir mon cœur, comme à un ami digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec vo«s; tout semble m'y inviter; la lettre pleine de bonté que vous m'avez fait î'homicur de m'écrire, la générosité de vos procédés envers M. l'abbé de Prades *, auquel je m'intéresse très vivement et qui se loue, dans toutes ses lettres, de vous plus que de personne ; enfin, la réputation dont vous jouissez à si juste litre par vos lumières, par vos connaissances, par la noi)lcss ' de vos sentimcns et par une probité d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare.

La situation où je suis serait peut-être, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres de renoncer à leur pays; ma fortune Cbt au-dessous du médiocre ; dix-sept cents livres de rente font tout mon revenu : entièrement indépendant et maître de mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose; oublié du gouvernement comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantages sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses qui pleuvent ici sur les gens de lettres, avec plus de prolusion que de lumière. Une pension très modique, qui

1. L'ubbc lie Prados (17'20-17()2), poursuivi ))ar le Parlement pour une rl«csc trop hardie, se rnluiiia eu Hollande el de là en Prusse, où

In roi le prit, pour son lecleiir.

Soupronné d'cs|»ioniia},^e pendant la guerre di; S(!|tt ans, il l'ut disi;tacié et relégué à Hlogau.

, . ctisemblablement me viendra fort lard, et qui à peme. un jour, me suffira, si j'ai le malheur de parvenir à la vieillesse, est la seule chose que je puisse raisonnablement espérer : encore celte ressource n'est-elle pas trop certaine, si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal disposée pour moi que celle de Prusse l'est favorablement. Malgré tout cela, monsieur, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque.

Supérieur à la mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai essuyées dans ce genre, m'ont endurci à l'indigence et au malheur et ne m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent; à force de privations, je me suis accoutumé sans elTorl à me contenter du plus étroit nécessaire, et je serais même en étal de partager mon peu de fortune avec d'honnêtes gens plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme les autres hommes, par désirer les places et les richesses: j'ai fini par y renoncer absolument, et, de jour en jour, je m'en trouve mieux. La vie retirée et assez obscure que je mène est parfaitement conforme à mon caractère, à mon amour extrême pour l'indépendance et peut-être même à un peu d'éloignemenl que les évèneraens ^e ma vie m'ont inspiré pour les hommes. La retraite ou le régime que me prescrivent mon état et mon goût iç'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale, c'est-à-dire le premier bien d'un philosophe; enfin, j'ai le bonheur de jouir d'un petit nombre d'amis, dont le commerce et la confiance font la consolation et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-même, monsieur, s'il m'est possible de renoncer à ces avantages et de changer un bonheur sûr pour une situation toujours mcertaine, quelque brillante qu'elle puisse être. Je ne doute nullement des bontés du roi et de tout ce qu'il peut faire pour me rendre agréable mon nouvel état; mais, malheureusement pour jnoi, toutes les circonstances essentielles à mon bonheur ne sont pas en son pouvoir. L'exemple de M. de May périma m'eliraye avec juste raison; j'aurais d'autant plus heu-

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ue craindre la rigueur du climat de Berlin et de Votsdam, que la nature m'a donné un corps très faible et qui a besoni de tous les ménagemens possibles. Si ma santé venait à s'altérer, ce qui ne serait que trop à craindre, que deviendrais-je alors ? Incapable de me rendre utile au roi, je me verrais forcé à aller finir mes jours loin de lui et à reprendre dDns ma patrie, ou ailleurs, mon ancien état, qui aurait perdu ses premiers charmes. Peut-être même n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y aurais laissés et à qui je percerais le cœur par mon départ. Je vous avoue, monsieur, que cette dernière raison seule peut tout sur moi. Le roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix ; il connaît l'amitié, il la ressent, et il la mérite : qu'il soit lui-même mon juge.

A ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute, je pourrais en ajouter d'autres. Je ne dois rien, il est vrai, au gouvernement de France, dont je crains tout sans en rien espérer; mais je dois quelque chose à ms nation *, qui m'a toujours bien traité, qui me récompense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne pourrais abandonner sans une espèce d'ingratitude. Je suis, d'ailleurs, comme vous le savez, chargé, conjointement avec M. Diderot *, d'un grand ouvrage pour lequel nous avons pris avec le public les engagemens les plus solennels, et pour lequel ma présence est indispensable. Il est absoli*ment nécessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos yeux, que nous nous voyions «souvent, et que nous travaillions de concert. Vous connaissez trop, monsieur, les détails d'une si grande entreprise pour que j'insiste davantage ià-dessus. Enfin (et je vous prie, d'être persuadé que je ne cherche point à me parer ici d'une fausse modestie), j€ doute que je fusse aussi propre à cette place que Sa Majesté veut bien le croire. Livré dès mon enfance à des études continuelles, je n'ai que dans la théorie la connaissance des

1. \W)ilà ilos sf-ntiniciils quo Vol- 1 2. L' EucuclapMii'-, «ictit le \>r'\ taire a toujours ignorés. | vilègc l'ut obtenu en 17U).

