‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 49 sur 547 · UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

UNIVERSELLE

4 M. D£ Sàint-Vinceks *.

A Vauvenargues, le 30 novembre 1740.

Je suis touché et persuadé, mon cher Saint-Vincens, de l'intérêt que vous prenez à ma santé; il est vrai qu il man-

1. La terrasse du château de Vauyenargucs, bfiti au pied de la montagne Sainte- Victoire, k peu de distance d'Aix.

t. Faoris de Saint- VijaMBS( 1718-

1798), fut conseiller, puis présiden' à mortier au parlement d'Aix. Il fut couuu comme anli(|uairc, et fut associé correspondant de rAcadcniie des inscriptioiM.

quait quelque chose au plais que j'ai de la Toir rétablir; je l'ai senti en lisant voire lettre, et j'ai fait l'expérience il^ tout ce que l'amitié peut ajouter de douceur et de sensibilité aux joies les plus naturelles

En vérité, mon cher Saint-Vincens, rien n'est parfait san l'amitié, rien n'est entier, rien n'est sensible; je plains eux qui la négligent, et qui .ne veulent chercher leur bonheur que dans eux-mêmes. Il y a des momens de force, lies momens d'élévation, de passion et d'enthousiasme, où l'âme peut se suffire, et dédaigner tout secours, ivre de sa propre grandeur : le pliiloso[)he dont vous me parlez ne voulait tromper personne, en bravant des douleurs aiguës; son esprit, possédé du charme et du goût de la vertu, ne les sentait presque pas; il était dans une espèce de délire, <|ui affaiblissait le senliinent de tous ses maux; et il ne tToyail pas même que c'en lussent de réels, dans le temps jii'il les surmontait, qu'il conservait son courage, et «ju'il lait embrasé d'un sentiment bien plus vif, bien plus pur, bien plus ardent; mais, si on l'eût interrogé une lu*ure après, il n'aurait peut-être pas répondu de même. Le feu de l'orgueil, de la gloire, se consume bientôt lui-même, lors()uil ne lire point de noiirrilure du dehors; il tombe, il péril, il s'éteint; et alors, mon cher Saint-Vincens, l'honnne éprouve de la douleur; il en reconnaît le pouvoir, et ne trouve au dedans de lui que ce vide é|iouvanl:ible que vous avez éprouvé. Les hommes, mon cher Saint-Vincens. ne font qu'une société, l'univers entier n'est qu'un toni, il n'y a dans toute la nature qu'une seule âme, un seul corps* ; celui qui se retranche de ce corps fait périr la vie en lui, il se sèche, il se consume dans une affreuse langueur: il est digne de compassion. Mais quelle boulfée d« philosophie, quelle ridicule abondance !

1. Voilà encore des idées stoïcieiun's. C'e«*l Itiou Ij-de-isii* que les anciens lond.iienl les senliincnis

el les devoirs de mutuelle aflTeclinii, de bienfaisance et d'humanité entre tous les hommes.

Wi LETTRES DU DlX-HUlTIÊME SIÈCLE.

5. — COMPARAISON DE CORNEILLE ET DE RACINE. A Monsieur de Voltaire *.

A Nancy, le 4 avril 1745.

Il y a longtemps, Monsieur, que j'ai une dispute ridicule et que je ne veux finir que par votre autorité : c'est sur une matière qui vous est connue. Je n'ai pas besoin de vous prévenir par beaucoup de paroles : je veux vous parler de deux hommes que vous honorez, de deux hommes qui ont partagé leur siècle, deux hommes que tout le monde admire, en un mot, Corneille et Racine; il suffit de les nommer. Après cela, oserai-je vous dire les idées que j'en ai formées? en voici, du moins, quelques-unes.

Les héros de Corneille disent de grandes choses sans les inspirer; ceux de Racine les inspirent sans les dire; les uns parlent, et longuement, afin de se faire connaître ; les aulres se font connaître parce qu'ils parlent. Surtout, Corneille paraît ignorer que les hommes se caractérisent souvent davantage par les choses qu'ils ne disent pas que par celles qu'ils disent.

