‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 338 sur 547 · I.a Currcspondancc est aux 1. XII · texte numérisé non relu

I.a Currcspondancc est aux 1. XII

XXV. l]ii.> rdiiioii |*(.|,ul;iirc iii-S a été (IfniiK'o aussi \k\v In I,>» l'iini-^s. La Correspondance y occuiic 12 volumes, à partir du l. XVI.

FRÉDfRIC 11.

et sans moralité. Frédéric trouve moyen encore de forcer parfois la sympathie avec l'admiration. Ce grand roi fut un homme : il ne se laissa point cloîtrer dans la vie arlilicielle de la cour; il s'affranchit de la dignité et de l'étiquette; l'orgueil du rang môme et la gloire ne l'enivrèrent pas, et dans ce roi, le plus redouté capitaine et le plus fin politique de l'Europe, l'homme naturel ne fut jamais entamé ni corrompu : au milieu d'affaires, dans un rang, avec des opinions même et une philosophie, qui devaient concourir i fausser et dessécher sa nature, il sut garder la liberté de son inteUigence et la spontanéité de son cœur. Il vécut toujours d'une vie intérieure active, riche en impressions intenses, et féconde en vives émotions, qu'il se plut à déployer avec le laisser aller et l'abandon d'un particuher qui se met à l'aise.

Si inattendue que soit la découverte, quand on ne connaît que le Frédéric de l'histoire politique, le fond de sa nature est affectueux et tendre. Ses lettres à sa mère, à ses frères, à ses sœurs, le montrent bon fils et bon frère : je choisis i dessein l'expression la plus vulgaire, elle loue mieux le roi par sa simplicité. Dans sa correspondance avec la marquise de Baireutb, qui avait été la compagne et la confidente de sa douloureuse jeunesse, et qui resta sa plus chère amie après son avènement, la douceur, la facilité, la bonté sont de son côté, quoiqu'il sache parfois faire entendre le rude langage de la vSrité. Elle mourut en 1758, et au milieu des inquiétudes et des désastres qui l'accablaient, il ressentit vivement sa mort, comme le seul malheur qui pût détruire sa gaieté et vaincre sa philosophie.

Il fut le même avec ses amis : il les perdit avec déchirement, il en garda la mémoire toujours présente', il leur continua son affection après leur mort en s'occupant de leurs familles, de leur» enfants. Vivant, il la leur témoigne par toutes sortes de bienfaits délicats et d'attentions touchantes, leur exposant son âme avec la plus franche simplicité les mettant à l'aise et s'y mettant, et dépouillant si bien la hauteur royale et la supériorité du rang, que ses railleries même avaient peine à les blesser. Tel il apparaii avec MM. de Camas, de Suhm, Rotterabourg, avec Jordan.

1. M. Lavisse, dan« son ouvrage ■ur la Jeunesse dé Frédéric II (|ui parait pendant l'impression de celte notice, nous montre le prince un peu Ti;e consolé de la mort de Katle, qni s'était perdu pour lui. Ceoen-

dant M douleur fut siocÀre, et u légèreté s'explique par l'iolérèt trop personnel qu'il arait su dans l'afTaire, et par ie iléplaisir que son amour-propre éprouvait à en évoquer le souvenir.

iG' LETTRES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

avec d'Argens, et aussi avec milord Maréchal et le général de La Motte Fouqué : mais quand il écrit à ces vieux compagnons d'armes qui l'ont bien servi, une sorte de respect qu'on n'attendrait pas de cette nature sceptique se môle à la familiarité attendrie. Avec milord Maréchal, Jordan, le marquis d'Argens, le ton est de l'ami qui s'épanche, mais les pensées sont du 'roi. Confidemment encore et familièrement, dans la plus simple, la plus expansive, la plus alerte causerie, Frédéric conte au jour le jour ses travaux et les affaires de l'État : il dit tout, ses projets, ses espérances, ses joies, ses déceptions, ses peines. Il expose sans voiles, sans réticences et sans emphase, C'es hautes matières de politique qui dans la bouche des hommes d'État s'enveloppent a l'ordinaire d'un vague mystérieux et n'apparaissent qu'à travers la pompe des formules ofticielles. Et nulle part la grandeur de cet homme ne se mesure mieux que dans ces lettres, où il apparaît pour ainsi dire en déshabillé, en pleine action, et dans le feu de la besogne qu'il brasse infatigablement. Sans doute on reconnaît le politique réaliste qu'aucun scrupule ne gêne, qui se moque du sentiment et de la morale, sachant à fond les traités et les droits qu'ils déterminent, mais comme un homme d'affaires véreux étudie le code pour le tourner, n'ayant pour mobile que l'intérêt, et sacrifiant tout, parenté, honneur, bonne foi, aux résultats positifs, à l'accroissement de son royaume. Mais on s'aperçoit aussi et cela ne laisse pas d'être étrange, qiiie cette insensibilité et cette duplicité ne sont pas tout le fond de sa nature, qu il a vraiment aussi le sentiment et le respect de la justice, que la philosophie n'est pas chez lui un pur jeu d'esprit ou une grimace hypocrite, et qu'il était sincère en sa jeunesse dans son enthousiasme généreux, qui lui fai.sait réfuter Macliiavel. Si le roi démentit si vite les maximes liautement professées par le prince royal, ne concluez pas qu'il ait déposé à son avènement un masque par lequel il s'était plu à duper Voltaire et tout le monde. La contradiction qui éclata en iîii) à tous les yeux, quand il envahit la Silésie, lui fut imposée par le sentiment qu'il prit de son devoir de roi, en montant sur le Irôiiô. Il fallait que la Prusse vécût, et pour vivre, il fallait qu'elle s'agrandit, qu'elle rejoignît ses tronçons; cette œuvre ne pouvait s'accomphr que par la guerre; mais il fallait risquer le moins possible, c'est-à-dire qu'il ne fallait songer qu'à «soi et ne prendre conseil que de soi. Voilà ce que Frédéric sentit en devenant roi de Prusse : et cette idée lui dicta sa conduite, Jamais dans ses

