‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 197 sur 547 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

A Naigkom*.

Cet homme', dites-vous, est né jaloux de toute espèce de mérite. Sa manie de tout temps a été de rabaisser, de déchirer ceux qui avaient quelque droit à notre estime. Soit; mais qu'est-ce que cela fait? Est-on un sot, parce qut C4ît homme l'a dit? Non. Qu'en arrive-t-il? Le cri public s'élève en faveur du mérite rabaissé, déchiré, et il ne reste au censeur injuste que le titre d'envieux et de jaloux.

Cet homme, dites-vous, est ingrat. Son bienfaiteur» est-il tombé dans la disgrâce, il lui tourne le dos et se hàted'alîei encenser l'idole du moment. Soit; mais qu'est-ce que cela fait? En méprise-t-on moins l'idole et son encenseur? Non. Qu'en arrive-t-il? On dit peut-être de l'homme disgrâci** qu'il avait mal placé sa faveur, et de l'autre quU est un iiii^i'ai.

Ot homme, dilos-vous, a fait l'apologie d'un vizir dont

1. Athée fouaueux, coilaborateur 1 2. Voltaire, de V Encyclopédie (1758-1810). I 3. Sans «ioiUe Choiseul.

les opérations écrasaient les particuliers, sans soulager l'empire*. Soit; mais qu'est-ce que cela fait? Le peuple en ist-il plus opprimé et le vizir moins digne du mortier d'Amurat? Non. Et que dit-on du vizir? On dit en soupirant qu'il est toujours en faveur, et l'on attend. Et de son apo» logiste ? Que c'est un lâche ou un insensé.

Mais ce jaloux est un octogénaire qui tint toute sa vie son fouet levé sur les tyrans, les fanatiques et les autres grands malfaiteurs de ce monde

Mais cet ingrat, constant ami de l'humanité, a quelquefois secouru le malheureux dans sa détresse et vengé l'innoîence opprimée.

Mais cet insensé a introduit la philosophie de Locke et de Newton dans sa patrie, attaqué les préjugés les plus révérés sur la scène, prêché la liberté de penser, inspiré l'esprit de tolérance, soutenu le bon goût expirant, fait plusieurs actions louables et une multitude d'excellens ouvrages. Son nom est en honneur dans toutes les contrées et durera dans tous les siècles.

Hé bien, à l'âge de soixante et dix-huit ans *, il vint en fantaisie à cet homme tout couvert de lauriers de se jeter dans un tas de boue; et vous croyez qu'il est bien d'aller lui sauter à deux pieds sur le ventre et de l'enfoncer dans

l.Ils'apilduchancelierMaupeou, «t des opérations de l'abbé Terray, contrôleur général des finances.

Voltaire a loué le coup d'état de Maupeou dans l'article Parlement des Questions sur l'Encyclopédie (1771).

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