‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 2 sur 547 · LIBRAIRIE HACHETTE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE HACHETTE

79, BOULEVARD SAINT- GERMAIN, PARIS Tows droits réservé»

Pour la commodité des acheteurs, ce volume a été tiré sur du papier extra mince dit papier indien.

miRODUCTIOR

Ob trouvera dans l'Introduction aui Lettret du xtii* atècU^ éet rénexions sur le styJe épistolaire, et une étude sur l'histoiro •t sur l'importance du genre. Il ine suffira ici d'y reriToyer; et sans revenir sur les généralités, je me bornerai A indiquer en quelques mots les principaux caractères que présente l'ensembli «les correspondances du siècle dernier.

Si peu que le lecteur soit au courant de l'histoire politique ei littéraire du xvui* siècle, il n'aura pas de peine à découvrir, même dans ce choii nécessairement incomplet, le mouvement d'idées qui prépara de loin et amena enfin la Révolution française. On concevra aisément que je n'aie pas toujours donné les pages qui caractérisent le mieux l'esprit de nos philosoplics et de la société qu'ils avaient imbue de leurs maxime?: l'avanlage du xvii* siècle, c'est qu'on n'y sort guère du bon sens et de la mesure que par des emportements de foi, pour se précipiter dans le mysticisme ou dans l'ascélisme. Ces eicés-là n'ont rien de dangereux, surtout aujourd bui : et quand on rencontre des lettres qui nous éclairent le fond des cœurs du xvii* siècle, et nous indiquent la qualité ou la force du ressort religieux en ce temps-là, il ne se trouve point de considération morale qui aille contre l'intérêt historique ou psychologique, et qui fasse bannir ces pièces d'un ouvrage d'éducation. Il n'en est pas de niéme du xvm* siècle : et l'on ne saurait mettre sous les yeux des jeunes gens tou» les textea qui donnant la mesure exacte de l'ime du xvui* siècle. Cependant, malgré la discrétion qui est imposée sur ces matières, on verra racilement, par les extraits d'assez nombreuses correspondances,

I. rjiui.r de l.i/lres (lu wii* sii-ctc, par G. l.ini-.'' Il . i . : i-

i INTRODUCTION.

qiîcl a été !e succès de la propagande philosophique, la dig^simi ien idées nouvelles à travers toutes lee classes, l'esprit d'examen et d'indépendance répandu partout, depuis la comtesse d'Egmont jusqu'à Mlle Phlipon. Tout ce qui liait et soutenait l'ancien régime et l'ancienne société se dissout et se détache peu à peu : la foi monarchique s'en va dans la haine du despotisme et dam le mépris des personnes royales; la règle morale, l'idée du devoir cèdent la place à la vague sympatiiie et à la sensibilité bienfaisante; le sentiment religieux s'oblitère, et les plus charmantes, les plus sensées, les meilleures femmes du siècle n'ont pas un mot, pas une pensée pour Dieu. Toutes les pensées de tous et de toutes sont bornées à la terre, et Voltaire en vérité est encore un des moins irréligieux du temps : au moins e»t-il préoccupé de Dieu et d'un certain au delà.

A mesure qu'avancera le siècle, la passion remplacera la raillerie, et le scepticisme se transformera en enthousiasme : n'attendcjîtplus rien d'une autre vie, on voudra arranger celle-ci le plus commodément possible. On ne révéra plus que réformes sociales : la politique ne sera plus une matière à épigrammes ou à couplets. Les femmes auront des indignations éloquentes contre le coup d'État Maupeou, des admirations enflammées pour la liberté anglaise et la république américaine. L'aristocratie française se désarmera ainsi par son adhésion aux principes qui devaient la détruire avec tout l'édifice social. C'était elle qui avait préparé le terrain, miné à l'avance tous les obstacles qui pouvaient arrêter les idées révolutionnaires : c'était elle qui avait applaudi aux coups portés par Voltaire, par Rousseau, par ÏSncyclopédie, à la religion, -à la monarchie. C'était d'elle phnôt que de« livres mêmes que ces doctrines s'étaient inliltrces dans les classeï populaire». Il fallut qu'elle fût battue pendant vingt ans par la révolution triomphante, pour se refaire une foi monaixiiique et religieuse.

