SUR LA COMEDIE DES PHILOSOPHES
A M. DK Voltaire.
Paris, 6 mai 1760.
Mon cher et. grand philosophe, je satisfais, autant qu'il ist en moi, aux questions que vous me faites. La pièce contre les philosophes* a été jouée vendredi pour la première fois, et hier pour la troisième, et jusqu'ici avec beaucoup d'affluence. On dit, car je ne l'ai point vue et ne la verrai point, qu'elle n'est pas mal écrite, surtout dans le premier acte ; que du reste il n'y a ni conduite ni invention. Nous n'y sommes attaqués personnellement ni l'un ni l'autre. Les seuls maltraités sont Uelvétius, Diderot*, Rousseau, Duclos, Mkme Geoffrin et Mlle Clairon, qui a tonné contre celte infamie. Il me parait en général que les honnêtes gens en sont indignés. Jusqu'à présent la pièce n'a été applaudie que par des gens payés, presque tous les billets de parterre ayant été donnés. Le premier jour, entre autres, il y en avait quatre cent cinquante de donnés, et malgré cela le peu de spectateurs libres qui restaient, furent révoltés au point qu'à la seconde représentation on a été obligé de retrancher plus de cinquante vers. Le but de cette pièce est de représenter les philosophes, non comme des gens ridicules, mais comme des gens de sac et de corde, sans
1. Les Philosophes de Palissot étaient une vive et parfois spirituelle attaque dirigée contre le parti encyclopédiste, qui y fut d'autant plus sensible que l'emploi de pareilles armes avait semblé jusquelà lui être réservé. Au reste ce n'était pas le début de Palissot en ce genre. II avait déjà tourné Rousseau en ridicule dans la comédie du Cercle, jouée devant le roi Stanislas à Lunéville. Puis il avait fait imprimer aes Petite»
lettres sur de grandi philosophes contre Diderot. Enfin, eu 1764, il lit sa Dunciade, où il a rassemblé tous ses ennemis : mais ce poème est très médiocre.
2. Diderot figure dans la pièce sous le nom de Dortidius; Cidalisf est M" Geoffrin; Crispin marcbant à quatre pattes traduit en char^^e les idées de liousseau sur l'homme delà nature: les livres d'Uelvétius, de Duclos, ceux surtout de Diderot sont raillés, et quelquefois cités.
DALEMOEKT.
piincipesel sans inauirs ;et c'est M. l'alissotbaiicjneroulierS qui loin- lait celle leçon.
Les protecteurs femelles (déclares) de cette pièce sont ^Imes de Villeroi*. de Robecq'' et du Deffand*, votre ami« pt ci-devant la mienne; en hommes, il n'y a jusqu'ici de protecteur déclaré que maître Aliboron dit Fréron», d( l'Académie d'Angers; mais il n'est certainement que sousprotecteur, et l'atrocité de la pièce est telle qu'elle ne peut avoir été jouée sans protecteurs puissans. On en nomme plusieurs qui tous la désavouent. Les seuls qui soient un peu plus francs, sont messieurs les gens du roi, Séguier et Joly de Fleuri^, auteurs de ce beau réquisitoire contre VEi' ajclopédie. M. Séguier a dit, en plein foyer, qu'il avait lu \i pièce, et qu'il n'y avait rien trouvé de repréhensible. Voilà mon cher philosophe, ce que je sais sur ce sujet. Vous ètCi indigné, dites-vous, que les philosophes se laissent égorger vous en parlez bien à votre aise; et que voulez-vous qu'iU fassent? écrii ont-ils contre Palissot? en vaut-il la peine', contre des femmes, contre des gens puissans et inconnus qui protègent la pièce et qui le nient? c'est à vous, mon cher maître, qui êtes à la tête des lettres, qui avez si bien mérité de la philosophie, et sur qui la pièce tombe plus peut-être que sur personne^; c'est à vous, qui n'avez rien
1. Banqueroutier. Ceci paraît être une accusation calomnieuse.