‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 33 sur 547 · I. — FLORENCE · texte numérisé non relu

I. — FLORENCE

A Madame "*.

ie vous présente, Mad.inne, nies très humbles respects, et je vous demande la conliiiuation de ma fortune, c'est-à-dire de votre amitié et de vos bontés.

C'est une belle ville que Florence : on n'y parle du prince ni en blanc ni en noir; les ministres vont à pied, et quand il pleut, ils ont un parapluie bien ciré ; il n'y a que les

t. (KttvrM «mnpULa, éd. Laboultye, fiaraïaK ia-i, t. Vil, 1179,

n LETTRES DU DIX-HUITIEME SIÈCL8.

dames qui ont un bon carrosse, parce que tout honneur leur est dû.

Nous nous retirons le soir avec une petite lanterne, grande comme la main, où nous mettons un bout de bougie. Le matin, je prends mon chapeau de paille dont j« couvre ma tête, et je me sers de mon castor d'Angleterre lorsque je sors.

Nous allons dans des maisons où nous trouvons deux lampes d'argent sur la table, et tout autour des dames trèi jolies, très gaies et qui ont beaucoup d'esprit. Ce sont des palais superbes, où il y a pour quarante ou cinquante mille tcudi de tableaux et de statues.

Il y a ici bien de la politesse, de l'esprit, et même du savoir : les mœurs y sont très simples, et non pas les esprits. On a peine à distinguer un homme d'un autre qui a cinquante mille livres de rente de plus. Une perruque mal mise ne met personne mal avec le public ; on fait grâce des petits ridicules, et on n'est puni que des grands. Tout le monde vit dans l'aisance ; comme la misère est peu de chose, le superflu est beaucoup : cela met dans la maison une paix et une joie continuelles, au lieu que la nôtre est toujours troublée par l'importunité de nos créanciers. Les femmes y sont aussi libres qu'en France; mais il ne paraît pas qu'elles le soient tant, et elles n'ont point acquis cet air de mépris pour leur état, qui n'est bon à rien*.

Du reste, on ne peut lever les yeux sans voir quelque chef-d'œuvre de peinture, sculpture, architecture; il y a eu ici, en même temps, de grands ouvriers et des princes qui aimaient les arts. On voit partout le grand goût de Michel-Ange naître peu à peu dans ceux qui l'ont précédé et se soutenir dans ceux qui l'ont suivi. La galerie du grand-duc est non seulement une belle chose, mais une chose unique. Depuis un mois j'y vais tous les matins, et je n'en ai encore vu qu'une parlie. Là, et au palais Pitti,

1. On reirouve ici l'auteur des 1 satinque. Mais c'est superficiel : lAttré» Hrêan0i «t m lésnrclé 1 lirosses voit piui prafondûincDL

est un amas immense de tableaux des plus grands maîtres, et de statues anticjues et modernes; et dans cette quantité il n'y a rien que d'exquis. 11 y a une chambre qui contient tous les portraits des peintres qui ont quelque réputation, faits par eux-mêmes. Outre le plaisir de voir une chose (|ui ne se trouve que là, on a encore celui de comparer 's manièKiS. Depuis que je suis en Italie, j'ai ouvert les

ux sur les arts dont je n'avais absolument aucune idée*.

A mesure (|ue les goûts dominans commencent à s'affaiblir, on se dédommage par un grand nombre de petits goûts; c'est un échange qu'on fait malgré soi; il ne faut pas examiner si on y perd ou si on y gagne.

Je vous ai ennuyée, Madame, en vous parlant de Florence. Nous nous imaginons que les choses qui nous frappent doivent frapper tout le monde de même. Je vous demande toujours la permission de vous être attaché tendrement et respectueusement le reste de ma vie.

Montesquieu.

A Florence, le 26 «ctobre 1728.

Agréer que je salue ici très humblement M. et Mme de Saint-Aulaire *, et les mardis et les mercredis.

J'ai oublié de vous dire que j'ai été huit jours à Gênes, f't que je m'y suis ennuyé à la mort ; c'est la Narbonne de l'Italie. Il n'y a rien à y voir qu'un très mauvais Tort, des maisons bâties de marbre, parce que la pierre est trop hère, et des juifs qui vont à la messe. J'ai rapporté la iioitié de mes lettres de recommandation sans avoir voulu os rendre. Je crois que vous avez été bien touchée de la

1. Néanmoias Moutesquieu ne fut jamais un artiste, et ce qu'il dit ici des arts le prouve suralwndammeal. On sent un esprit dépaysé, qui n'a point d'impression nette, ni d'craction Tire. Son génie était ailleurs. Dans son voyace d'Italie.

il aperçut surtout l'antiquité, etl<M institutions et l'esprit politique de»

cités.

2. Le marquis de Saint-Aulaire, mort en 1742, entra en 1706 à l'Académie française, avec un fort iéf«r ba<ag«.

nnort de M. d'Armenonville*. J'ai l'honneur d'écrire par ce courrier à M. de Morville.

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