Ce siècle de dissolution politique, religieuse et morale, qui fut pourtant compensée par l'acquisition et la diffusion de quelques grande» idées, bienfaisantes et fécondes, bases nécessaires de l'organisation futui*e, ce siècle fut l'époque la plus brillante de la société française. Jamais la conversation ne fut plus élinrel.-itiio : et cela se conçoit. La liberté elï'iv'iHM! (|iif Ifs i'^i>i ils fxerçajpiit comme le droit naturel de Tùirc pensant, l'absolue indépendance du jiigcnicnt, la révolte universelle contre là tradition et l'autorité, la souveraineté de la raison individuelle,

roTRODUCTION, m

et, soot 1« nom de raison, de la fantaisie et de la sensibiiittN individuelles, donnaient un intérêt Lien vif à la convenwtion, dont le domaine èiait ainsi infiniment étendu : de la plus haute métaphysique aux scandales du jour, de la tragédie nouvelle aux théories économiques, l'esprit se promenait haidiment, effleurant tout et pénétrant tout, ayant droit de tout penser et de tout dire : la seule limite qui fût maintenue, et qui était celle de la politesse et des convenances, n'excluait aucune pensée : elle contraignait seulement l'expression à être toujours de bon goût, fine et spirituelle. Elle ajoutait i l'intérêt des choses la séduction encore plus puissante des tours et des mots. Ces apparences brillantes avaient leurs revers. Si on lit au fond :• ces âmes, tout enivrées d'esprit, et pour qui les plaisirs du ionde et de la conversation semblent être le complet bonheur, on y découvre be.iucoup de tristesse, de vide et d'ennui. Cela s'aperçoit moins chex les hommes que divertissent les affaiies, et qui échappent par l'action aux inquiétudes intérieures. Mais les femmes, à qui l'action est interdite, et qui ne peuvent que jouer de leur esprit, se lassent cl se dégoûtent à la lin de ce jeu, si brillant qu'il soit, et quels qu'y soient les succès d'amourpropre. Elles sentent l'inutilité, la vanité de leur agitation, dz leur elfervescence, et que toute cette dépense d'esprit, cette intensité d'activité intellectuelle, sont en pure perte et ne tendent à aucune fin. Avec la foi et av4>c le sentiment moral, elles on: perdu ce qui donnait un but «i Taisait trouver un intérêt à la vie, 4a source d'action intérieure, qui rend l'àrne contente par la conscience de pouvoir produire des effets utiles ; elles n'ont plus l'occupation qui suffit à remplir notre vie, celle qui consiste à [terfectiormer, i embellir notre être moral. Leur àme s'est desséchée dans le culte de l'esprit, dans la poursuite exclusive de jouissances et de succès intellectuels : elles ont anéanti en elle, i ;squ'à la faculté d'aimer, qui au moins occupe le c<inir. Elles >;)irent à retrouver le don d'aiuK.'r, sans y réussir toujours. Iles qui aiment, comme Mme de Clioiseul toute dévouée à son lari, celles-ci se font avec cela du bonheur. Par l'exercice delà liculté d'aimer, cesse la solitude de l'âme, qui retombait sur ellemême dans une ennuyeuse et mortelle langueur ; elle se tire de cette détresse morale, plus lourde à supporter que tous les maux etlectifs, toutes les souffrances physiques.

Une tout autre considération vient à l'esprit quand on lit lee lettres de ce inonde spirituel : c'est qu'avec tout cet éclat, cettt

IV INTRODUCTIOU.

fcr^e, cette finesse d'épigrammes, cette chaleur de passion, e«l •rt de conter et de causer, la langue manifestement se défait et se gâte. Le xvu* siècle était moins brillant : il avait une langue plus solide et plus sûre. En avançant dans la lecture du présent recueil, on verra diminuer insensiblement la propriété exacte des termes, la sobriété, la clarté, la précision; le style aura moins de tenue et d'unité. Une diversité bizarre et choquante, toutes sortes d'inégalités, de disparates, et, pour ainsi dire, d'intempérances se feront sentir. Toutes les qualités de l'esprit, toutes les beautés de l'éloquence se rencontreront encore, mais par échappées, et mêlées à leurs contraires. On passera de la platitude aux envolées lyriques, et de la conversation familière aui grands effets de la tribune. L'équilibre, l'harmonie, la mesure feront défaut. La notion de la langue, de son génie et du juste emploi des tours et des tennes s'affaiblira. Philosophes, économistes, politiques, introduiront des façons de parler in>}>ropres et vagues, et les plus grands esprits envelopperont de jaigon leurs vues de génie ou les noieront dans le fatras. Cependant là encore la perte ne sera pas sans compensation. Vous verrez, au milieu des débris du style oratoire, naître la langue pittoresque, pure notation des impressions physiques et des émotions esthétiques que détermine la perccplion du monde extérieur : prenez-y garde, l'avenir est là. Nos Français, si longtemps voués au raisonnement, à l'analyse, à l'abstraction, commencent à ouvrir les yeux sur la nature, à lui offrir tous leurs sens et toute leur âme.

