‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 515 sur 547 · S. — A UN ADVERSAIRE : OFFRE D'ALLIANCE POUR -LE BIEN PUBLIC · texte numérisé non relu

S. — A UN ADVERSAIRE : OFFRE D'ALLIANCE POUR -LE BIEN PUBLIC

Au MARQUIS I>B LA FaTETTE*.

Mercredi, 28 avril 1790.

lorsque la chose publique est en péril, monsieur le marquis, lorsqu'elle ne peut être sauvée qu'en lui redonnant, par des efforts communs, le mouvement qu'elle a perdu et que nul poste, pour y concourir, n'est parfaitement assigné, s'isoler, même avec des intentions pures, de celui qui doit en donner le signal, de celui qui peut seul utilement en régler le but, ne serait qu'un acte de mauvais citoyen; et consulter, dans ce rapprochement que commande le devoir, ces légères convenances qui lient ou séparent les hommes, serait une bien vulgaire faiblesse.

C'est ce que je me suis dit à moi-même, lorsque j'a» réfléchi sur nos premières relations, sur les causes qui m'ont tenu éloigné de vous, sur l'état présent des affaires, et sur vous, monsieur le marquis. J'entends par vous tout ce qui est devenu inséparable de vous-même : votre renommée, sous tous ses rapports, et votre pouvoir.

Je me suis éloigné de vous, parce que vos baisons politiques de ce temps n'étaient dignes ni de vous, ni de moi ; parce que vous placiez mal, je ne dis pas votre confiance personnelle (pourquoi scruter les cœurs?) mais, si je puis m'exprimer ainsi, votre confiance publique, vos moyens, vos espérances, et celles de l'Etat; que vous cherchiez en vain, en le» élevant jusqu'à vous, à agrandir des pygmées, et qu'an lieu de ces grands lioninies d'hier, il vous fallait

1. Mirabeau, qui doulait un j)((u dos ro|iarilcs |)()lili(|iins do La Fay(!tlo, Yonl.iil iiioltic à |irufil sa Iiopularilopoiirlc iiicn.dr la loyaiilo, et de la nalioii. Il lui lit plusioiirs

fois dps avancos, que La FayoUe )('pnii,ssa nn jiou lo^oroinonl. Ici il va jus(iii'à se (■(itiiproincllre volonlaii'oiiiciit, pour duinu<r coiifiaiico ù La Kav.ll.'.

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des compagnons d'armes dislingués, du moins par la vétérance*.

Ces motifs d'éloignement n'existent plus; les Barnave*, le.s Duport, les Lameth ne tous fatiguent plus de leur acIiTc inaction; on sinjçe longtemps l'adresse, mais non pas la force; on fait d'assez bons tours avec des machines, ou imite même le bruit du tonnerre, on ne le rem.place pai.

Vous voilà donc, monsieur le marquis, je ne dis pas isolé, mais uniquement entouré de vous-même», de quelques amis d'un (fiiractère décidé, et, par-dessous tout, de la chose publique. Qu'allez-vous faire et que ferai-je moimême? — Je n'établis ces questions que pour tous rendre compte de mes propres sentimens.

Les vrais périls qui menacent l'Étal sont la longue lutte de l'anarchie, l'inhabitude* du respect pour la loi, toute secousse qui pourrait démembrer l'empire, toute scission de l'opinion publique, les combats des nouveaux corps administratifs et, surtout, le jugement que le royaume et l'Europe vont porter sur l'édifice de cette constitution dont bientôt l'échafaudage, qui ne permettait pas d'en saisir l'ensemble, disparaîtra. Ce jugement, monsieur le marquis, sera la véritable loi; cet oracle est plus sûr que celui de nos décrets.

1. Soyez Richelieu, écrÏTail-il encore le 1" juia 4 Là FayeUe.

« Mais Richelieu avait son eapucio ^srph ; ayex donc aussi votre éiniuenc»; jçrise, ou tous tous perdret en ne nous sauTant pu. Vos fnndes qualités ont besoin de mon impulsion; mon impulsion a besoin de vos grandM qualités; et tous en eroyez de petits hommes, qut pour (le petites considérations, pour de petites manœuvres, et dans de petites rues, veulent nous renar*; inutiles l'un à l'autre, et vous ne voyes pas qu'il faut que vous m'épousiez, et me croyiei, eo raison

de ee que vos stuptdes partisans m'ont plus décrié, m'ool plus écerté I Abl votu forfaitêf k votre destinée. »

t. Bamave, cf. p. 687, n. i. — Lameth, cf. p. 667, n. 3. — Duport (1759-1798), conseiller au Parieroenl, fut député de la noblesse aui États généraux. Il était étroitemeoi uni à Bamave el ans Lameth.

3. Il ne faut pas attendre de Mirabeau la propriété ezacle et minutieuse de l'expression.

i. Lt mot n est pas admis an «tiolionnaire de l'Académie. Il ne I.imml>as d'être expreasit.

Au milieu de tant de dangers, j'oublie le plus grand -. l'inaction du seul homme qui puisse les prévenir. Mais, sans doute, ce n'est pas à ne rien faire qu'est destinée cetto dictature*, déférée au seul citoyen entre les mains de qui ce pouToir ne fut pas une nouveauté, qui ne parut que rester à sa place, qui trouva dans son âme les seules limites qu'une telle autorité, pour être utile, puisse comporter.

