CAMILLE DESMOULINS
Camille Desmoulins est avec Mme Roland le seul personnage dont les lettres puissent représenter la période révolutionnaire. C'est que parmi le soudain écroulement de toute l'ancienne France, la langue h-ançaise aussi se défit : le plus mauvais style, le plus boursouflé, le plus plat, le plus impropre, le plus fade, le moins net, le plus grossier, inonda tous les discours et tous les écrits.
Camille Desmoulins du moins était né écrivain. Il ne vaut dans Ja Révolution que par là. Ce n'est pas un homme d'État : il n'a ni principes de gouvernement ni politique ; c'est parle style, par la ?erve, qu'il exerce une action. Les Révolutions de France et de Brabant, ïllistoîre des Brissotins, le Vieux Cordeher, sont des œuvres littéraires, et par là des choses uniques en leur temps. Ses lettres offrent les mêmes qualités : l'ironie acérée, la netteté des formules dans un développement souvent diffus et décousu, la violence revêtue d'esprit, la chaleur de sentiment et la passion sincère, où il n'entre de phrases et de déclamation que ce qu'il en faut pour dater la pièce. Ces lettres sont de curieux documents sur l'histoire révolutionnaire, et sur l'état des âmes. Voilà les États généraux réunis, les espérances infinies, et aussitôt les craintes, les défiances, l'exaspération croissante, un mélange indéfinissable de baine et d'enthousiasme, qui éclate soudain le 14 juillet 1789; voilà la Bastille emportée, et le peuple vainqueur qui règne orgueilleusement dans Paris. Et ainsi plus d'une fois, non pas, malheureusement d'une façon continue, nous
1. Marie-Mar«^nerite Fleury. i texle de Crépet, Trésor <^pisfolnirc
'i. Correspondance iné(lile,\K!ify, j de la France; ce texle est filr;j
in-8". — Pour la '2* lettre, je donne le | complot, et revu sur le mamiscnt.
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rotrouTont» dans les lettres de Camille Desmoulins, à peine refroidies depuis un siècle, tous les sentiments qui ont traversé ' < âmes mobiles et violentes des héros révolutionnaires. Ce qu'il
a de plus triste, c'est de voir avec quelle facilité cette nature jjreiiéreuse, sensible, aimante, — une vraie nature de femme pour la tendresse — devient violente et féroce sous l'impulsion de b passion politique : la fin de Camille Desmoulins, ses pr"»'*-^» -^ lions nobles, mais tardives contre la Terreur et la loi des ^ ne peuvent faire oublier qu'il a applaudi, provoqué le» pi. .excès, les premiers meurtres, qu'il s'est triomphalement décoré du titre de Pourvoyeur général de la Lanterne, que ses échtt ont envoyé les Girondins à l'écbafaud, et qu'enfin par set gam^ neries atroces, il a fait autant de victimes que d'autres par leur froide cruauté ou leur rage forcenée.
Ses dernières lettres, écrites de la prison du Luxembourg, nous font assister à ses derniers moments. Il était jeune, il avait une femme, un fils, il los aimait, il aimait la vie : il n'eut point 'de stoïcisme aux approches de la mort. Aussi ses lettres à Lucile ne sont-elles que de longues lamentations où tous les sentiments du désespoir, regrets de la vie, rêves de bonlieur. impri r • contre ses bourreaux, ardentes justifications, effusions taspirations passionnées vers des êtres chéris, tout cela jai.... i.. multueusement de son cerveau délirant, obsédé sans cesse par l'image de l'affreux lambeau. Parfois il se relève, il arr.rtr !.• .011rage et la résignation, il brave ses ennemis, mais ce i roisme ne tient pas, et bientôt sa vraie nature repr. i Parfois aussi il se tourne vers Dieu, ce Dieu auquel il n'a jamais pensé, auquel il n'a guère cru : il en a besoin aujourd'hui, pour le venger, et pour le réunir suitout à ce qu'il aime. Mais cet effort de foi, imposé par la nécessité, ne part pas du cœur*>r n;* point de vertu pour le fortifier ni le consoler, et encore n il reste seul, livré à sa faiblesse naturelle : rien ne lenii désespoir; il voit venir la fin de tout. Combien y cul-il i: en ces tempv terribles, qui furent le théâtre de pareils tii n * La dernière lettre de Camille Desmoulins demeurera l'expr. 1 la plus douloureuse de ces angoisses mortelles, quiagitérrnt t, / de mallieureux entasses dans les prisons, et dévoués à l'éclialauJ. D'autant que jamais romancier ni poète n'a noté plu* minutieusèment, ni rendu avec plus de vigueur le désordre d'une âme aux abois, qui ne veut pas mourir et qui s'atucbe frénétique ineitt i la vie.