Au reste, tant d'idées et tant de sensations nouvelles amuseront les contemporains, que la plupart ne remarqueront pas ce qui leur manque et ne regretteront pas ce qu'ils perdent. Jamais l'humanité ne s'est complu davantage dans une de ses formes passagères. Ce siècle, et surtout cette fin de siècle, laisse dans l'esprit des hommes qui lui survivent un souvenir enchanteur. fl Qui n'a pas vécu avant 1789, disait Talleyrand, ne connaît pai la douceur de vivre. » Les étrangers sentaient et subissaient les séductions enivrantes de la société française, auxquelles s'ajoutait l'éclat de la littérature, la plus riche et la plus pai'faite alors (ja'il y eût en Europe. Aussi combien en venait-il A Paris, de ces étrangers, à qui le monde faisait accueil, qu'il grisait d'éloges et de succès, pour peu qu'ils eussent d'esprit, de grâce et de fantaisie, et oui s'en retournaient chez eux, à jamais conquis aux goûts. ■.un idées, à la langue de la France! Et dans leur pays ils gardaient le souvenir des moments enchantés qu'ils avaient passai

mTRODlJCTÎOH. N

ehet nous, ils STaient les yeux iixés sur Paris, le eaur plein

de regrets de n'y être plus et le désir d'y revenir, saisis de joio quand ils apprenaient qu'on y parlait d'eux et qu'on souhaitait de les revoir.

De cet empire universel exerce par lespru français, dérive un caractère sensible de la littérature du xvni* siècle, qui ne s'aperçoit nulle part mieux que dans les lettres. On a dit sou- ▼ent et avec raison que la littérature de ce temps-là était cosmopolite. Cela n'est p;i> vrai seulement en ce sens que nos écrivains pensent et écrivent en vue de l'humanité, et que leur action s'étend hors des limites de la nation, t<ur tout le monde civilisé. Mais cela est vrai aussi parce que nos écrivains, en ce temps-là, ne sont pas tous des Français : parce que notre langue est non seulement parlée, mais écrite, et écrite en perfection, par des étrangers, parce que nous avons le droit de revendiijuer comme nous appartenant par les idées, par le style, par la langue, une foule d'hommes de tous pays, et parfois des hommes que la politique séparait de nous et faisait nos ennemis. Cela apparaîtra dans ce recueil, où, à côté des grands écrivains et des femmes les plus distinguées de notre pays, on ¥erra figurer un roi de Prusse, une impératrice de Russie, un roi de Suède, un roi de Pologne, uneélectrice de Saxe, un gentilhomme suédois, un abbé napolitain, un grand seigneur «ulricliien : et j'ai dû faire un choix, écarter plus duo nom que j'aurais pu citer, comme la margrave de Daireuih, le comte de Creutz, le baron Scheffer, et bien d'autres, qui aui'aient pu nous fournir des pages vivement écrites. On le verra par ceux que j'ai admis, ces étrangers ont souvent manié notre langue excellemment; et l'un d'eux même doit compter pour un écrivain de race, presque pour un grand écrivain : c'est It roi de Prusse, Frédéric 11.

Je ne sais, enfin, si les Uttret du xvni* siècle n'en découvrent pas la vraie grandeur mieux que tout autre outrage de ce temps. Il y a tant de rései-vesà faire sur Voltaire, sur Diderot, sur Jean- Jacques, sur tous les individus et sur toutes les œuvres que l'on considère isolément : combien y en a-t-il (|ue la comparaison avec les écrivains et les œuvres de l'Age précédent n'écrase î A ne regarder que la littérature et les noms dont elle s'occupe, il •st vrai, comme l'a dit M. Faguet dans la Préface de ses remarquables études, que le xviir siècle s'exténue et s'amincit et parait de moins en moins considérable entre le xvu* et le XIX* siècle. Mais élargissez votre vue, considères tout£ la société.

