‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 50 sur 547 · Le raiii)ioclu',mnn,t «^st tout à fait injuste · texte numérisé non relu

Le raiii)ioclu',mnn,t «^st tout à fait injuste

LE MARQUtS DE TAUVENARGUES.

lage du théâtre. On y fait revivre les morts ; et, comme on se dégoûte bien plus vite de la lecture d'une action que de sa représentation, on voit jouer dix fois sans peine unt ♦ragédie très médiocre*, qu'on ne pourrait jamais relire; enfin, les gens du métier soutiennent les ouvrages de Corneille, et c'est la plus forte objection. Mais peut-être y en a-l-il plusieurs qui se laissent emporter aux mêmes choses que le peuple; il n'est pas sans exemple qu'avec de l'esprit on aime les fictions sans vraisemblance, et les choses hors de la nature*. D'autres ont assez de modestie pour déférer, au moins, dans le public, à l'autorité du grand nombre et d'un siècle très respectable; mais il y en a aussi que leur génie dispense de ces égards. J'ose dire. Monsieur, que ces derniers ne se doivent qu'à la vérité : c'est à eux d'arrêter le progrès des erreurs. J'ai assez de connaissance, Monsieur, de vos ouvrages, pour connaitic vos déférences, vos ménagemens pour les noms consacrés par la voix publique; mais voulez-vous. Monsieur, faire comme Despréaux, qui a loué, toute sa vie, Voiture, et qui est mort sans avoir la force de se rétracter? J'ose croire que le public ne mérite pas ce respect. Je vois que l'on parle partout d'un poète sans enthousiasme*, sans élévation, sans sublime; d'un homme qui fait des odes par article, comme il disait luimême de M. de la Motte et qui, n'ayant point de talent que celui de fondre avec quelque force dans ses poésies des mages empruntées de divers auteurs, découvre partout, ce me semble, son peu d'invention. Si j'osais vous dire, Monsieur, à côté de qui le public place un écrivain si médiocre, à qui même il se fait honneur de le préférer quelquefois! Mais il ne faut pas que cette injustice vous sur-

1. On lira peut-être plus facileiinnl un mauvais roman qu'on ne supportera une mauvaise pièce, à moins que le jeu des acteurs ne tasse illusion, et ne fasse prendre pour bon ce qui est mauvais.

%. liBsi M"" de Sévifné lisait avec

passion les romans de La Calprenède.

3. Rien ne devait aller plus au cœur de Voltaire que celte sévérité de Vauvenargues contre J.-B. Rousseau ; au reste eette sévérité u'ttai pas iajust*

prenne ni vous choque : de mille personnes qui lisent, il n'y en a peut-être pas une qui ne préfère, en secret, l'esprit de M. de Fontenelle au sublime de M. de Meaux, et l'imagination des Lettres persanes à la perfection des Lettres provinciales y où l'on est étonné de voir ce que l'art a de plus profond, avec toute la véiiémence et toute la naïvet»^ de la nature. C'est que les choses ne font impression sur les hommes que selon la proportion qu'elles ont avec leur génie; ainsi le vrai, le faux, le sublime, le bas, etc., tout glisse sur bien des esprits et ne peut aller jusqu'à eux : c'est par la même raison [qui fait]* que les choses trop petites par rapport à notre vue lui échappent et que les trop grandes roffusquent*. D'où vient que tant de gens e«core préfèrent à la profondeur méthodique de M. Locke', la mémoire féconde et décousue de M. Bayle, qui n'ayant pas peut-être l'esprit ass^^i vaste pour former le plan d'un ouvrage régulier, entasse, dans ses Réflexions sur la comète, tant d'idées philosophiques qui n'ont pas un rapport plus nécessaire entre elles que les fades histoires de Mme de Villedieu*. D'où vient cela? Toujours du même fonds : c'est que cette demi-profondeur de M. Bayle est plus proportionnée aux hommes.

Que si l'on se trompe ainsi sur des choses de jugement, combien, à plus forte raison, sur des matières de goût, où il faut sentir, ce me semble, sans aucune gradation, le sentiment dépendant moins des choses que de la vitesse avec laquelle l'esprit les pénètre !

Je parlerais encore là-dessus longtemps, si je pouvais oublier à qui je parle. Pardonnez, Monsieur, à mon âge et au métier que je fais, le ridicule de tant de décisions aussi

1. Ces deux mots sont de trop pour le sens et pour U correction de la phrase.

2. 11 y a ici un souvenir de i^ascal : « Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop ^ de bruit nous assourdit ; trop de lumière éblouit, ^tc . {Pensée», I, 1.)

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