Vous agirez donc, monsieur le marquis; mais, dès lors que ferai-je moi-même? — Rester dans l'inaction, même afin de ne pas contrarier des vues que j'ignorerais, de ne pas marcher sans le savoir, sans le vouloir, dans un sens inverse, quoiqu'au même but, serait un parti trop difficile pour un homme assez connu par l'impatience du talent, de la force et du courage; pour un homme qui a aussi sa portion de gloire à recueillir, qui s'est trop engagé dans le combat pour rester neutre, que trop de regards empêchent de se cacher, et dont le silence même, chose si indifférente s'il s'agissait de tant d'autres Français, serait regardé comme un crime. Agir sans vous? que ferais-je, qui ne fût peut-être un effort inutile pour la chose publique, un essai dangereux pour moi-même ?

C'est de cette double conviction, monsieur le marquis, qu'est né dans moi l'impérieux désir de me rapprocher de vous, pour ne m'en séparer jamais; et vos amis et les miens, et «eua qui lisent dans mes plus drnère-penséiis, peuvent me rendre le témoignage que nulle réserve n'entrera dans cette union, pour laquelle l'estime que je porte à vos vertus | privées est heureusement d'accord avec cette fatahté inouïej qui vous a irrévocablement lié, dans une époque si mémo-j rable, aux destinées de la France. Personne ne connaît plus^ que moi les élémens de crainte et d'espérance qui attirent vers vous la plus saine partie de la nation ; personne ne sent mieux l'importance de vous y attacher plus que jamais, pour former du moins un seul point de ralHement au milieu des divisions qui nous décomposent, pour réunir

1. La Fayette était Cdminiiiulaiit de la g;M<)(! iialioiiylc.

us COMTE DE MIRABEAU. 555

les opinions par les hommes, puisqu'on ne peut réunir les hommes par les opinions.

Sans doute, ce ne serait pas vous combattre que de poursuivre, avec encore plus de courage, une carrière où j'ai recueilli aussi quelques lauriers ; mais ce ne serait pas vous seconder, et, préférant par-dessus tout le salut de l'État, c'est systématiquement, et par d'assez longues réflexions, (|uo j'ai repoussé toute espérance d'un succès qui ne serait pas le vôtre. — Si cette réunion est refusée, je n'aurai parlé qu'à un homme d'honneur, qui saura se taire, et qui me rendra ma lettre. Si elle est acceptée, nous mettrons en commun tous les moyens de réussir, tout ce qui, dans une liaison politique indissoluble, peut être solidaire entre l'un et l'autre.

Je regarde, parmi les moyens de réussir, le soulèvement de ces obstacles que mes ennemis m'opposent sans cesse, soit en mettant d'asseï longues erreurs de ma vie privée en opposition avec ma conduite publique, soit en tourmentant mon existence domestique pour me détourner de mes travaux, soit en détachant de moi la confiance de ces hommes qui ne connaissent d'autres vertus que l'ordre et l'économie. Peu importe, sans doute, si l'on ne me croit d'aucune influence, ou si l'on ne met aucun prix à la seconder, que je sois sans cesse dévoré par ces vers rongeun qui répandent un si cruel poison sur ma vie, qui me rendent le moindre succès, la moindre faveur populaire, une fois plus difficile à obtenir qu'à tout autre. Mais si l'on pense qu'il n'est point indifférent d'attacher l'opmion à de certains chefs, pourquoi ne chercherait-on pas à ravir des prétextes à mes ennemis, et à me rendre, non pour moi-môme, mais pour la patrie en danger, toutes mes forces? C'est sous ce rapport seulement que je désire que mes dettes soient payées, et qu'un ami, indiqué par moi, soit chargé des fonds et des opérations nécessaires pour me liauider*.

1. Mimbtnu n'avait à celle date i dont il parle ici, itii doniMit .-<0 louis encore rien reru de la cour. Le l par mois. On voit ici par où ilira-

conile de la Mark, qui est l'ami I beau put passnr pour vtMial.

Je ne regarde pas comme un nouvel objet de demande la rénovation du bon que le roi m'a accordé pour la première grande ambassade. Si, des places qui imposent de grands devoirs sont encore des grâces, la responsabilité ennoblit du moins la demande de cette sorte de faveurs. Tel objet, qu'en d'autres temps j'ai dédaigné, me trouverait moini indifTérent aujourd'Imi; non que mes idées soient râpetissées, ou mes sentimens moins énergiques, mais parce qil l'horizon politique de l'Europe est entièrement changé. Si les antiques souvenirs de la Grèce et de l'Asie et du Bosphore n'ont pas suffi autrefois pour me séduire, je découvre en cet instant à Gonstantinople le levier d'une influence entièrement inconnue. Là aboutissent et les barrières qui doivent contenir le nord, et les principaux liens de tout le commerce de l'univers; là se trouvent peut-être les seuls moyens de hàler, pour la France, le retour de sa considération politique, sans presque aucun emploi de ses forces. El quand on pense à ce qu'il en coûte, indépendamment des dons de la nature, d'études et de travaux, pour se rendre utile dans une aussi difficile carrière, on doit pardonner de 8e mettre sur les rangs, à ceux qui ont fait quelques preuves de talent.

Monsieur le marquis, lî est rare que de pareilles confidences se fassent par écrit; mais je suis bien aise de vous donner cette marque de conliance, et cette lettre a même un autre but. Si jamais je viens à violer les lois de l'union polititjue que je vous offre, servez-vous de cet écrit pour montrer que j'étais un homme faux et poifidc en vous récrivant. C'est vous dire assez si mon intention n'est pas de vous être fidèle. Hors ce seul cas. celle lettre ne sera qu'un dépôt inviolable entre vos mains.

■ADAME ROUND. 61.7

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