' INTRODUCTIOa.

.«.aîeiirs et public, voyez-îes ernj)ortés tous d'un même élan vers la recherche de la vérité, de la justice et du bonheur; observez ielXe infinie curiosité, cette intensité de vie intellectuelle qui, de haut en bas, agitent et mettent en mouvement toutes les parties de ce rrjonde-là, qui arrachent toutes les classes à 1 apathie et à l'égoïsme ; observex ce qu'il se mêle de généreuses aspirations à tant de légèreté, d'ignorance et d'illusion. Et vous ne douterez plus alors que le xvni* siècle soit un grand siècle. Or c'est dans les CorTespondance,$ intimes que l'on peut le mieux, par delà la littérature, atteindre la société, prendre le contact de ce public, inspirateur et disciple à la fois des écrivains, connaître cet état général des âmes, qui fait les livres, et que les livres font. Je n'ai pas dissimulé les n^isères, les faiblesses, les injustices, les lacunes du ivm* siècle : j'ai dit, à l'occasion, comment, dans son enthousiasme pour la moitié de vérité sur laquelle il posait les fondements de l'ordre nouveau, il a méconnu la vérité, l'utilité, l'eflicacité de certains principes de l'âge précédent : et cependant j'ai la confiance que dans ce recueil, le xvni* siècle paraîtra grand. On y recevra, j'espère, l'impression de son activité, de sa fécondité. On y verra naître l'état uioral et social — bon ou mauvais — où nous vivons, se former l'âme qui nous anime tous, quelles que soient nos opinions ; on y verra surtout la France devenir le cerveau et le cœur de l'Europe, et sa pensée le ferment do la civilisation universelle. Il faut toujours en revenir là : c'est la plus réelle grandeur de notre rvm* siècle.

Si j'avais cru ne nouvoir m astreindrez dans le recueil du îviï* siècle, à ne don:;er que ces letires complètes, j'ai dû avoir bien moins de scrupules encore pour le iviii* siècle. Une qualité qui manque en effet alors à presque tous les auteurs de lettres (j'en excepte Voltaire et quelques autres), c'est la bjiéveté. Ce qu'ils jettent sur le papier au courant de la plume, prend volontiers les dimensions d'un volume, et je me serais réduit à ne prendre presque que le moins intéressant, si je n'avais voulu détacher souvent ujie page ou deux des longues brochures (jue Rousseau et surtout Diderot ont écrites sous le nom dejettres. Cette abondance se rencontre chez les hommes du monde et les femmes, et ce sont parfois des mémoires que le prince de Ligne et la comtesse d'Egmont adresf^cnt à leurs corrcsp.ond«nts.

INTRODUCTION fc

Je n'ai pas cm dcToir. dans ce recueil, consenrcr l'ortluigraphe ancienne. Je n'ai pas même gardé ici les imparfaits et autres *:^}labes en oi (pour ai) : la raison en est que Voltaire ayant réformé l'ortho^aphe au milieu du siècle, et sa réforme n'ayant pas été universellement adoptée d'abord, je n'aurais pu garder l'unité d'orthographe d un bout i l'autre de ce recueil, et le méiarjge des formes en oi et des formes en at eût créé une confutioi\ choquante. J'ai donc, dès la première page et pour tous les écrivains, adopté les formes en ai. 11 ne restera ici qu'un vestige et qu'un signe de l'orthographe ancienne, qui suffira pour conserver i ces letti'es comme un léger parfum du tempe passé : c'est la suppression du t dans certains niuriels [atu et «ns), suppression qui n'est |)as du reste sans exemple, iiièiiie aujoiad'lnii, .-t (jiie maintient encore dans certaines publications le re:^iject di>s iiaditiuns de l'ancienne langue.

Je dois beaucoup, pour la correction de cette nouvelle édition, M. J. llau?t, professeur à l'Athénée royal de Liège, qui ir.'a en- • yé de nitinhreuses et utiles observations. Je ne puis mettre i : ofit le minutieux examen qu'il a fait de ce Jivr« sans lui téti;o> ■ "I- in u\'.}tf' n-.A reconnaiss.iîîre.

Page 1