jociations tonueuses et dans ses puenes injustes, il ne lui nduit par une pensée d 'amour-propre ou de grandeur personne. Il ne fut sans foi que par raison d'État, par dévouement à a chose publique : il fut réaliste au point de ne rien donner cnéme à ça gIoii*e. On peut bien l'en croire quan*^!, dans ses lettres, i) affirme je ne dis pas son droit, mais son devoir absolu de rompre tous les traités, de violer tous les engagements, dés que •'intérêt de l'État le commande, quand il i,e déclare obligé par si fonction de roi à n'avoir ni honneur ni conscience, qui empêche i 'at de gagner un avantage dans aucune occasion. I>n se donnant sans réserve, corps et âme, à l'État, il ne se réserve qu'un droit : celui de mourir à son heure. Quest-ce que la vie d'un homme comparée à la durée de ces grands corps, qui nous paraissent éternels au prii de notre brièveté? Et qu'importe alors qu'un homme vive quelques années de plus ou de moins ? Frédéric, qui sait ce qu'il vaut, ne se croit pas plus nécessaire qu'un autre : la Prusse vivra après comme avant lui. Voilà de quel ton, et par quel argument, il revendique la liberté du suicide, au milieu des désastres de lalguerre de Sept Ans. Car il forma vraiment le dessein de se tuer, quand il vit approcher le moment de l'irrémédiable défaite : il en délibéra, il s'y prépara avec une sérénité philosophique, et si la fortune ne lui était revenue, il aurait accompli cet acte sans donner à personne le droit de l'accuser de lâcheté et de désertion. Cette résolution qui lui donnait la certitude de ne pas subir l'hiimiliation d'une paix ruineuse fut la source de sa force pendant les années malheureuses qu'il traversa : les yeux fixés sur ce port qu'il savait lui être toujours ouvert pour mettre son honneur en sûreté, retrempant son énergie dans cette pensée consolante, il éleva son âme à la hauteur de tous les périls ; il lutta avec un héroïsme patient, que rien n'abattit, et il donna le temps à la chance de tourner. Je ne tais rien de plus beau et de plus pathétique que ces lettres écrites pendant la guerre de Sept Ans, où si simplement, avec tant de belle humeur à l'ordinaire, et parfois avec une si profonde émotion, ii enregistrait chaque jour le bon ou le mauvais succès de ses efforts, jamais exalté par les succès ni découragé par les revers, craignant tout et ne s'abattant de rien, bafouant ses ennemis, prenant son royaume en pitié, et notant ses propres fautes Au reste, jusque dans ces dures années, il garde son esprit libre : il lit, il philosophe. Il emporte Corneille et Bayle dans son bagage, et entre deux batailles, vainqueur ou vaincu, il enga;:o

une discussion sur quelque matière de littérature ou de métaphysique ; il cause théâtre ou religion ; il badine ou fait des vers.

II aimait les lettres, la philosophie, la musique avec passion. Jamais écrivain ni artiste i>e les aima d'un amour plus profond ni plus sincère. Il se plaisait à citer, à traduire, à imiter, à commenter la célèbre phrase de Cicéron sur les lettres, dans le plaidoyer pour le poète Archias ; c'était vraiment le credo de ce roi impie. Ses livres, sa flûte et quelques amis capables de tout dire et de tout entendre, c'était tout ce qui lui fallait pour être heureux. On sait ce qu'étaient ces soupers de Potsdam dont Voltaire wnserva toujours le souvenir enchanté : nous retrouvons ces conversations philosophiques, avec leur esprit étincelant et aussi leur hardiesse inouïe, dans la correspondance de Frédéric II. H appelait à lui tout ce qu'il connaissait d'hommes d'esprit et de philosophes : s'il ne pouvait avoir leur personne, il les engageait à causer à distance avec lui, comme il fit avec Dalembert que ses offres et ses promesses ne purent jamais attirer à Berlin. Il était vraiment philosophe et du fond de l'âme, il l'était plus que beaucoup de ceux dont il empruntait les doctrines, plus vraiment tolérant et libéral à coup sûr que la plupart d'entre eux, à qui sans doute il n'eût pas été prudent de confier l'autorité despotique.

