CAUSERIE
Paris, 19 octobre 1771.
Hélas! mon cher abbé, je suis bien pauvre d'esprit au jourd'hui : il pleut, et je n'ai point encore reçu de lettres cette semaine, à cause qu'il faut qu'on me les renvoie de Fontainebleau. Le moyen d'avoir le sens commun aveccela! 11 n'y a pas un chat à Paris, je ne vois que ma fille' et mes petits-enfans, et puis mes petits-enfans et ma fille. Nous chantons tristement en mmeur, et puis nous raisonnons;
i. On aura une idée de ce genre par Jes Proverbes de Cannontelle, lecteur du duc d'Orléaoa (1768- 1781 8 vol. iD-8).
2. M" d'Épinay fut la priacipaie correspondante de l'abbé , aprèl qu'il eut été rappelé par sa cotir.
ft. M*" de Beizunce, née en 17S0.
fuADAME O'EPINAY.
et quand il nous arrive de déraisonner, nous sommes enchantées, parce que cela nous fait rire un petit moment. Par exemple, nous avons été dîner l'autre jour à Sannois chez M. d'Houdetot* : ma fille, Mme de la Live*, une demoiselle de ses amies qui se nomme Mlle de Givry, et moi. En revenant, je sens tout à coup un paquet qui sort dû cotTre du carrosse, qui me roule sur les jambes; je cherche avec mon pied à démêler ce que ce peut-être ; je n'ai pas plus tôt appuyé le pied dessus, qu'il en sort en cri lamentable qui finit en mourant. Nous voilà toutes à crier : qu'est-ce que c'est que cela? c'est un chien! c'est un enfant! Arrêtons! arrêtons! et de rire à mourir. On arrête, on descend, on cherche : c'était un paquet de linge sale dans lequel on avait mis, je ne sais pourquoi, une vessie soufllée ; en marchant dessus je l'avais fait crever apparemment. Enfin, nous voilà toutes quatre sur le grand chemin à rire aux éclats. Nous remontons en voiture, en faisant de profondes réflexions sur ce chétif événement, quand tout à coup nous demandons : mais, si c'eût été un enfant, qu'aurions nous fait! D'un commun accord, nous l'aurions adopté toutes quatre, nous l'aurions élevé*, nous lui aurions donné un nom. — Et lequel? — Un nom composé d'une syllabe de chacun des nôtres ; et cela aurait fait le chevalier Gisabeldi : ce nom est heureux. Enfin, nous faisions le roman de toute sa vie» et nous voilà désolées de ce que le paquet n'est que du linge sale, et n'est pas un enfant. Ah! l'ahbé. s'il vous en reste quelqu'un dans quelque coin, dont vous ne sachiez que faire, faites-le mettre dans notre carrosse, la première fois que nous irons en campagne : en vérité, c'est un vrai service à nous rendre. Si vous n'en avei pas, je vous en com-
1. M. d'Houdetot, lieutenant général, est moins connu que sa femme (vers 1750-1813), sœur de M. d'Épinay, amie do Sainl-Lamherl et de J.-J. Rousseau. Us habitaient k Saonois, prëé de Montmorency et <I-Ma Chevrette.
2. Uliv* de Juily, inlroduoteur des ambassadeurs, frère de H. d'Épinay, avait épousé en secondes uocea en 1762 M'"* de Netiine, fille d'oa banquier de Bruielles.
3. M"* D'Épinay s'intéressait fort aux questions d'éducatioa.
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mande un, mais choisissez bien; envoyez-nous un petit génie naissant; en un mot qu'il vous ressemble, et nous eu ferons quelque chose; mais laissons cette folie, et parlons sérieusemeni. Faute d'avoir du nouveau à vous dire, je reviens sur le passé, et je vous soutiens l'abbé, que les animaux sont curieux*. Il m'en est revenu vingt exemples en tète, depuis ma dernière lettre. Par exemple, pourquoi dans le mois d'octobre, lorsqu'on chasse aux alouettes, avec un miroir à facettes, viennent-elles de deux lieues à la ronde, lorsque le soleil y donne, et qu'il jette du feu de toute^ parts? On tire tout à travers cet essaim; celles qui ne tombent pas sous le coup s'éloignent, et reviennent l'instant d'après, tournent et retournent autour, et il y en a même que le coup de fusil ne fait point en aller. Vous me direz peut-être que c'est la chaleur qui les attire; point du tout, car dans le mois de novembre, dans le mois de décembre, où elles errent également dans la campagne, on a beau recommencer celte chasse, on prétend qu'elles n'y reviennent point. Ce fait m'a été constaté par plusieurs chasseurs. Pourquoi le chat, animal si défiant, approche-t-il avec précaution d'un objet qu'il ne connaît pas? 11 tourne, il l'examine; la crainte, l'inquiétude le feraient fuir, la curiosité seule le peut faire approcher, et l'engager à l'examen.
