‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 482 sur 547 · A L'ILE DE FRANCE · texte numérisé non relu

A L'ILE DE FRANCE

Ac MÊME.

Je ne sais, Monsieur et cher ami, si celte lettre voiis parviendra ; je n'ai encore reçu aucune réponse aux nfîiennes. Je désire avec ardeur de retourner en France; il n'y a rien ici qui puisse flatter l'ambition ou la fortune.

Je suis bien las de courir le monde, je ne désire plus qu'une retraite; vous qui vivez dans une république, n'y aurait-il pas dans votre voisinage quelque famille simple et honnête où un honnête homme pût trouver à s'établir. 0 liberté! ô champs ! séjour de paix et de félicité; la faveur des rois ne vaut pas le bonheur de vivre libre au milieu d'un voisinage d'hommes francs et vivant suivant les lois de la nature.

Tout ici est dépravé»! SI vous voyiez la condition des malheureux noirs ! si vous saviez ce que c'est que d'être deux ans sans recevoir de réponse de ses amis, de traverser quatre ou cinq mille lieues de mer, et, au bout de tout cela, d'habiter une lie pauvre où toutes les passions fermentent, où l'on n'est payé qu'avec du papier, etc., etc. Que les hommes sont fous! Ne valait-il pas mieux que j'employasse le crédit du baron de Breteuil* à m'obtenir en France quelque emploi honnête? Ne valait-il pas mieux se jeter au fond d'une campagne, sur la terre d'un bon et simple paysan dont j'aurais épousé la fille? j'aurais trouvé des amis, des vertus, de la liberté, un peu d'aisance, et l'espoir d'accroître ma fortune, biens qu'on ne trouve point ici.

Je reçois par le vaisseau le Jason votre première lettre' datée du 16 juin, qui me comble de joie et de peine. Vous ;ngez bien du plaisir que me donnent vos nouvelles, mais

1. Il y a ici un curieux inclaiif,M', de sentimeril, (rinimniiili; cf de soiu-.i-i iiialoriel», tout cela s'exril- (ant «t »'ni^vii»ant mnluelIciTient ■'

c'f'st uti éliU. avisez ordiiiniro chez Ilpiii;ii(liii (le Siiiiit-Picrre, peiul.iiit ses aiiiiùcs ilc luUe.

î. Cf p. 457, u. 6

^...i,> ,,>./, >(u' mon élat, mes vues et mes espéryiices, des idées qui me désolent.

Imaginez-tous que je suis plus loin des Indes que tous ne l'êtes à Genève. Vous ne savez peut-être pas qu'on nous paie avec du papier qui rend tout ce qui Tient de ces pays plus cher qu'à Paris. Jugez où je pourrais trouver des monnaies du Mogol, je n'ai pas manié un écu depuis un an. Les noirs s'habillent ici d'une chemise et d'un caleçon, la plupart sont nus; quant aux plans de ce pays, je suis occupé du soin de faire raccommoder les bâtimens civils, voilà ma fonction. Quant aux désagrémens de mon état, je renonce pour la vie à être ingénieur des colonies; il est plus honnête d'être maître maçon h Paris. Je ne vous fatiguerai point de mes inquiétudes ni de mes chagrins que je supporte avec l'espérance de les toir finir en retournant en Europe».

Les collections d'histoire naturelle coûtent ici beaucoup. J'ai quêté çà et là quelques mauvaises coquilles que je partagerai de bon cœur avec vous. Figurez-vous, mon ami, qu'un homme sans argent est, pour ce pays» un corps sans âme.

Mon intention est défaire un ouvrage sur l'Ile-de-France; j'y travaille, et j'espère qu'il me vaudra, par le crédit de mes patrons, une récompense du ministre à mon retour.

Je me bâte de finir ma lettre, un vaisseau va partir, et les occasions sont rares. Conservez-moi mes anciens amis donnez-moi souvent de vos nouveliei, et croyeique je suis avec un vrai attachement,

Votre serviteur et ami.

Au Port-louis de l'Ile-de- Franco, le 18 avril 1770.

1 , It rcuira eu France l'aniiéc sui- ( qu'il vient d'y arrivor. Ce voyage lai tiule : il écrit le 3 jiiillel, de Paris, ! servit au muiiis à U^uver sa voie.

G20 LETTRES DU DIX-UUlTiÊME SIÈCLE.

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