‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 190 sur 547 · UN CONTE DE L'ABBE GALIANI · texte numérisé non relu

UN CONTE DE L'ABBE GALIANI

A LA UÈME.

Du Grandvtl, le 30 octobre 1760.

...MM. Le Roy*, Griram, l'abbé Galiani et moi, nous avons causé. Oh! pour cette fois, je vous apprendrai à connaître l'abbé, que peut-être vous n'avez regardé jusqu'à présent que comme un agréable. Il est mieux que cela.

Il s'agissait entre Grimm et M. Le Roy du génie qui crée et de la méthode qui ordonne. Grimm déteste la méthode; c'est, selon lui, la pédanterie des lettres. Ceux qui ne savent qu'arranger feraient aussi bien de rester en repos; ceux qui ne peuvent être instruits que par des choses arrangées feraient tout aussi bien de rester ignorans. a Mais c'est la méthode qui fait valoir. — Et qui gâte. — Sans elle, on ne profiterait de rien. — Qu'en se fatiguant, et cela n'en serait que iiiioux. Ouest la nécessité rjiie tant dii gens sachent

1. Georges Le Roy (1723-1789), 1 Veisailleset de Marly,coII;il)or:itcur iieuteiianl des chasses des parcs de j de \' Encyclopédie .

autre chose que leur métier? » Ils dirent beaucoup de choses que je ne vous rapporte pas, et ils en diraient encore, si l'abbé Galiani ne les eût interrompus comme ceci :

« Mes amis, je me rappelle une fable, écoutez-la. Elle sera peut-être un peu longue, mais elle ne vous ennuiera pas.

fl Un jour, au fond d'une forêt, il s'éleva une contestation sur le chant entre le rossignol et le coucou. Chacun prise son talent. « Quel oiseau, disait le coucou, a le chaut « aussi facile, aussi simple, aussi naturel et aussi mesure « que moi? »

« Quel oiseau, disait le rossignol, Va plus doux, plus « varié, plus éclatant, plus léger, plus touchant que moi? »

« Le coucou : « Je dis peu de choses; mais elles ont du fl poids, de l'ordre, et on les retient. »

« Le rossignol : « J'aime à parler; mais je suis toujours « nouveau, et je ne fatigue jamais. J'enchante les forêts; le « coucou les attriste. Il est tellement attaché à la leçon de « sa mère, qu'il n'oserait hasarder un ton qu'il n'a point « pris d'elle. Moi, je ne reconnais point de maître. Je me « joue des règles. C'est surtout lorsque je les enfreins qu'on i m'admire. Quelle comparaison de sa fastidieuse méthode « avec mes heureux écarts! »

« Le coucou essaya plusieurs fois d'interrompre le rossignol. Mais les rossignols chantent toujours et n'écoutent point; c'est un peu leur défaut. Le nôtre, entrahié par ses idées, les suivait avec rapidité, sans se soucier des réponses de son rival.

« Cependant, après quelques dits et contredits, ils convinrent de s'en i"nppoilor au jugement d'un tiers ;mini;d.

« Mais où trouver ce tiersegalenieiit instruit et impartial qui les jugera? Ce n'est pas sans peijic qu'on trouve un bon juge. Ils vont en eheichant un j)artout.

« Ils traversaient une prairie, lorscpj'ils y nperrureut un âne (les plus graves et des plus solennels. Depuis la er('atiou de l'ec^pèce, aucun n'avait porté d'aussi longues oreilles, a Ah?

DENIS DIDEROT. io7

• dit le coucou en les voyant, nous sommes trop heureux. « notre querelle est une aiïaire d'oreilles; voilà notre juge; i Dieu le fil pour nous tout exprès

« L'âne broutait. 11 n'imaginait guère qu'un jour il jugerait de musique. Mais la Providence s'amuse à beaucoup d'autres choses. Nos deux oiseaux s'abattent devant lui, le complimentent sur sa gravité et sur son jugement, lui exposent le sujet de leur dispute, et le supplient très humblement de les entendre et de décider.

« Mais l'àne, détournant à peine sa lourde tôle et n'en perdant pas un coup de dent, leur fait signe de ses oreilles qu'il a faim, et qu'il ne tient pas aujourd'hui son lit de justice. Les oiseaux insistent; l'âne continue à brouter. En broutant son appétit s'apaise. 11 y avait quel({ues arbres plantés sur la lisière du pré. « lié bien ! leur dit-il, allez-là : « je m'y rendrai; vous chanterez, je digérerai, je vous « écouterai, et puis je vous en dirai mon avis. »

« Les oiseaux vont à tire-d'aile et se perchent ; l'âne les suit de Taii et du pas d'un présidente mortier qui traverse les salles du palais : il arrive, il s'étend à terre et dit : « Commencez, la cour vous écoute. » C'est lui qui était toute la cour.

« Le coucou ait : c Monseigneur, il n'y a pas un mot à « perdre de mes raisons; saisissez bien le caractère de « mon chant, et surtout daignez en observer l'artifice et la « méthode. » Puis, se rengorgeant et battant à chaque fois des ailes, il chanta : « coucou, coucou, coucoucou, coucoucou, coucou, coucoucou. » Et après avoir combiné cela de toutes les manières possibles, il se tut.

(( Le rossignol, sans préambule, déploie sa voix, s'élance dans les modulations les plus hardies, suit les chants le:> plus neufs et les plus recherchés; ce sont des cadontes ou des tenues* à perte d'haleine; tantôt on entendait les sons descendre et murmurer au fond de sa gorge comme fonde

1. 0/(it'/u'e,v ; ce sont des trilles, i d;int un coilaiii nombre de rae- — Tenues : noies soutenues pen- | sures ou de temps.

du ruisseau qui se perd sourdemeut entre des cailloux, tantôt on les entendait s'élever, se reniler peu à peu, remplir l'étendue des airs et y demeurer comme suspendus, îl était successivement doux, léger, brillant, pathétique, et quelque caractère qu'il prît, il peignait; mais son chant n'était pas fait pour tout le monde.

(( Emporté par son enthousiasme, il chanterait encore; mais l'âne qui avait déjà baillé plusieurs fois, l'arrête et lui dit : (( Je me doute que tout ce que vous avez chanté là, est « fort beau, mais je n'y entends rien; cela me paraît « bizarre, brouillé, décousu. Vous êtes peut-être plus savant « que votre rival, mais il est plus méthodique que vous, et <( jf suis, moi, pour la méthode. »

Et l'abbé, s'adressant à M. Le Roy, et montrant Grimm an doigt : « Voilà, dit-il, le rossignol, et vous êtes le coucou, et moi je suis l'âne qui vous donne gain de cause. Bonsoir. »

Les contes de l'abbé sont bons, mais il les joue supérieurement. On n'y tient pas. Vous auriez trop ri de lui voir tendre son cou en l'air, et faire la petite voix pour le rossignol, se rengorger et prendre le ton rauque pour le coucou; redresser ses oreilles, et imiter la gravité bête et lourde de l'âne; et tout cela naturellement et sans y tâcher. C'est qu'il est pantomime depuis la tête jusqu'aux pieds.

M. Le Roy prit le parti de louer la fable et d'en rire.

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