J'attends avec impatience que vous répondiei à ces objections.
Quoi que vous disiez, l'abbé, que mes lettres sont une encyclopédie, je ne puis m'empêcher de vous parler d'un petit livre de rien, intitulé : Élémens du système général du monde, par M. de Lazniez. Mais consolez-vous, je vous commencerai mon extrait par un conte.
Feu M. l'abbé de Bragelongne, de l'Académie des sciences, . bon géomètre et homme fort dévot, fit un jour un petil I catéchisme à l'usage de ses confrères; il l'apporta à une ' séance, et le tenant sur sa main, il dit aux académiciens:
1. Cf.p.ii'.t.M^'il'J'jpiiny Iiiiavait I ciiiioux (piand il innll;iil la lùle à répoiitiu déjà que son cliicn niait I la p(»ilit'it; dn carrosse.
MADAME D'EPINAÏ. , il
« Messieurs, vous voulez tous être sauvés, je n'en doute pas; eh bien, il ne s'agit que de croire le contenu de ce livret; voyez, messieurs, c'est si peu de chose! N'est-il pas bien commode d'avoir toute sa religion dans un coin de sa poche comme un colombat*? »
Je tiens ce conte de Diderot. Eh bien! M. Lazniei, ancien inspecteur des études et des élèves de l'école militaire, expliquant le monde actuellement dans un grenier à Lunéville, pourrait se présenter à l'Académie, son petit livret sur la main, et dire comme l'abbé de Bragelongne disait : « Messieurs, voilà tout ce qui a fait le supplice de Descartes et de Newton pendant si longtemps, ce dont la tête du grand architecte fut grosse pendant un nombre prodigieux de siècles : je l'ai renfermé en quatre feuillets; lisez bien ces quatre feuillets, et allez reposer vos crânes fatigués sur leurs oreillers. N'esl-il pas bien commode, d'avoir dans un coin de sa poche la ciel de l'univers comme un passe-partout de garde-robe î »
Cet ouvrage ne paraît être ni d'un fou ni d'un sot, mais bien d'un homme dont les lumières ne sont point proportionnées à sa tentative.
C'est le rêve d'un homme d'esprit qui est souvent obscur, parce qu'il est impossible qu'un rêve philosophique et métar physique ne le soit pas.
Il ne me reste plus, mon cher abbé, qu'à vous parler de vos machines à carder les matelas; elles sont toutes prêtes, et j'attends vos ordres suprêmes pour les faire partir. Sur ce, je vous embrasse, et prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde».
1. relit aliiKinach ainsi nonrinu' 1 '2. (/(^-^t iu (onnule ordiiiairp lins lia nom du libraire qui le vendait. | .-«ouvei-ains.
CETTRES DU DIX-IIUITIÊMB SIÈCLE.
