‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 194 sur 547 · CONSEILS A UNE COMEDIENNE. ' A Maoemoïsïlle Jodin · texte numérisé non relu

CONSEILS A UNE COMEDIENNE. ' A Maoemoïsïlle Jodin

Mademoiselle, nous avons reçu toutes vos lettres, mais il nous est difficile de deviner si vous avez reçu toutes les nôtres. Je suis satisfait de la manière dont vous en usez avec madame votre mère. Conservez cette façon d'agir et de penser. Vous en aurez d'autant plus de mérite à mes yeux, qu'obligée, par état, à simuler sur la scène toutes sortes de sentimens, il arrive souvent qu'on n'en conserve aucun, et que toute la conduite de la vie ne devient qu'un jeu, qu'on ajuste comme on peut aux différentes circonstances où l'on se trouve.

Mettez-vous en garde contre un ridicule qu'on prend

1. .M"« .lodin, comi>(liPiine ttbso- Innieril oubliée, joua h Varsovie, à Saiut-I'ùlcrsbourg, à Bordeaux. I)i-

(I.M-o( lui ail rossa 19 IfUrrs, plrnies à la l'ftis (In leçons tnoralcs et ifi; conseils sur l'arl drainaliquc.

imperceptiblement, et dont il est impossible dans la suite de se défaire : c'est de garder, au sortir de la scène, je ne sais quel ton emphatique qui tient du rôle de princesse qu'on a fait. En déposant les habits de Mérope, d'Alzire, de Zaïre, ou de Zénobie, accrochez à votre porte-manteau tout ce qui leur appartient. Reprenez le propos naturel de la société, le maintien simple et honnête d'une femme bien née. Après les soins que vous prendrez de vous faire un caractère estimable, donnez tous les autres à la perfection de votre talent. Ne dédaignez les conseils de personne. Il plaît quelquefois à la nature de placer une âme sensible et un cœur très délicat dans un homme de la condition la plus commune. Occupez-vous surtout à avoir les mouvemens doux, faciles, aisés et pleins de grâce. Etudiez làdessus les femmes du grand monde, celles du premier rang, quand vous aurez le bonheur de les approcher. Il est important, quand on se montre sur la scène, d'avoir le premier moment pour soi, et vous l'aurez toujours si vous vous présentez avec le maintien et le visage de votre situation. Ne vous laissez point distraire dans la coulisse. C'est là surtout qu'il faut écarter de soi et les propos .flatteurs, et tout ce qui tendrait à vous tirer de votre rôle. Modérez votre voix, ménagez votre sensibilité, ne vous livrez que par gradation. 11 faut que le système général de la déclamation entière d'une pièce corresponde au système général du poète qui l'a composée; faute de cette attention, on joue bien un endroit d'une scène, on joue même bien une scène, on joue mal tout le rôle. On a de la chaleur dé« placée; on transporte le spectateur par intervalle; dans d'autres on le laisse languissant et froid, sans qu'on puisse quelquefois en accuser l'auteur. Vous savez bien ce que j'entends p«r le hoquet tragique. Souvenez-vous que c'est le vice le plus insupportable et le plus coiniimn. Examinez les hommes dans leurs plus violens accès de fureur, et vous ne leur remarquerez rien de pareil. En dépit de l'emphase poétique, rapprochez votre jeu de la nature le plus que TOUS pourrez; moquei-vous de l'harmonie, de la ca-

dence et de l'hémistiche»; ayez la prononciation claire, nette et distincte, et ne consultez sur le reste que le sentiment et le sens. Si vous avez le sentiment juste de la vraie dignité, vous ne serez jamais ni bassement familière, ni ridiculement ampoulée, surtout ayant à rendre des poètes qui ont chacun leur caractère et leur génie, }i'affectez aucune manière, la manière est détestable dans tous les arts d'imitation. Savez-vous pourquoi on n'a jamais pu faire un bon tableau d'après une scène dramatique? c'est que l'action de l'auteur a je ne sais quoi d'apprêté et de faux. Si, quand vous êtes sur le théâtre, vous ne croyez pas être seule, tout est perdu. Mademoiselle, il n'y a rien de bien dans ce monde que ce qui est vrai ; soyez don< vraie sur la scène, vraie hors de la scène. Lorsqu'il y aura dans les villes, dans les palais, dans les maisons particu lières, quelques beaux tableaux d'histoire, ne manquez pa» de les aller voir. Soyez spectatrice attentive dans toutes les actions populaires ou domestiques. C'est là que vous verrez les visages, les mouvemens, les actions réelles de l'amour, de la jalousie, de la colère, du désespoir. Que votre tête devienne un portefeuille de ces images, et soyez sûre que, quand vous les exposerez sur la scène, tout le monde les reconnaîtra et les applaudira. Un acteur qui n'a que du sens et du jugement est froid; celui qui n'a que de la verve et de la sensibilité est fou*. C'est un certain tempérament de bon sens et de chaleur qui fait l'homme sublime; et sur la scène et dans le monde, celui qui montre plus qu'il ne sent fait rire au lieu de toucher. Ne cherchez donc jamais à aller au-delà du sentiment que vous aurez; tâchez de le rendre juste.

t. Il ne faut pas chauler soleu- salon, de même le débit simple de

aellemem les vers : mais si on les de la poésie ne consiste point du

dit absolument comme de la prose, tout i la faire prendre oour de la

i quoi sert que l'auteur se soit prose.

donné la peine de les faire? De <i. Ce sont les idées développées

même que ie naturel de la scène dans le Paradoxe $ur le corné'

n'osi pas tout k fait le naturel d'un dien.

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