DALEMBERT. r.l

lioinmes qui est si nécessaire dans la politique, quand on a aûaire à eux. La tranquillité et, si ;e l'ose dire, l'oisiveté du cabinet, m'ont rendu absolument incapable des détails auxquels le chef d'un corps doit se livrer. D'ailleurs, dans les ifl'érens objets dont l'Académie s'occupe, il en est qui i.ie sont entièrement inconnus, comme la chimie, l'histoire naturelle et plusieurs autres, sur lesquels, par conséquent, je ne pourrais être aussi utile que i'^ le désirerais. Enfin, une place aussi brillante que celle aont le roi veut m'honorer oblige à une sorte de représentation tout à fait éloignée du train de vie que j'ai pris jusqu'ici; elle engage à un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont les entraves d'un homme libre. Je ne parle point de ceux qu'on rend au roi : le mot de devoir n'est point fait pour lui; les plaisirs qu'on goûte dans sa société sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on met à les remplir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument propre, par mon caractère, qu'à l'étude, à la retraite et à la société la plus bornée et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands ou petits, nécessairement attachés aux places où l'on a des hommes, et surtout des gens de lettres, dans sa dépendance. Sans doute, le plaisir de faire des heureux et de récompenser le mérite serait très sensible pour moi ; mais il est fort incertain que je fisse des heureux, et il est infaillible que je ferais des mécontens et des ingrats. Ainsi, sans perdre les ennemis que je puis avoir en France, où je ne suis cependant sur le chemin de personne, j'irais à trois cents lieues en chercher de nouveaux : j'en trouverais, dès mon arrivée, dans ceux qui auraient pu aspirer à cette place, dans leurs partisans et dans leurs créatures, et toutes mes précautions n'empêcheraient pas que bien des gens ne se plaignissent et ne cherchassent à me rendre la vie désagréable. Selon ma manière de penser, ce serait pour moi un poison lent , que la fortune et la considération attachées à ma place ne pourraient déraciner.

Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que rien ne pourrait me résoudre à accepter, du vivant de M. de Mauper*

tuis, sa survivance, et à venir, pour ainsi dire, à Berlin, recueillir sa succession. Il était mon ami. Je ne puis croire, comme on me l'a mandé, qu'il ait cherché malgré ma recommandation, à nuire à M. Tabbé de Prades; mais quand j'aurais ce reproche à lui faire, l'état déplorable où il est suffirait pour m'engager à une plus grande délicatesse dans les procédés. Cependant cet état, quelque fâcheux qu'il soit, peut durer longtemps et peut demander qu'on lui donne dès à présent un coadjuteur. En ce cas, ce serait un second motif pour moi de ne pas me déplacer.

Voilà, monsieur, les raisons qui me retiennent dans ma patrie : je serais au désespoir que Sa Majesté les désapprouvât. Je me flatte, au contraire, que ma philosophie et ma franchise, bien loin de me nuire auprès du roi, m'affermiront dans son estime. Plein de confiance en sa bonté, s^ sagesse et sa vertu, bien plus chères à mes yeux que sa couronne, je me jette à ses pieds, et je le s'upplie d'être persuadé qu'un des plus grands regrets que j'aurai de ma vie sera de ne pouvoir profiter des bienfaits d'un prince aussi digue de l'être, aussi fait pour commander aux hommes et pour les éclairer. Je m'attendris en vous écrivant. Je vous prie d'assurer le roi que je conserverai toute ma vie pour sa personne l'attachement le plus tendre, le plus fidèle et le plus respectueux, et que je serai toujours son sujet, au moins dans le cœur, puisque c'est la seule façon dont je puisse l'être. Si la persécution et le malheur m'obligent un jour à quitter ma patrie et mes anus, ce sera dans ses États que j'irai chercher un asile : je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir auprès de lui, libre et pauvre.

Au reste je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que, longtemps avant le dessein que le roi vous a confié, le bruit s'est répandu, sans fondement comme tant d'autres, que Sa Majesté sougeasit à moi pour la place de président. J'ai répondu à ceux qui m'en ont parlé que je n'avais entendu parler de rien, et qu'on me faisait beaucoup plus i'honneur que je ne méritais. Je continuerai, si on m'en

parle, à répondre de même, parce que dans ces circonstances, les réponses les plus simples sont les meilleures. Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer Sa Majesté que son secret sera inviolable. Je le respecte autant que sa personne, et mes amis ignoreront toujours le sacrifice que je leur fais. J'ai l'honneur d'être, etc., etc.

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