‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 191 sur 547 · L'IPHIGÉNIE DE RACINE · texte numérisé non relu

L'IPHIGÉNIE DE RACINE

A Mademoiselle Yolland.

A Paris, le 6 novembre 1760.

Je crois bien que Racine vous fait grand plaisir : c'est peut-être le plus grand poète qui ait jamais existé, chère amie*. Gardez-vous bien d'attaquer le caractère d'iphi-

1. II faut rendre à Diderot cette j jamais le sentiment des grand(!« justice que, parmi ses teutaUves de beautés classiques. Il admirait Murévolutioo dramatique, il ne perdit | lière auUnt que Racine.

Sa résignation est un enthousiasme de quelques heures. Le caractère est poétique et partout un peu plus grand que nature : si le poète l'eût introduite dans un poème épique, où cet épisode eût été de plusieurs jours, vous l'auriez vue agitée de tous It^s mouvemens que vous exigez; elle en éprouve bien quelques-uns, mais toujours tempérés par la douceur, le respect, la soumission, l'obéissance; toutes vos objections se réduisent à ceci : Iphigénie et moi sont deux. Le caractère d'iphigénie était facile à peindre, celui d'Achille et celui d'Ulysse faciles, celui de Clytemneslre plus facile encore; mais celui d'Agamemnon, dont vous ne me dites rien, comment n'y avez-vous pas pensé? Un père immole sa fille par ambition et il ne faut pas qu'il soit odieux. Quel problème à résoudre! Voyez tout ce que le poète a fait pour cela. Agamemnon a appelé sa lille en Aulide; voilà la seule faute qu'il ait commise, et c'est avant que la pièce commence. Il est agité de remords, il se lève pendant la nuit ; il veut l'empêcher d'arriver en Aulide: il n'y réussit pas, il se désespère de son arrivée, ce sont les dieux qui le trompent. Par qui fait-on plaider auprès de lui la cause de sa fille? Par un amant furieux qui la gâte par ses menaces, par une mère furieuse qui veut subjuguer son époux; on abandonne, au milieu de cela, ce père irrité au plus adroit fripon de la Grèce*. Cependant il est sur le point de ravir sa fille au couteau, lorsque Friphide dénonce sa faute aux Grecs et à Calchas qui la ^Icmandent à grands cris ; et puis il y a dix ans que les Grecs sont devant Troie*. Il n'y a pas un chef dans l'armée qui n'ait perdu un père, un fds, un frère un ami pour l'injure faite aux Atrides. Le sang des Atrides est-il le seul sang précieux de la Grèce? Tout sentiment d'ambition à part, Agamemnon ne doit-il rien aux dieux, ne doit-il rien aux G»"ecs? Que de circonstances accumulées pour pallier l'er-

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