‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 519 sur 547 · SOLEIL COUCHANT · texte numérisé non relu

SOLEIL COUCHANT

A Haoemoisellk Cannbt.

Du 6 juillet 1770.

... Il faut que je te fasse l'histoire d'une sensation que 'Pouvais ces jours passés; je te retracerai d'abord un tableau qui t'est connu, mais il faut te le représenter, parce que c'est sa vue qui me pénétrait singulièremenî. par celle sensibilité qui me rend susceptible de nulle nuances de situation invisibles pour d'autres yeux. Tu sais que j'habite les bords de la Seine*, vers la pointe de cette île où se voit la statue du meilletu' des rois'. Le fleuve qui vient de la droite laisse couler paisiblement devant mes yeux ses ondes salutaires; la succession continuelle deses flols épures* se trouve ralentie par le pont, qui sert de communication aux deux côtés delà ville, et au delà duquel, après avoir franchi cet obstacle, le fleuve étend son lit, s'avance avec majesté, glorieux de voir sur ses rives ce

1. Celte lelU'e a été particulièrement travaillée par l'cdileur Dauban, qui a retouche en maint endroit le style de M"' Roland.

2. M" Roland habitait le second étage d'une maison située ;i l'anj^Ie du Ponl-ISeuf et du quai des Lu-

nettes.

3. Henri IV. La périphrase aanonce que M~* I\oland se piqoe de Taire du style.

4. Salutaires rjmré$^ épiihèiet obscures. Trop d'adjectif:^ dans tout !■ inorrrau : on i-eot l'apblicatJoo.

Louvre dont l'architecture exquise fixe les regards enchantés. Il était huit heures et demie du soir; après une application suivie, je goûtais à nja fenêtre le repos et le frais ; je croyais m'a percevoir pour la première fois de la beauté de l'exposition ; j'invitais tout ce qui savaitvoir et sentir à venir admirer avec moi un ciel serein que coloraient les réverbérations brillantes du soleil qui s'était retiré. Tu sais encore que vers la gauche, à cette distance où l'œil fatigué n'apercevrait plus rien qu'avec peine sur un plan parfaitement droit, des bornes agréables, heureusement placées, dessinent l'horizon, ferment la perspective. Ce sont des arbres touffus et verts, entre lesquels on aperçoit les maisons les plus élevées de Chaillot. C'est précisément de derrière elles qu'on eût dit que Phébus, descendu de son char*, lançait cette lueur'^''latante, rouge et orangée, qui de cet endroit peignait la voûte céleste, allait s'atfaiblissant par degrés insensibles jusqu'à ce point de l'Orient où elle était remplacée par la teinte sombre des vapeurs élevées qui promettaient une rosée bienfaisante.

Le ciel brillait sans éblouir, le voile azuré semblait s'étendre etse courber avec plus de grâce; c'était l'instant où il est permis aux hommes de le contempler ; aucune étoile ne paraissait encore.... J'aimais la solitude de ce vaste espace où l'œil se promène et s'égare sans distraction et sans obstacles. Émue, ravie par ce tableau, dans le transport de j l'enthousiasme je cherchais quelque chose d'intelligent et j de sensible qui pût m'entendre et recevoir l'clfusion de mon ' âme : je m'écriai : « 0 toi*, dont mon esprit raisonneur va jusqu'à rejeter l'existence, mais que mon cœur souhaite et brûle d'adorer,première intelligence, suprême ordonnateur, Dieu puissant et tout bon, que j'aime à croire l'auteur de tout ce qui me plaît, accepte mon hommage... et... si

1 . D.nuban avait fortement remania cette phrase et y avait introduit un souvenir de Lamartine {V'Méditatio7is, ïvj) qui accentuait le rapport de cette nage au Ivris.ma

du XIX* siècle.

2. Depuis la lettre 1, M- Roland a perdu la foi. Ces élans, ce» exclamations viennent de Jean-Jacques Hoitssnuu ('f. p. 29'i.

MADAME ROLAMD.

tu n'es qu'une chimère... sois la mienne pour jamais 1 » I • crépuscule s'afTaiblit; l'émotion s'apaisa, la nuit vint plus calme, je voulus m'appuyer de la rénexion... Hélas!., quel dommage que les sentiments ne soient pas des preuves*!...

a. — A LA CAMPAGNE.

A Monsieur Bosc'.

12 octobre 1785*.

Eh! bonjour donc notre ami. Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit; mais aussi je ne touche guère la plume depuis un mois, et je crois que je prends quelques-unes dei inclinations de la bête dont le lait me restaure : j'«.s/7/c» à force, et m'occupe de tous les petits soins de la vie cochonne de la campagne. Je fais des poires tapées qui seront déli-

1. GeUe description déclamatoire MMi •diemine vert Ghftteaubriaod et l.ainarliiie. — M"* Rolano, dan j ses Mémoiret, a noté la mèmt impressiou avec plus de simplicité.

« Beaucoup d'air, un grand espace s'oiïraicnt à mon imagination vagaboiule et romantitfue (notes ce mot à cette date). Combien de fois, de ma fenêtre exposée au nord, j'ai contemplé avec émotion les vastes déserts du ciel, sa voûte superbe, izurée, magnifiquement dessinée, depuis le levant bleuâtre, loin derrière le Pont-au-Change, jusqu'au couchant, doré d'une brillante couleur dtîrrière les arbres du cours et les maisons de Chaillot. Je ne manquais pas d'employer ainsi quelques moment-^ à la fin d'un beau jour, et soUtent des larmes douces coulaient silencieusement ie mes yeux ravis, Undis que mon

cœur, gonflé d'un sentiment inei»

primable, heureux d'être et reconnaissant d'exister, offrait à l'Êtrt suprême un hommage pur et diant de lui. » (Ed. l'eiroud. t. Il, p. T'J.)

t. Fils d'un médecin du roi, Bo«c né en 1759 fut administrateur dei postes sous le premier ministère de Koland. 11 se cacha pendant la Terreur dan» la forêt de Montmorency, «t mourut en 18!28. Il édita le premier les Mémoires de so« amie.

3. Roland (173i-1793) était inspecteur des manufactures à Lyon.

Il passait dix mois de Tannée près de Villefranche, au clos de la Platiérc.

i. Elle veut dire ^'elle prend du lait d'ànesse, et que son activité, comme celle de l'àiie, est toute employée à itê s«ins ml' gaires et domestique*.

C64 Ll/nîlKS DU DlX-illJiTlLME SIÈCLE.

cieuses; nous séchons des raisins et des prunes; on fait des lessives, on travaille au linge; on déjeune avec du vir blanc, on se couche sur l'herbe pour le cuver, on suit les vendangeurs, on se repose au bois ou dans les prés; on abat les noix; on a cueilli tous les fruits d'hiver, on les étend dans les greniers. Nous faisons travailler le docteur S Dieu sait! Vous, vous le faites embrasser; par ma foi, vous êtes un drôle de corps.

Vous nous avez envoyé de charmantes relations qui noue ont singulièrement intéressés; en vérité, vous devfiea courir toujours pour le plus grand plaisir de vos amis, et surtout ne pas oublier de les visiter.

Adieu; il s'agit de déjeuner, et puis d'aller en corps cueillir les amandiers. Saint, santé, et amitié par-dessu» tout.

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