CAUSERIE PHILOSOPHIQUE
A MoNSJBOR DE Voltaire.
Paris» lundi 29 mai 1764.
Non, Monsieur, je ne préférerais pas la pensée à la lumière, les yeux de l'âme à ceux du corps. Je consentirais bien plutôt à un aveuglement total. Toutes mes observations me font juger que moins on pense, moins on réfléchit, plus on est heureux; je le sais même par expérience. Quand on a eu une grande maladie, qu'on a souffert de grandes douleurs, l'état où l'on se trouve dans la convalescence est un état très heureux; on ne désire rien, on n'a nulle activité, le repos seul est nécessaire. Je me suis trouvée dans celle situation, j'en sentais tout le prix, et j'aurais voulu y rester toute ma vie. Tous les raisonnemens que vous me faites sont excellens, il n'y a pas un mot qui ne soit de la plus grande vérité. 11 faut se résigner à suivre notre destination dans l'ordre général, et songer, comme vous dites, que le rôle que nous y jouons ne dure que quelques minutes. Si Ton n'avait qu'à se défendre de la superstition pour se mettre au-dessus de tout, on serait bien heureux. Mais il faut vivre avec les hommes; on en veut être considéré; on désire de trouver en eux du bon sens, de la justice, de la bienveillance, de la franchise, et l'on ne trouve que tous les défauts et les vices. contraires. Vous ne pouvez jamais connaître le malheur, et, comme je vous l'ai déjà dit, quand on a beaucoup d'esprit et de talent, on doit trouver en soi de grandes ressources. Il faut être Voltaire, ou végéter. Quel plaisir pourrais-je trouver à mettre mes pen.sées par écrit? Elles ne