‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 489 sur 547 · DISCUSSION A L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

DISCUSSION A L'ACADÉMIE

A SX SECONDE rEHIlE*.

J'ai bien envie de te revoir; je dépense ici mon temps en menue monnaie, et quelquefois en disputes : j'en ai eu une vive à l'Institut. Imagine-toi qu'ils ont mis dans leur nouveau Dictionnaire', a»!.i mot appartenir : il appartient à un père de châtier tex enfans. Je leur ai dit qu'il était étrange que de cent devoirs qui liaient un père à ses enfans, ils eussent choisi celui qui pouvait le leur rendre odieux. Làdessus, Morellet*, le dur; Suard, le pâle; Parney, l'érolique; Naigeon, l'athée; et autres, tous citant l'Écriture "^ et criant à la fois, m'ont assailli de passages et se sont réunis contre moi, suivant leur coutume. Alors, m'animant à mon tour, je leur ai dit que leurs citations étaient de pédans et de gens de collège, et que, quand je serais seul de mon opinion, je la maintiendrais contre tous. Ils ont été aux voix,

1. CeUeleUre est de 1779, l'année où Louis XVI aiïraiicliil les serfs de Saint-Claude, dans le Jura.

i. Il avait épousé en premières noces M'" Félicité Didot; il se remaria il M"* de Pelleport, qui après sa mort devint la Temme d'Aimé Kartin.

3. La cinquième édition du Diclionuaire avait paru en 1798. On commençait à préparer la sixième ^ui ne parut qu'en 1855.

i. L'abbé Morellet (1797-1819),

encyciop/y.Mte, économiste, traducteur du «j*aité des Délits et de* peineê, de Beccaria. — Suard, cf.

p.605,n.l. — Pamy (175M8U),le poète, né k l'Ile Bourbon. — JNaigeon (17r)8-1810) : ce tilie .l'.Ulioo est rosir atl.'iclié au nom de i\aignou et l'y snuvé seul de l'oubli..

5. Ce Irait est bien saisi. Tons ces iiliilosoplics,- déistes, ou alliées avaient toujours rÉcritiiie à la boHilie, Jamais les chiélit'n.s ng 'oui tant (.ilce.

It'vnnt Ions la ninin ;iii .ici; ol comme ils s'appbudissaioiil d'avoir une majorité très grande, je leur ai dit que je récusais leur témoignage, parce ({u'ils étaient tous célibataires. Telles sont les scènes où je m'expose quand je veux soutenir quelque vérité naturelle; mais il me convient de temps en temps de défendre les lois de la nature corslre des gens qui ne connaissent que celles de la fortune et du crédit.

JEAN-FRANÇOIS DUGIS'

Dans l'extrême décadence du théâtre classique, deux taienti intéressants se rencontrent : Ducis et Lemercier. Tous les deux ont eu dans l'esprit quelque chose qu'ils n'ont pas su réaliseï dans leurs œuvres : leur originalité n'a pas su se faire jour, étouffée qu'elle était par des traditions et des régies, plus tyranniques à mesure qu'on les comprenait moins. Venus plus tard, ils auraient prolité de la révolution qu'ils n'avaient pas la force de faire, ils aur:ii( ni peut-être donné k leurs ouvrages une beauté durable, au lieu qu'on est réduit à chercher, pour les louer, des intentions excellentes et des germes de nouveautés fécondes.

Les lettre» de Ducii nous aident i résoudre le problème que ses tragédies soulèvent. On y découvre ce qui lui a manqué, en voyant ce qu'il avait : une àme ardente, une sincérité absolue, s[ui le rendait incapable d'exprimer les passions qu'il n'avait pas senties, une intelligence forte, éprise de la nature et de la vérité. Il a eu assez de hardiesse et de justesse de goût pour adinii*er Shakespeare, et, notons-le bien, tout Shakespeare : il a manqué d'audace dans l'exécution, et sa poésie, plus timide que sa critique, ne s'est pas affranchie des préjugés étroits du goût mondain et des fausses conventions de la tragédie pseudo-classique, l'ir.strument lui a fait défaut, il n'a pas su se créer la forme qu'il lui fallait, et son génie est resté emprisonné dans 1« style eiD-

1. Œuvres posl/iuini's, Paris, i de Dutis ;»ux l. III cl IV do la Cor- 1827, 2* pallie. — Il y a des leltres I respondancr de il. de SaitU-l'ierre

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plialique, abstrait et vague, qui pouvait sufiire aux La Harpe et aux Leinicrre.

L'homme impose le respect. Je ne crois pas qu'on rencontre dans toute la littérature une âme plus honnête, plus candide, plus pure. Ce fut le meilleur des fils, le meilleur des pères, le meilleur des amis, le meilleur des oncles. Le bon Dueis, voilà le nom qui lui convient excellemment et qui le peint. Il aimait la vie humble, obscure, en famille, à la campagne. De toute la personne de ce Savoyard, un peu rustique, très indulgent et très tendre, s'exhale un parfiun d'idylle. Cependant ne nous y trompons pas : Ducis n'est pas mi sentimental fade et pleureur, un peu niaisement optimiste, comme on en voit plus d'un à la fin du ivni» siècle. Sous cette enveloppe de bonté attendrie, qui fait parfois sourire et qui date la physionomie, se cache une âme éaergique, hautaine, armée de volonté, sur qui ni les passions ni la fortune n'ont de prise, qui embrasse fièrement la pauvreté et trouve la paix dans le renoncement. Il y a du stoïcien dans le bon Ducis ; il y a aussi du Chartreux. Il n'a pas l'austère raideur du philosophe antique : il a la sérénité souriante de l'ascète chrétien Voilà le fond de Ducis, la vraie nature de son âme. Aussi ne nous moquons pas de lui quand il iimvR parle des jeux de tonnefrCy unis aux jeux de flûte dans son clavecin poétique^ ou de ce je ne iaù quoi d'indotnpté dans son âme douce, qui Innse avec fureur les chaînes mitérablet de* institutions humaines. h disait vrai dans son orgueil naïf. Hais il avait trop de politesse, et trop de respect des bienséances poétiques pour permettre à ce tonnerre de résonner djins son style, à cea révoltes furieuses do quitter les profondeurs de son âme.

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