‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 219 sur 547 · Ce n'est )iiisre qu'il avait fait y "Enniliige · texte numérisé non relu

Ce n'est )iiisre qu'il avait fait y "Enniliige

JEAI^-JACQUES ROUSSEAU 505

simplpest utile aux hommes, je puis leur faire encore ce bien-là; mais c'est le seul, et je suis bien déterminé à ne vivre plus que pour moi et pour mes amis, en très petit nombre, mais éprouvés, et qui me suffisent : encore aurais-je pu m'en passer, quoique ayant un cœur aimant cl tendre, pour qui des attachemens sont de vrais besoins mais ces besoins m'ont souvent coûté si cher, que j'ai appris à me suffire à moi-même, et je me suis conservé l'âme assez saine pour le pouvoir. Jamais sentiment haineux, envieux, vindicatif, n'approcha de mon cœur. Le souvenir de mes amis donne à ma rêverie un charme que le souvenir de mes ennemis ne trouble point. Je suis tout entier où je suis, et point où sont ceux qui me persécutent. Leur haine, quand elle n'agit pas, ne trouble qu'eux, et je la leur laisse pour toute vengeance. Je ne suis pas parfaitement heureux, parce qu'il n'y a rien de parfait ici-bas, surtout le bonheur; mais j'en suis aussi près que je puisse l'être dans cet exil. Peu de chose de plus comblerait mes vœux; moins de maux corporels, un climat plus doux, un ciel plus pur, un air plus serein, surtout des cireurs plus ouverts, où, quand le mien s'épanche, il sentît que c'est dans un autre. J'ai ce bonheur en ce moment, et vous voyez que j'en profite : mais je ne l'ai pas tout à fait impunément; votre lettre me laissera dos souvenirs qui ne s'effaceront pas, et qui me rendront parfois moins tranquille. Je n'aime pas les pays arides, et la Provence* m'attire peu; mais celte terre en Angoumois, qui n'est pas encore en rapport, et où l'on peut retrouver quelquefois la nature, me donnera souvent des regrels qui ne seront pas tous pour elle. Bonjour, monsieur le marquis. Je hais les formules, et je vous prie de m'en dispenser. Je vous salue très humblement et de tout mon cœur,

i. Où était la terre de Mirulicau. l près de l'ari?, cl Rousseau, h son

Outre ces deux terres, el ))Iusieur.s autres, le marquis de Minibeau possédait une propriété à Fleury,

retour d'Angleterre, s'y anélait avant de s'établir à Tryc chez le luince de Conti.

êî. — LE SENS MORAL, LE BONHEUR ET LA VIE DE FAMILLE.

A Mia)AHE B.

Monquin*, le 17 janvier 1770.

J'eus toujours le cœur un peu romanesque, et j'ai peuF d'être encore mal guéri de ce penchant en vous écrivant. Excusez donc, madame, s'il se mêle un peu de visions à mes idées ; et, s'il s'y mêle aussi un peu de raison, ne la dédaignez pas, sous quelque forme, et avec quelque cortège qu'elle se présente. Votre correspondance a commencé d'une manière à me la rendre à jamais intéressante, un acte de vertu dont je connais bien tout le prix, un besoin de nourriture à vo-tre âme qui me fait présumer de la vigueur pour la digérer, et la santé qui en est la source*. Ce vidé interne dont vous vous plaignez ne se fait sentir qu'aux cœurs faits pour être remplis : les cœurs étroits né sentent jamais de vide,, parce qu'ils sont toujours pleins à rien; il en est, au contraire, dont la capacité vorace est ii grande, que les chétifs êtres qui nous entourent ne la peuvent remplir. Si la nature vous a fait le rare et funeste présent d'un cœur trop sensible au besoin d'être heuféux, ne cherchez rien au dehors qui lui puisse suflire; ce h'est que de sa propre substance qu'il doit se nourrir. Madame, tout le bonheur que nous voulons tirer de ce qui nous est étranger est un bonheur faux; les gens qui ne sont susceptibles d'aucun autre font bien de s'en contenter : mais si vous êtes celle que je suppose, vous ne serez jamais heureuse que par vous-même; n'attendez rien pour cela que de vous. Ce sens moral, si rare parmi les hommes, ce sentiment exquis du beau, du vrai, du juste, qui réfléchit tou-

1. En quittant Trye après un an i quin, sur une huutoiir voisiiift de

dft s-éjour, [lotjssoiiu s'en alla en 1 Bourgoin.

Dauphiué. Il s'établit d'abord à | 2. Cette phrase étruiij,'c cl peu

Bourgoin, petite ville à treize l nette a-t-elle été Imprimée tiorré*-

lieues de Grenoble, jiuis à Mon- j -iement?

