‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 201 sur 547 · DES HOMMES · texte numérisé non relu

DES HOMMES

À Monsieur de Voltaire *.

Paris, le 10 septembre 4755.

C'est à moi, monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m'acquitter d'un devoir et vous rendre un hommage que pous vous devons tous comme à notre chef. Sensible, d'ailleurs, à l'honneur que vous faites à ma patrie *, je partage la reconnaissance de mes concitoyens, et j'espère qu'elle ne fera qu'augmenter encore, lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Embeliisseï l'asile que vous avez choisi ; éclairez un peuple digne de vos leçons, et vous qui savez si bien peindre les vertus et la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos murs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire.

1. Voyez la lettre de Voltaire à laquelle celle-ci répond, p. 132. A cet échange de polilesse, à cette co'?>ioisie dans la discussion succeaa plus tard une iniiniti*!; déclarée

qui se traduisit des deux côtés en viol(Miles atlafiues.

2, Il accusa plus tard Voltaire de vouloir coriotnpre Cenéve par le théâtre élahli dans sa maison.

JEAN-JACQUES ROUSSEAC. 279

Vous Toyex que je n'aspire pas à nous rétablir dans notre hôtise, quoique je regrette beaucoup, pour ma part, le peu que j'en ai peniu. À votre égard, monsieur, ce retour serait lia miracle si grand à la fois et si nuisible, qu'il n'apparti. ndrait qu'à Dieu de le faire et qu'au diable de le vouloir. >t' tentez donc pas de retomber à quatre pattes; personne au monde n'y réussirait moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux oieds, uour cesser de vous tenir sur les vôtres.

Je conviens de toutes les disgrâces qui poursuivent les hommes célèbres dans les lettres, je conviens même de l(»us les maux attachés à l'humanité, et qui semblent indépcr.dans de nos vaines connaissances. Les hommes ont ouvert sur eux-mêmes tant de sources de misères que, quand le hasard en détourne quelqu'une, ils n'en sont guère moins inondés. D'ailleurs, il y a dans le progrès des choses des liaisons cachées que le vulgaire n'aperçoit pas, mais qui n'échapperont point à l'œil du sage, quand il y voudra rélléchir Ce n'est ni Térence, ni Cicéron, ni Virgile, ni Sénèque, ni Tacite ; ce ne sont ni les savans, ni les poètes, qui ont produit les malheurs de Rome et les crimes des Romains : mais sans le poison lent et secret qui corrompit peu à peu le plus vigoureux gouvernement dont l'histoiie ait fait mention, Cicéron, ni Lucrèce, ni Salluste n'eussent point existé ou n'eussent point écrit. Le siècle aimable de Lélius, et de Térence, amenait de loin le siècle brillant d'Auguste êi d'Horace, et entin les siècles horribles ëe Sénèque et de Néron, de Domitien et de Martial *. Le goût des

1. Est-il vrai que la corruption des mœu'Y soit on antécédent constant, et une cause nécessaire de la perfection liiidraire? Si les letlrej naissent de la corruption, rommeiit Commode et Caracalia n'ont-ils point eu leur Séncquc ou Déme leur Martial? Et comment les plus grands poètes de la Grèce sont-ils antérieurs à la décadence Il 5 DKEursî Et d'autre part, est-il

Trai qu'il n'y ait pas eu de propres moral, du siècle de Caton au sië<-l« de César et du siècle de César au siècle de Domitien, à qui succède si vile le siècle de Trajan et Marc- Aurèlc? Quelques crimes, quelques infamies, quelques meurtres dans une partie de l'aristocratie romaine ne permettent pas de conclure à U décadence de la moralité dans toute l'humanité.

lettres et des arts naît chez un peuple d'un vice intérieur qu'il augmente S et, s'il est vrai que tous les progrès humains soient pernicieux à l'espèce', ceux de l'esprit et des, connaissances qui augmentent notre orgueil^ et multi« plient nos égaremens accélèrent bientôt nos malheurs, Mais il vient un temps où le mal est tel que les causes mêmes qui l'ont fait naître sont nécessaires pour l'empè cher d'augmenter; c'est le fer qu'il faut laisser dans la plaie de peur que le blessé n'expire en l'arrachant.

Quant à moi, si j'avais suivi ma première vocation, et que je n'eusse ni lu ni écrit, j'en aurais sans doute été plus heureux*. Cependant, si les lettres étaient maintenant anéanties, je serais privé du seul plaisir qui me reste. C'est dans leur sein que je me console de tous mes maux, c'est parmi ceux qui les cultivent que je goûte les douceurs de l'amitié, et que j'apprends à jouir de la vie sans craindre la mort. Je leur dois le peu que je suis ; je leur dois même l'honneur d'être connu de vous. Mais consultons l'intérêt dans nos affaires et la vérité dans nos écrits. Quoiqu'il faille des philosophes, des historiens, des savans, pour éclairer le monde et conduire ses aveugles habitans, si le sage Memnon* m'a dit vrai, je ne connais rien de si fou qu'un peuple de sages.

Convenez-en, monsieur, s'il est bon que les grands génies instruisent les hommes, il faut que le vulgaire reçoive leurs instructions : si chacun se mêle d'en dormer, qui los voudra recevoir? « Les boiteux, dit Montaigne? sont malpropres aux exercices du corps ; et aux exercices de l'esprit les âmes boiteuses. » Mais, en ce siècle savant, on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres.

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