L'ABBÉ GÂLlANr
Voici l'un des étrangers qui ont le plue facilement, le pi un spirituellement manié la langue française. Né à Chicti, neveu d'un nrchevôcfue de Tarente qui était aumônier du roi de Naples el qui aimait les lettres, Ferdinand Galiani fut instruit par «out ce que l'Italie méridionale comptait de plus illustres savants. Il apprit le latin, qu'il savait, disait plus tard Grimm, mieux que toute l'Académie des Inscriptions, la philosophie, le droit, l'économie politique, et commença, dès l'âge de seize ans, à/aire connaître son érudition et ses talents littéraires. Il prit les ordres mineurs, afin d'être apte à recevoir des abbayes, qui ne lui manquèrent pas en elfet, quoiqu'il n'eût jamais fait seulement mine d'étudier la théologie. En 1759, il fut nommé secrétaire d'ambassade à Paris. Sa petite taille le fit d'abord railler et lui attira quelques mortifications, mais bientôt son esprit, ses saillies originales, ses vastes connaissances, ces contes bouffons ou piquants que son imagination inventait avec une incroyable fécondité et qu'il mimait en perfection avec une vivacité toute napolitaine, le mirent à la mode. L'abbé Galiani lit les délices de la société qui se réunissait chez Mme d'Épinay, chez Mme Geoffrin, chez Mine Necker ; Diderot, Grimm, Marmontel étaient en admiration devant lui. On conçoit quelle fut la douleur de l'abbé, quand Choiseul dont il avait traversé les projets, le fit rappeler à Naples, où il Qccupa un emploi de conseiller au Tribunal suprême du commerce. Il fut ensuite secrétaire du même Tribunal, puis ministre des domaines, avocat fiscal, et membre de divers Conseils. Il remplit toutes ces fonctions avec beaucoup de zèle, et trouva même du temps pour cultiver la littérature. Mais ni ces places et les riches traitements qui y étaient attachés, ni les abbayes dont il fut pourvu, ni la faveur de sa cour, ni la société qui le recherchait, ni les lettres, ni la belle collection d'antiquités qu'il avait formée, ne purent jamais iui (aire oublier Paris, et ses amis, et la douceur de leur commerce et
1. L'abbé Galiani. Correspmdance avec M"' d'Épinay, Hi** Necker, etc., nouvelle édition in- Hèrement rétablie, d'après les textes originaux, par L. Pcrcy et
G. Maupras. J'ai souvent nais i profit les excellentes notes d« MM. Perpy et Maugras, et leur nolice si complète sur Galiani, ses amis et son temps.
L'ABBE GALIANI. i \-,
des conversations. Jamais il ne consola d'être réduit i vivre àmnt sa patrie. Sa répulation s'était étendue dans l'Europe entière. Il correspondait avec Catherine II, avec Frédéric II, et plusieurs princes d'Allemagne. L'empereur Joseph II, le comte et la comtesse du Nord (filb et belle-fille de Catherine II), le visitèrent & ■*;«ples. Mais rien ne le réjouissait autant que lors(iue passait quelque étranirci- qui venait de Paris, et qui avait vu Ûitlerot ou Mme d'Épi na y : alors l 'abbé revivait pour un moment le temps passé, plaisant et délicieux.
Les Lettres de l'abbé Galiani nous le représentent tout entier, tel qu'il apparaissait aux habitués de la Chevrette, et que l'entendaient les amis de Mme Geoffrin. « L'abbé, écrit Mariiidutol, était de sa personne le plus joli petit Arlequin ]u*eût produit l'Italie, mais sur les épaules de cet arlequin était ja tête de Machiavel. » Il faut un peu rabattre de cet éloee. L'abbé était un homme instruit, qui avait un fond solide de connaissances et des réflexions sur toute sorte de sujets. Très indépendant d'esprit et très hardi, il détestait les déclamations philanthropiques et sentimentales, et se plaisait à démontrer par quelque bon conte à ses amis les philosophes la faiblesse de leurs doctrines. Il daubait les athées aussi volontiers que les fanatiques. Mais le tour singu- Her qu'il savait donner à ses idées, faisait un peu illusion sur leur profondeur. Ce qui valait le plus dans la conversation de Galiani, c'était la forme, et la physionomie et le geste qui traduisaient chaque mot. Au reste, ses idées étaient celles d'un homme d'imagmation, qui a touché à tout, et qui en tout se plaît à contredire les opinions communes. Galiani raffole du paradoxe. Cela l'a conduit parfois à dire des choses extravagantes, mais parfois à dire des choses fines et profondes, et même des choses sensées dans des matières où extravaguaient ses contemporains. On peut le voir dans ces fameux Dialogues tur les Blés, que Galiani composa contre les économistes, partisans de la liberté du commerce, et que Voltaire comparait aux Dialogues de Platon, il est vrai, avec un peu de complaisance. On le veri-a auÀsi dans la Cor- -espondance de Galiani, mélange de bon sens et de bouffonnerie, de vérité et de fantaisie également inattendues et singulières. Ces lettres, qui nous font connaître un si rare original, ont encore le mérite de nous transpr)rter parmi ces amis que regrettait l'abbé, et nous les peignent au naturel par toute sorte 'lo raits pris sur le vif et de curieuses anecdotes.