SUR LA MUSIQUE ET SUR ELLE-MÊME
A0 MÊME
Samedi matin 1774.
Je vous quittai hier par ménagement pour vous ; j'étais si triste : je venais d'Orphée. Cette musique me rend folle, elle m'entraîne; je n'y puis plus manquer un jour : mon âme est avide de cette espèce de douleur. Ah! mon Dieu ! que je suis peu au ton de tout ce qui m'entoure! et cepen-
1. Le chevalier, puis marqumde Chaslellux (1731-1788), petit-fils du chancelier Daguesseau, marécliul de camp, auteur de la Félicité publique {i'n2), entra à l'Académie en 1775 grâce à ses amis les encycloptîilistc-^.
2. « Je n'aime rien de ce qui est à denir, de ce qui est indécis, de
ce qui n'est qu un peu », écrivaitelle ailleurs. Et un autre jour :
€ Je sais soulfrir et mourir, voyen après cela si je ressemble à touiei ces femmes qui savent plaire el s'amuser. »
-i. hili; ajhiit souvent [ilourer à y Orphée do (lluck, joué peur lu preirii«rc lois le 1" août.
dant jamais on n'a dû chérir autant Tamitié; mes amis sont d'excellentes gens; leurs soins, leur intérêt ne se lassent point, et je suis à comprendre ce qu'ils peuvent trouver en moi qui les attache; c'est mon malheur, c'est mon trouble, c'est ce que je djs, c'est ce que je ne dis point qui les anime et les échauffe. Oui, je le vois, les âmes honnêtes et sensibles aiment les pialheureux: ils ont une sorte d'at- Ifait qui occupe et exerce l'âme . on aime h se trouver sensible, et les maux des autres ont cette juste mesure qui fait compatir sans souffrir, Eh bjen, je leur promets cette jouissance tout le temps qui me reste à vivre. — Mon ami, je voulais vpus dire, la dernière fois, que vous devriez loger dans le même hôtel garni que le chevalier d'Aguesseau : cela vous épargnerait la peine de vous aller chercher réciproquement : cela vous serait commode, et je serais assurée que vous ne quitteriez pas mon quartier. Oui, c'est toujours l'intérêt personnel qui couvre tout, qui anime tout* ; et les sots ou les esprits faux qui ont attaqué Helvétius n'avaient sans doute jamais aimé, ni réfléchi. Ah! t)on Dieu! que de gens qui meurent sans avoir senti l'un (li connu l'autre ! C'est tant mieux pour eux et tant pis pour nous ; oui, tant pis ; car je ne puis pas vous exprimer le dégoût, le redoublement de dégoût que je me sens, je ne dis pas seulement pour les sots, inais pour ces gens qui sont si bien à ma mesure que je prévois tout ce qu'ils vont dire lorsqu'ils ouvrent la bouche ! Ah ! je suis bien malade ! je ne puis plus souffrir les gens qui me ressemblent : tout ce qui n'est qu'à côté de moi me paraît trop petit ; il faut me faire lever les yeux pour regarder, sans quoi je me fatigue ei m'ennuie. Mon ami, la société ne me présente plus que deux intérêts : il faut que j'aime ou qu'on ip'éclaire. De l'espnl n'est point assez ; il faut beaucoup d'esprit. C'est yous dire que je n'écoute plus que cinq ou six personnes, et que je ne lis plus que six ou sept livres. Cependant il y a plus de gens que cela qui ont des droits sur moi; mais c'est par 1a sen-
). C'est l'idée fondamentale du livre de \'E$priL
liment et la confiance, et cela ne change rien à la disposa tion où je suis pour le général. Voici le résultat : ce qui est moins que moi m'éteint et m'assomme; ce qui est à côté de moi m'ennuie et me fatigue. 11 n'y a que ce qui est au-dessus de moi qui me soutienne et m'arrache à moimême ; et je dirai toujours comme cet ancien : Mes amis, sauvez-moi de moi-même. Tout cela prouve que la vanité est bien éteinte en moi, mais qu'elle est remplacée par un dégoût universel et mortel. — La comtesse de Boufflers* n'en est pas là, aussi est-elle bien aimable. Je l'ai vue beaucoup cette semaine^ elle vint dîner chez Mme GeofTrin * mercredi; elle fut charmante; elle ne dit pas un mol qui ne fût un paradoxe. Elle fut attaquée, et elle se défendit avec tant d'esprit que ses erreurs valaient presque autant que la vérité. Par exemple, elle trouve que c'est un grand malheur que d'être ambassadeur, il n'importe de quel pays, n chez quelle nation : cela ne lui paraît qu'un exil affreux, etc., etc. El puis elle nous dit que, dans le temps où elle aimait le mieux l'Angleterre, elle n'aurait consenti à s'y fixer qu'à la condition qu'elle y aurait amené avec elle vingt-quatre ou vingt-cinq de ses amis intimes, et soixante à quatre-vingts autres personnes qui leur étaient absolument nécessaires; et c'était avec beaucoup de sérieux, et surtout beaucoup de sensibilité qu'elle nous apprenait le besoin de son âme. Ce que j'aurais voulu que vous vissiez, c'est l'étonnemenl qu'elle causait à milord Shelburne*. Il est simple, naturel; il a de l'âme, de la force : il n'a de goût et d'attrait que pour ce qui lui ressemble, au moins par le naturel. — Il a été voir M. de Malesherbes ; il est revenu enchanté. Il me disait : « J'ai vu, pour la première fois de ma vie, ce que je ne croyais pas qui pût exister : c'est un homme dont l'âme est absolument exempte de crainte et d'espérancp, et (qui) cependant est pleine de vie et de cha-