MADAME DE MAINTENON
A Monsieur Horace W/ilpolk.
Paris, lundi 21 mars 1768.
Mlle Sanadon* dîne en ville; je me suis fait lire toute la matinée; je ne sais que faire; par désœuvrement, pour chasser l'ennui, je vais vous écrire tout ce qui me passera par la tête; ce ne sera pasgrand'chose, et sur celle annonce je vous conseille de jeter ma lettre au feu sans vous donner l'ennui de la lire.
Mes soupers des dimanches sont déplorables, j'en faisais hier la réflexion; je me tourmente pour avoir du monde, nous étions douze, il n'y avait personne que j'écoutasse ni dont j'eusse envie de me faire écouter, et cependant, je l'avoue, j'aime mieux cela que d'être seule. Je n'ai point mal dormi cette nuit, et ce matin j'ai lu une trentaine de lettres de Mme de Mainlenon. Ce recueil est curieux, il contient neuf années, depuis 170G jusqu'à 1715. Je persiste à trouver que cette femme n'était point fausse, mais elle était sèche, austère, insensible, sans passion ; elle raconte tous les événemens de ce temps-là, qui étaient affreux pour la France et pour l'Espagne, comme si elle n'y avait pas un intérêt particulier; elle a plus l'air de l'ennui que de l'intérêt. Ses lettres sont réfléchies; il y a beaucoup d'esprit, un style fort simple; mais elles ne sont point animées, et il s'en faut beaucoup qu'elles soient aussi agréables que celles de Mme de Sévigné. Tout est passion, tout est en action dans celles de cette dernière, elle prend part à tout, tout
1. M»"!)!! Doir.iiKhroulili.Miucdc ! 2. Kll'- Irnait romp;i-iiio ol, scrlenir coiiii.U; de Koxaiie ! I vail de le.liicc ;« M^Mdi DpIImd.I
r«frecte, tout l'intéresse : Mme de Maintenon, tout au contraire, raconte les plus grands événemens, où elle jouait un rôle, avec le plus parfait sangfroid; on voit qu'elle n'aimait ni le roi, ni ses amis, ni ses parens, ni même sa place. Sans sentiment, sans imagination, elle ne se fait point d'illusions, elle connaît la valeur intrinsèque de toutes choses, elle s'ennuie de la vie et elle dit : i7 n'y a que la mort qui termine nettement les chagrins et les malheurs. Un autre trait d'elle qui m'a fait plaisir : »7 y a dans la droiture autant d'habileté que de vertu, il me reste de cette lecture beaucoup d'opinion de son esprit, peu d'estime de son cœur, et nul goût pour sa personne; mais je le dis, je persiste à ne la pas croire fausse. Autant que je puis vous connaître, je crois que ces lettres vous feraient plaisir; cependant je n'en sais rien, car depuis feu Protée, personne n'a été si dissemblable d'un jour à l'autre que vous l'êtes.