GEORGES-LOUIS LECLERC
Lfi correspondance de Buffon n'a pas les mérites qui ont immortalisé celles de Cicéron, de Mme de Sévigné ou de Voltaire, Elle n'a pas le charme de l'esprit et l'éclat du style, elle n'a pas l'intérêt historique et ne reflète pas les mœurs du monde où vivait l'auteur. Elle ne vaut que parce qu'elle aide à connaître l'homme qui l'a écrite. Encore n'est-ce pas par 'les parties les plus hautes de son intelligence qu'elle nous le présente : elle n'a pas non plus d'intérêt philosopliique, moral ou scientifique, et il n'y est presque rien passé de toutes ces grandes idées dont la méditation incessante fut la vie même de BufFon. Mais elle nous explique l'esprit qui forma ces idées : il suffit de les lire pour être saisi de cette sérénité imperturbable, de cette absence de vanité, de cette indifférence aux polémiques et aux passions du temps, de cette énergie laborieuse et de cet amour de l'ordre, qui permirent à Bulîon de suivre pendant quarante années et de mener à fin le dessein du grand ouvrage qu'il avait conçu. Ce sont des lettres d'affaires, et des lettres toutes familières, que le besoin journalier arrache à Buffon ; car il épargne son temps, il n'est pas causeur la plume i la main. Il ne se dépense pas, et met à part toute coquetterie d'esprit. Mais dans le terre-â-tene et la simplicité unie de sa eorrespondance, il n'y a rien de bas ni de vulgaire : si la grandeur d« son esprit n'y apparaît pas tout entière, on y devine i ebaque page la noblesse de son âme, à qui les passions mesquines
t. Correspondance inédite de | de DufToD, Paru, Hachette, 3 t«1. ilMifon,recueillieparH. H. Nadault I in-8
LE COMTE DE BUFFON
Ml
et les petits sentiments sont plus étrangers encore que leg gi'ands enthousiasmes. C'est un vrai philosophe, plus philosophe que tous ceux qui, en ce temps-là, arborent ce nom, si n'avoir ni ambition, ni jalousie, ni haine, n'être dupe ni enivré de rien, c'est être vraiment philosophe. Les lettres de ButTon achèvent de détruire la légende qui s'est formée autour de son nom : on n'y aperçoit pas trace de cette emphase oijgueilleuse, de cette affectation pompeuse de majesté, que certaines anecdotes ont rendues populaires, mais au contraire une véritable dignité, celle qui est dans l'àme et non dans l'attitude, et qui dépend de l'élévation ordinaire des pensées, une absence complète de prétention et de pose, dans le langage comme dans les sentiments, aucun souci de l'effet, le naturel le plus franc et le plus authentique: beaucoup de bon sens, de sérieux, de solidité, d'honnêteté, de bonté, de tendresse même, mais de tendresse intime qui ne s'épanche pas, et s'indique d'un mot : de l'économie, de l'attention et de l'habileté pour administrer et augmenter son bien, mais sans avarice, et parce que cela fait partie des devoirs de son état, parce que cela est dans l'ordre ; enlin par-dessus tout dominent le dévouement à la science et à l'œuvre commencée, et l'honneur à la fois le plus fort et le plus délicat.