PIERRE-AUGUSTIN CARON DE BEAUMARCHAIS
Si la correspondance complète de Beaumarchais était imprimée l(Hit entière et convenablement classée, ce serait un des plus cmicui monuments du xviii» siècle. On y verrait s'étaler au grand jour cette nature si complexe, si exubérante, si sensible, si joyeuse, si com-ageuse, mélange inimaginable de polissonnerie et de lierté.'de rouerie et de droiture, de bouffonnerie et d'entliou* siasme, l'authentique original de Figaro, mais original aussi intéressant, plus riche, et enfin plus estimable que la copie. On y suivrait toutes les vicissitudes de cette existence romanesque et tapageuse, telle que l'imagination de Beaumarchais n'en eût point rêvé de plus étonnante : scénario d'une pièce sans nom, tour i tour comédie, drame, tragédie, mélodrame, opéra-comique, farce; où tous les sujets se mêlent et se coudoient, infortunes bourgeoises avec duels et enlèvements, spéculations industrielles, intrigues policières, fournitures militaires, politique étrangère et diplomatie, procès, condamnations judiciaires, popularité bruyante emprisonnements, succès littéraires, enfin pour dénouementla ruine et l'oubli. Et le héros de cette invraisemblable pièce apparaîtrait sous tous les costumes et traverserait tous les mondes, horloger, musicien, secrétaire du roi et, dès lors, gentilhomme, lieutenant général des chasses, marchand de bois, auteur dramatique, millionnaire, plaideur et traîné en justice, déclaré infâme par le Parlement et chargé de missions conlidentielles par le roi, soutien de famille et premier allié des États-Unis d'Amérique, précurseur et victime de la Révolution, donnant le premier coup à l'ancien régime et persécuté par le nouveau comme suspect d'attachement à l'ancien. Cet esprit et cette fortune, tout cela serait peint dans ta correspondance de Beaumarchais, comme Voltaire vit dans la sienne : on a le droit de l'aflirmer, après la lecture des lettres qui sont éparses dans les œuvres de Beaumarchais et dans les ou-
1. Œuvres complètes, Furno. I do mes iioIps. La corrospoiuliince
1855, p'. in-8. ia n'eu ai tiré (|iie la leltrc n*2. Les aiilres ont t-lé exlrailcs de l'ouvraj^c de M. de Loménic, ïh-anmarchnis et son temps (ISoO, 2 voL in-8), aii(|uel ji! suis Irès redevable aussi •pour lieauc-DUp
do licaumarcliais est loin d'avoir été publiée tout, entière. M. I.intilliac a complété le livi-e de M. de Loiuéuie dans son ouvrai^e récent, si plein (le détails nouveaux, mais beaucoup (b; leUres sont encore inédites,
BEAUMARCHAIS. ...vj
n-ages qui lui ont été consacrés. Et je ne sais si la meilleure réhabilitation — on l'a tant de fois tentée et jamais avec un plein succès — ne serait pas pour lui la publication intégrale et complète de ses lettres intimes, échappées dans le feu des aifaircs et d'une absolue sincérité. Car, avec cet esprit dont Voltaire était jaloux et qui le séduisait pourtant, avec cette imagination étourdissante qui débordait dans toutes les paroles et dans tous les actes de Beaumarchais, on ne manquerait pas d'y apercevoir toutes les qualités qui, sans composer la haute et sérieuse moralité, en peuvent cependant atténuer et faire pardonner l'absence : cet homme d'argent ne tint jamais i l'argent; il le donna comme il le gagnait ; il eut une Traie bonté, une sensibilité qui ne s'évaporait point en phrases et en larmes, et qui du cœur descendait à la bourse, un fond de simpHcité native et de générosité loyale, qui fit que ce brasseur d'affaires, ce maître en intrigues gâta toujours ses entreprises par trop de bonhomie et de confiance. La vraie justification de de Beaumarchais est li. Ce fut un aventuner honnête, qui ne regarda pas de très près aux moyens, mais qui ne poursuivait que le bien ou ce qpie son imagination lui représentait comme tel. Ce fut un faiseur de génie, qui, dans tous les scandales où il fut mêlé, ne parut jamais que conmie dupe. Il avait bien vu lui-même que c'était là ce qui le relevait : aussi l'a-t-il dit dans ses derniers jours, quand il revoyait toute sa vie si étrangement accidentée. Et cet éloge qu'il se donnait en écrivant à Talleyrand — non le plus grand peut-être qu'on puisse lui donner, mais le plus propre à son personnage et le plus nécessaire à sa réputation, — Fonlanes, juge impuiiil et qui l'avait connu, le lui a confirmé expressément.