Il ny a rien dans la correspondance de Frédéric qui soit plus cuiieux, et souvent plus comique, que celle qu'il entretint pendant près de cinquante années avec Voltaire, et qui remplit trois folumes entiers. Leurs rapports commencent en i736*V()llaire est l'auteur de la Ihnriade^ de Zàirc et des Lettret an (j taises; grand poète et grand philosophe, joignant le prestige de la persécution à la séduction du génie. Frédéric lui prodigue l'admiration avecl'emportementnaif de la jeunesse. Le grand homme est touché de cet enthousiasme, les princes ne l'ont pas encore habitué à leur encens. Voilà la conversation engagée entre eux : vers, théâtre, métaphysique, économie politique, il n'est rien qu'ils n'ef' fleurent et parfois ne discutent à fond. En passant, le grand écrivain corrige l'orthographe, les solécismes, les fautes de versification du prince allemand, qui n'est pas encore maître de notre langue, mais le devient chaque jour sous un tel précepteur : en même temps son style s'allège, sa plaisanterie s'affine, son goût s'épure.

Frédéric envoie des cadeaux, des ambassadeurs .i l'ami qu'il admire. Mais son ambition, son rêve serait de le posséder auprès de lui. Dpjmis qu'il est roi, il ne perd junitis coït (Mdi'e de vue: il va voir Voltaire, le fiut vmii'. I" L-'im^ i•i,^^^^^^,' ..pvnv.. .lu roi

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de Fr.ince, et le cajole comme êoi ivai i cl philosophe; il prodigue caresses, oITres, promesses pour le tvicnir, et sous mains tûclie de le brouiller avec sa cour et de lui rendre le retour en Fianci impossible. Knûn.en 1750, ses vœux sont comblés : Voltaire élit domicile à Berlin ; le voilà chambellan du roi de Prusse, membre de son Académie, décoré de son ordre, pensionné sur sa cassette, et convive habituel de ses fameux soupers. On sait quelle fut l'issue de cette intimité. Ce sont d abord des tracasseries, de« mots colportés et envenimés, puis des semonces du roi, desrécri» minations de Voltaire, et apréis des justifications et des raccommodements, la brouille définitive, irréparable. Voltaire se venge par ses Mémoirei et Frédéric dans ses lelti-es, où il n'a pas asser de mépris pour ce faquin, ce $célérat de Voltaire. Mais ces deux grands hommes ne pouvaient pas rester brouillés : leurs temi»éraments leur interdisaient de vivre réunis : mais leurs esprits s'attiraient invinciblement. Us ne pouvaient se passer Tun de l'autre : après quelques années de rupture et de silence, la correspondance reprend entre eux, et bientôt redevient aussi suivie, aussi familière, aussi intime qu'avant le malencontrenx voyage de Yollaire. Mais le ton pourtant a changé : ils n'attendent plus rien l'un de l'autre, et ils n'ont plus rien à se cacher l'un i l'autre. Ils se sont mesurés, estimés, pénétrés pendant les trois années de vie commune. Aussi ne se flatten. ils point ; les compliments qu'ils échangent sont l'expression d'une réelle sympathie d'intelligence et d'une admiration sincère. L'héroïque patience de Frédéric dans la guerre de Sept ans fait oublier i Voltaire qu'il est Français, et de son côté le roi applaudit du fond du cœur à tous les coups que Voltaire porte à riniolérance 3t à l'Église. Mais ils se jugent sans prévention : à l'occasion, le philosophe lance un coup de griffe à son royal ami, et Frédéric n'épargne pas les dures vérités au patriarche de Ferney. Jamais commerce ne fut plus exempt d'illusions de part et d'autre, et jamais amitié n'a admis de plus absolue franchise. Et ce qu'il y a d'admirable, c'est que ni l'un ni l'autre ne marque de mauvaise humeur, ni ne se montre offensé des choses déplaisante:, qu lî entend : il semble que Voltaire soit sans amour-propre, et le roi reçoit paisiblement des propos qu'un particulier ne supporterait pas. La raison est qu'ils savent qu'ils ont besoin l'un de l'autre, et chacun d'eux est assez assuré d't'Ire estimé par l'autre d uis sa naie grandeur pour n'avoir pas de sutccptibililé sur le re*lr.

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