‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 516 sur 547 · MADAME ROLAND · texte numérisé non relu

MADAME ROLAND

VARIE-JRANNK PHI.IPON

Fillo d'un maître graveur pour bijoux, étais et d««su8 de Bontre, Mlle Phlipon montra dés son enfancA une éneigie capable de dégénérer tantôt en obstination et tantôt en violence, une sensibilité ardente et universelle, une intelligence vive et curieuse, que rien ne rassasiait ni ne rebutait. Littérature, morale, histoire, géographie, économie, algèbre, géométrie, histoire naturelle, physique, astronomie, elle embrasse tout avidement ; elle épuise tout. A dix neuf ans elle ^émit sur le relâchement des moBui-s: à dix neuf ans aussi, elle en a lini ave« l'histoire : elle prononce qu'elle connaît suffisamment le mondo civil et politique. Liseuse infatigable, elle ne choisit pas : « lo déiiir de connaître, aiguisé par la solitude, écrivait-elle plut tard, me faisait dévorer alternativement l'Écriture Sainte et de mauvais romans, Plutarque et Saint-François de Sales, suivant que je pouvais attraper l'un ou l'autre ». Elle passe de Candide ;'i l'Introduction à la vie dévote, et de Vliiadeau Dictionnaire phi- 'osophique. Elle vénère BulTon. Mais elle est idolâtre surtout do Rousseau : ivre de ses écrits, elle Veut le voir lui-même, elle \.« rue Plâirière et se fait rudement éconduire par Thérèse Leva» îcur. Une amie lui fait cadeau un jour des œuvres complètes de Rousseau : sa joie est sans bornes; elle saisit un volume, elle passe une partie de la nuit i le relire, «C fond ao larmâs délicieuses.

On ronçolt qneï boulî!onnpm?nt 'te pensées tant de l*«rt'ii-.'-«

1. Toutes les éditions des lettre* de M" Roland ont perdu leur valeur dnpuis les publicn lions de M. Claude PciToud, qui donnent un leitc correct, établi, toutes les Toi» qu'il a été possible, «ur les manuscrits autographes : Lettres de Urne Roland, 1780-1793, 2 vol. gr. in-S', Paris, 1900-1902 : Lettres de Mme Roland.

Nouvelle série, 1767-1780, 2 vol.

ln-8% Paris, 1915-1913. M. Perroud

a donné égaiemaai nne édition ert* tique des Mémoires (Pari-, 2 vol., in-8*, 19 5) publié'* d'abord vn l'as III par Dose ; i la fin se Irouvont les Lettres de la Prison. — On trouvera en a|>|>endice une des lettres inédites qu'a révélée» 11. Perroud; c'est un document intéressant sur le progrès du goût fiour la littérature anglaise et pour Sliakspoareao France au xviu* siècle.

G>M l.ETTRES DU DIX-IIUITIÈME SIECLE.

diverses durent produire dans un cerveau de jeune fille. D'abord elle y perdit la foi : d'un mysticisme exalté, elle passe au plus complet scepticisme, ne s'arrêtant pas même au déisme de Voltaire et de Rousseau ; et la Profenion de foi du Vicaire aavoyarJ ne lui donne qu'une jouissance d'imagination sans ébranler sa raison. Puis les doctrines politiques et sociales des philosophes la pénètrent : elle s'instruit dans l'abbé Raynal à haïr le despotisme. A vingt ans elle est républicaine : elle aspire à l'égalité, à la liberté, avec lesquelles la vertu et la justice régneraient sur l'humanité régénérée et pour jamais heureuse. Elle ne pense pas seulement à la France : ses rêves embrassent le monde.

Toutes ces connaissances ramassées à la hâte et ces reflexions infinies sur les questions les plus hautes et les plus abstraites ne contentaient pas son âme avide de sentir. Elle aimait passionnément la musique : elle jouait de la guitare et du violon ; elle allait aux messes en musique pleurer à chaudes larmes. Elle se connaissait aux tableaux, visitait l'atelier de Greuze et critiquait finement sa Cruche eatsée. Elle regardait la nature avec enivrement, et de son second étage sur le quai, en face du Louvre, elle voyait le soleil se coucher sur les hauteurs de Chaillot, l'âme toute transportée de cet étonnant specUcle. Mais les livres, les arts, la nature, ce n'était pas assez encore à son gré. Cette jeune fille prenait plaisir à étudier les hommes, notait les caractères originaux et les diverses humeurs, observait le mécanisme des pensées et des sentiments en elle et hors d'elle. Elle fréquentait quelques maisons amies : elle s'y développait quelquefois i l'improviste devant un interlocuteur digne d'elle, mais elle tâchait surtout de s'instruire par la conversation et trouvait à apprendre chez ceux même de qui elle n'avait rien à apprendre : ils devenaient l'objet de son étude.

