‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 456 sur 547 · I. — BEAUMARCHAIS MARCHAND DE BOIS · texte numérisé non relu

I. — BEAUMARCHAIS MARCHAND DE BOIS

A Madame m BEàOiiAacMAii *.

De Rivarennes, le 15 juillet 17G9.

Tu m'inviies à t'ecrire, ma bonne amie, je le veux de ( >ut mon cœur : c'e.stun agréable délassement aux fatigues

1. Geneviève-Madeleine Watcbled, 1 rai «tes .Meniis-I'laisirs. Déjà vruriuiveuve de M. Lévêque, garde gêné- I même, il l'avait épousée en 1768.

LETTRES DU DIX-HUITIfîME SIÈCLE.

forcées de mon séjour en ce village ^ Des chefs en mésintelligence qu'il a fallu réconcilier, des commis à entendre en leurs plaintes et leurs demandes, un compte de plus de 100 000 écus morcelé en pièces de 20 et 50 sols à régler, et dont il faut décharger le caissier comptable ; les différens ports à visiter'; deux cents ouvriers des ventes dans la forêt à voir, et leurs ouvrages à examiner; deux cent quatre-vingts arpens de bois à bas dont il faut régler la fabrication et le transport; de nouveaux chemins de la forêt à la rivière à faire construire, les anciens à raccommoder, trois ou quatre cent milliers de foin à faire serrer, la provision d'avoine de trente chevaux de trait à faire, trente autres chevaux à acheter pour monter six guimbardes ^ ou charrois en plus pour transporter avant l'hiver tout notre bois de marine; des portes et des écluses à construire sur la rivière d'Indre pour nous donner de l'eau toute l'année à l'endroit où l'on charge les bois, cinquante bateaux qui attendent leurs charges pour s'en aller à Tours, Saumur, Angers et Nantes; les baux de sept ou huit fermes réunies pour les provisions d'une maison de trente personnes à signer, l'inventaire général de notre recette et dépense depuis deux ans à régler : voilà, ma chère femme, en bref, la somme de mes travaux, dont une partie est déjà terminée et l'autre en bon train.

Tu vois, chère amie, que l'on ne dort pas tant ici qu'à Pantin*; mais l'activité de ce travail forcé ne me déplaît pas ; depuis que je suis arrivé dans cette retraite inaccessible à la vanité, je n'ai vu que des gens simples et sans manières, tels que je désire souvent être. Je loge dans mes bureaux, qui sont une bonne ferme bien paysanne, entre basse-cour et potager, et entourée de haie vive ; ma chambre, tapissée des quatre murs blanchis, a oour meubles un mau-

1 . Bcauinarcliais, avec le concours de Paris du Vernay, avait aclielé wriP <;randc i)arlie de la forêl de Cliiiion qu'il exploita pendant de longues années.

2. D'où parlf'til les ir;iiiis de iiois (lolto et les hateanx.

.">. Cliarint long et couvert, 5 ijuatrc roues.

i. Où sa femme s'était installée.

BEAUMARCHAIS. i9\

vais lit, où je dors comme une soupe, quatre chaises de paille, une table de chêne, une grande cheminée sans parement ni tablette; mais je vois de ma fenêtre», en l'écrivant, toutes les varennes», ou prairies du vallon que j'habite, remplies d'hommes robustes et basanés, qui coupent et voiturent du fourrage avec des attelées* de bœufs; une multitude de femmes et de filles, le râteau sur l'épaule ou dans la main, poussent dans l'air, en travaillant, des chants aigus que j'entends de ma table; à travers les arbres, dans le lointain, je vois le cours tortueux de l'Indre et un château antique, flanqué de tourelles, qui appartient à ma voisine, Mme de Roncée. Le tout est couronné des cimes chenues d'arbres qui se multiplient à perte de vue jusqu'à la crête des hauteurs qui nous environnent, de sorte qu'elles forment un grand encadrement sphérique à l'horizon qu'elles bornent de toutes parts. Ce tableau n'est pas sans charmes. Du bon gros pain, une nourriture plus que modeste, du vin exécrable composent mes repas. En vérité, si j'osais te souhaiter le mal de manquer de tout dans un pays perdu, je regretterais bien fort de ne pas t'a voir à mes ' Adieu, mon amie. Si tu trouves que mon détail ;^..: . amuser nos bons parens et amis, je te laisse la maîtresse d'en faire lecture un soir entre vous; tu lee embrasserai bien tous par là-dessus, et bonsoir, je vais me coucher. Et mon fiJs, mon fils! comment se portc-l-il? Je ris, quand je pense que je travaille pour lui.

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