JEAN-JACQUES RUOSSEAD. 501

|...ii> sur nous-mêmes, tient l'âme de quiconque en est doué dans un ravissement continuel qui est la plus délicieuse des jouissances : la rigueur du sort, la méchanceté des hommes, les maux imprévus, les calamités de toute espèce, peuvent l'engourdir pour quelques momens, mais jamais l'étciindre; et presque étouffé sous le fait des noirceurs humaines, quelquefois une explosion subite peut lui rendre son premier éclat. On croit que ce n'est pas à une femme de votre âge qu'il faut dire ces choses-là ; et moi, je crois, au contraire, que ce n'est qu'à votre âge qu'elles sont utiles, et que le cœur s'y peut ouvrir : plus tôt, il ne saurait les entendre; plus tard, son habitude est déjà prise, il ne saurait les goûter

Comment s'y prendre? me direz-vous; que faire pour cultiver et développer ce sens moral? Voilà, madame, à quoi j'en voulais venir : le goût de la vertu ne se prend point par des préceptes, il est l'effet d'une vie simple et saine on parvient bientôt à aimer ce qu'on fait, quand on ne fait que ce qui est bien. Mais pour prendre cette habitude, qu'on ne commence à goûter qu'après l'avoir prise, il faut un motif : je vous en offre un que votre état me suggère ; nourrissez votre enfant. J'entends les clameurs, les objections : tout haut, les embarras, point de lait, un mari qu'on importune...; tout bas, une femme qui se gène, l'ennui de la vie domestique, les soins ignobles, l'abstinence des plaisirs.... Des plaisirs? je vous en promets, et qui rempliront vraiment votre âme. Ce n'est point par des plaisirs entassés qu'on est heureux, mais par un état per manent qui n'est point composé d'actes distincts : si le bonheur n'entre, pour ainsi dire, en dissolution dans notre âme, s'il ne fait que la toucher, l'effleurer par quelque jM.ints, il n'est qu'apparent, il n'est rien pour elle.

L'habitude la plus douce qui puisse exister est celle de la vie domestique, qui nous tient plus prés de nous qu'aucun autre. Rien ne s'identifie plus fortement, plus conslamment avec nous que notre famille et nos enfans ; les Si ntimens que nous a«:quérons ou que nous renforçons

dans ce commerce intime sont les plus vrais, les plus durables, les plus solides qui puissent nous attacher aux êtres périssables, puisque la mort seule peut les éteinire, au iieu que l'amour et l'amilié vivent rarement autant que nous : ils sont aussi les plus purs, puisqu'ils tiennent de plus près à la nature, à l'ordre, et, par leur seule lorce, nous éloignent du vice et des goûts dépravés. J'ai beau chercher où l'on peut trouver le vrai bonheur, s'il en est sur la terre; ma raison ne me le montre que là... Les comtesses ne vont pas d'ordinaire l'y chercher, je le sais : elles ne se font pas nourrices et gouvernantes; mais il faut aussi qu'elles sacheat se passer d'être heureuses; il faut que, substituant leurs bruyans plaisirs au vrai "bonheur, elles usent leur vie dans un travail de forçat, pour échapper à l'ennui qui les étouffe aussitôt qu'elles respirent; et il faut que celles que la nature doua de ce divin sens moral qui charme quand on s'y livre, et qui pèse quand on l'élude, se résolvent à sentir incessamment gémir et uoupirer leurs cœurs tandis que leurs sens s'amusent.

Jeune femmcè, voulez-vous travailler à vous rendre heureuse? commencez d'abord par nourrir votre enfant. Ne mettez pas votre fille dans un couvent, élevez-la vousmême; votre mari est jeune, il est d'un bon naturel; voilà ce qu'il vous faut. Vous ne me dites point comment il vil avec vous ; n'importe : fût-il livré à tous les goûts de son âge et de son temps, vous l'en arracherez par les vôtres sans lui rien dire; vos enfans vous aideront à le retenir par des hens aussi forts et plus certains que ceux de l'amour : vous passerez la vie la plus simple, il est vrai, mais aussi la plus douce et la p'us heureuse dont j'aie l'idée; mais, encore une fois, si celé d'un ménage bourgeois vous dégoûte, et si l'opinion vous subjugue, guérissez-vous de la soif du bonheur qui vous tourmente, car vous ne l'étancherez jamais.

Voilà mes idées, si elles sont fausses ou ridicules, pardonnez reiTCur à l'inlenlion : jo iin^ trompe pcut-ètri', mais iî est sûr qu(^ jo ne veux pas vous tnmnu^r. Hoiijour, ma-

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tk.

dame ; i'intérèt que vous prenez à moi me touche, et \ Vv-/iis jure que je vous le rends bien.

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