‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 376 sur 547 · INÉGALITÉ NATURELLE DES ESPRITS · texte numérisé non relu

INÉGALITÉ NATURELLE DES ESPRITS

A d'Alembekt.

15 août 1777.

Je commen(;e ma lettre par des vers de (ihaulicu qui sont une leçon pour les vieillards de notre ûge : Ainsi, sans chagrins, sans noirceurs, De la fin de nos jours poison lent et funeste. Je sème encor de quelques fleurs Le peu de chemin qui me reste.

En pensant ainsi, les nuages de l'esprit se dissipent, et une douce tranquillité succède aux agitations qui nous troublent. Ce n'est pas à moi à prêcher les sages, c'est un poète philosophe qui leur parle. J'apprends que le comte de Falkenstein » a vu des ports, des arsenaux, des vaisseaux,

2. Château coostruit en 1745 par Frédéric II, i 2 kilomètres de Potr»

dam.

3. L'empereur Joseph II, qui voyageait en France sous ce nom.

Il passa près de Ferney et ne s'y ;(rrëta pas, au grand dépit de Voltaire.

1. II y était du reste parfaitement indifTérent, et se moquait volontiers de ces honnêles Allemands qui prenaient à cœur de dégrossir leur langue maternelle et de secouer le joug littéraire de la France. En lait de littérature, irèdéric est tout français.

des fabriques, et qu'il n'a point vu Voltaire; ces autres choses se rencontrent partout, et il faut des siècles pour produire un Voltaire. Si, j'avais été à la place de l'empereur je n'aurais pas passé par Ferney sans entendre le vieux patriarche, pour dire au moins que je l'ai vu et entenda Je crois, sur certaines anecdotes qui me sont parvenues, qu'une certaine dame Thérèse *, très peu philosophe, a aéfendu à son fds de voir le patriarche de la tolérance. Ce que l'empereur a de bon, il le tient de lui-même, c'est son propre fonds, c'est son caractère à lui, qui a perfectionné son éducation. Ce maréchal de Bathyani* qui l'a élevé, et que j'ai connu particulièrement, était un digne homme et capable de donner de bons principes à un jeune prince. Je le répète encore, Helvétius' s'est trompé dans son ouvrage de rÈspnt. Il soutient que les hommes naissent à peu près avec les mêmes talens ; cela est contredit par l'expérience. Les hommes portent en naissant un caractère indélébile ; l'éducation peut donner des connaissances, inspirer à l'élève la honte de ses défauts; mais l'éducation ne changera jamais la nature des choses. Le fond reste, et chaque individu porte en lui les principes de ses actions. Cela doit être, parce que nous découvrons des lois éternelles; est-il donc probable, dès que quelque chose est déterminé dans l'univers, que tout ne le soit pas? Je sais que j'agite une grande question ; mais en ni'adressant au plus sage philosophe des Gaules» c'est à lui de la résoudre.

1. L'impér.ilrice Marie-Thérèse, qui gouverna jusqu'à sa morl (1780).

2. D'une ancienne famillô hon^ groise, qui jusqu'à notre siècle a fourni dos liommes illustres à la maison d'AulricIie.

3. Hclvctius (1715-1771), donna en 171)8 sou livre de V Esprit, tout plein d'un lourd matérialisme, où

il s'efforce de prouver que toute la différence de l'iioiiiiiie et de la bête est dans la conformation des or- ^'anes, et que l'intérêt est le moi)ile de toutes les actions humaines.

Dans un ouvrage posthume sur Ylfomme, ses /'ncnltés intellecludles et son ëducalion, il soutient que toutes les intclligeiicetf sont naturellement égales.

Page 1