Lorsque Racine veut peindre Acomat, il lui fait dire ces

Quoi! tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée? Crois-tu qu'ils me suivraient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur visir^f

L'on voit dans les deux premiers vers un général disgracié, qui s'attendrit par le souvenir de sa gloire et sur Vattachement des troupes; dans les deux derniers, un reoelle qui médite quelque dessein. Voilà comme il échappa

1. C'est cette lettre qui lia le j taire, p. 115 : il rend plus dt ju*eummerce de Vauvenargues et de i Uce à Corneille. Voltaire. Voysi la réponse de Vol- | t. B^jatet, a. 1, m. 1.

lux hommes de se caractériser, sans aucune intention marquée. On en trouverait un million d'exemples dans Racine, plus sensibles que celui-ci ; c'est là sa manière de peindre. Il est vrai qu'il la quitte un peu, lorsqu'il met dans la bouche du même Acomat :

Et t'il faut que je meure, Mourons; moi, cher Osmin, comme un visir; et toi, Comme le favori d'un homme tel qtie moi *.

Ces paroles ne sont peut-être pas d'un grand homme*, mais je les cite parce qu'elles semblent imitées du style de Corneille; et c'est là ce que j'appelle, en quelque sorte, parler pour se faire connaître et dire de grandes choses sans les inspirer.

Je sais qu'on a dit' de Corneille qu'il s'était attaché à peindre les hommes tels qu'ils devaient être : il est donc sûr, au moins, qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étaient, je m'en tiens à cet aveu là. Corneille a cru donner, sans doute, à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature; les peintres n'ont pas eu la même présomption : quand ils ont voulu peindre les esprits célestes, ils ont pris les traits de l'enfance : C'était, néanmoins, un beau champ pour leur imagination; mais c'est qu'ils étaient persuadés que l'imagination des hommes, d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvait donner de la vie à ses propres inventions. Si le grand Corneille, iHonsieur, avait fait encore attention que tous les panégyriques étaient froids, il en aurait trouvé la cause en ce que les orateurs voulaient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes.

Corneille n'avait point de goût, parce que le bon goût n'étant qu'un sentiment vif et fidèle de la belle nature, ceux qui n'ont pas un esprit naturel ne peuvent l'avoir que mauvais: aussi l'a-t-il fait paraître, non-seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, ayant

t. Ibtd., a. IV, I L C'Mt La Bruy«-ie qui l'a iH.

préféré les Latins et l'enflure des Espagnols aux divins génies de la Grèce.

Racine n'est pas sansdélïiuts : quel homme en fut jamais exempt? Mais qui donna jamais au théâtre plus de pompe et de dignité? qui éleva plus haut la parole, et y versa plus de douceur? Quelle facilité, quelle abondance, quelle poésie, quelles images, quel sublime dans Athalie ! Quel art dans tout ce qu'il a fait! Quels caractères! Et n'est-ce pas encore une chose admirable qu'il ait su mêler aux passions, et à toute la véhémence et à la naïveté du sentiment, tout l'or de l'imaginatiun? En un mot, il me semble aussi supérieur à Corneille par la poésie et le génie, que par l'esprit, le goûl et la délicatesse. Mais l'esprit principalement a manqué à Corneille ; et, lorsque je compare ses préceptes et ses longs raisonnemens aux froides et pesantes moralités de Rousseau dans ses Epîtres^ je ne trouve ni plus de pénétration, ni plus d'étendue d'esprit à l'un qu'à l'autre*.

Cependant, les ouvrages de Corneille sont en possession d'une admiration bien constante, et cela ne me surprend pas. Y a-t-il rien qui se soutienne davantage que la passion des romans? Il y en a qu'on ne relit guère, j'en conviens; mais on court tous les ouvrages» qui paraissent dans le même genre, et l'on ne s'en rebuie point. L'inconstance du public n'est qu'à l'égard des auteurs, mais son goût est constamment faux. Or, la cause de cette contrariété apparente, c'est que les habiles ramènent le jugement du public; mais ils ne peuvent pas de même corriger son goût, parce que l'âme a ses inclinations indépendantes de ses opinions. Ce qu'elle ne sent pas d'abord, elle ne le sent point par degrés, comme elle fait en jugeant; et voilà ce qui fait qu«» l'on voit des ouvrages que le public critique après les maîtres, qui ne lui en plaisent pas moins, parce que le public ne les critique que par réflexion, et les goûte par sentiment.

D'expliquer pourquoi les romans meurent dans un si prompt oubli, et Corneille soutient sa gloire, c'est U l'avan*

Page 1