Enfin elle voulait vivre le plus possible, et par toutes les puissances de son âme, par le cœur, par l'intelligence : connaître et sentir tout ce qui peut être connu et senti. Elle aspirait encore au delà. Et i chaque connaissance, A chaque émotion nouvelle qu'elle acquérait, elle se consumait davantage de l'impatience d'agir. Sa volonté fermentait dans l'impuissance : elle maudissait le sort qui en la faisant femme lui avait fermé toutes les voies de l'action. Pour tromper cet impérieux besoin d'aciivitéet s'en donner du moins l'illusion, elle écrivait, elle passait une partie des nuits à jeter sur le papier ses réflexions, ses aspirations, tous les rêves de son intelligence et de sa passion.

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Voilà coinmont nous la nionlnml les lon«;u.> .... .;u'olle écrivait de 1772 à 1780 aux demoiselles (iariiief, ses amies de pension : elle aimait à raconter, et, jour par jour, pour ainsi dire, elle nous a fait dans cette correspondance l'histoire de son âme, non avec plus de simplicité de style, mais avec plus de sincérité Ultime, plus d'abandon, moins de souci de la galerie que dans les Mémoires.

Elle épouse Roland en 1780. Elle va habiter Amiens, puis Lyon avec lui. De cette époque datent les lettres à Bosc : quel changement de UUe Phlipon à Mme Roland! Plus de fièvre, m de fermentation tumultueuse d'idées : c'est une bonne mère de famille, une bonne femme de ménage, sérieuse et enjouée connaissant le monde, heureuse dans sa modeste vie bourgeoise et provinciale : les grands événements de sa vie sont les lessives et les vendanges ; les grandes fêtes, un déjeuner champêtre, ou deux contredanses dans un petit bal chez un voisin ; les grandes préoccupations, l'éducation d'Eudora.

Mais arrive 89, et la politique s'empare de Mme Roland. Tous ses rêves d'autrefois, toutes les pensées, toutes les passions qui ont agité son âme déjeune lille se réveillent soudain. Un accent nouveau se fait entendr» dans les dernières lettres k Bosc. Mais ce sont les lettres à Bancal des Issarts qui nous font voir Mme Roland au milieu des luttes politiques, en pleine tempête révolutionnaire. Elle s'y jette avec toute la violence qu'on pouvait attendre de sa nature énergique, acceptant trop facilement dahord l'idée que cette grande chose, la liberté d'un peuple, n'était pas

trop payée d'un peu de sang, puis, quand d'autres q-'^ -'"••

invoquent le nom de la liberté et la raison du sain»

testant avec horreur contre aes excès qui auraient .; ^. .

plus tôt sa généreuse nature. Sous le nom de l'honnête et médiocre Roland, faible caractère sous une apparence austère, ce fut elle qui agit. Elle fut l'àme de la Gironde : le seul salon de la Ré701ution, avant Thermidor, fut le sien. Elle poussa aux moyens extrêmes, à la déchéance du roi : la république, ridé:»! de sa jeunesse, était son but. Elle applaudit au 6 octobre, au 20 juin, au lOaoïU. Elle s'arrêta aux journées du 2 et du 3 septembre 1792 : elle eut honte de la Révolution, et engagea la lutte avec Danton. Elle y périt, ainsi que son parti.

Les quatre lettres à Buzot nous la montrent à l'Abbaje et i Sainte-Pélagie : bien différente de Camille Desmoulins, elle n'a ni rage ni désespoir; elle envisage la mort avec calme, presque

avec joie; elle ne tonge pas à se défendre, ni à se sauver; elle ne pense qu'à ses amis, à son parti, à la République. Elle inspire encoi'o des mesures et dicte une conduite qui peuvent tout sauver.

Elle monta à récliaf;m4 le 8 novembre 1795, souriante et rendant le cour.ige à un homme que la charrette conduisait avec elle à la mort.

Avec toute la viKililé de son caractère, Mme Roland fut bien femme : le sentiment la conduisit toujours, et ce qu'elle appela la raison, ce furent les idées que son cœur lui donnait comme nécessairement vraies. Elle n'eut pas de vues arrêtée.':, p.is de vues politiques précises, pas de principes fernfies, rien enfin de ce qui fait l'homme d'État : mais des velléités, des aspirations, des enthousiasmes des haines. Tout cela eût fait un homme médiocre : cela a fait une femme supérieure, parce qu'on demande autre chose aux hommes, à qui l'action appartient, et qu'une femme paraît toujours grande, quand, s'élevant audessus des ailections prirées et des intérêts domestiques, elle ap()!ique sa puissance de sentir et d'aimer à des choses abstraites, à des êtres collectifs, à la liberté, à la nation, à la patrie.

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