‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 539 sur 547 · A SA FEMME · texte numérisé non relu

A SA FEMME

Copie de ma lettre qui ne te sera peut-être point parvenue.

Duodi germinal, 11 décadi, 5 heures du matin (l" avril 1794)

Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux : on n'a pas le sentiment de sa captivité, on est libre quand on dort. Le ciel a eu pitié de moi. 11 n'y a qu'un moment, je te

1. Sylvain Bailly (1736-1793), aslioiionie, député de Paiis aux Étals généraux, président de l'Assemblée nationale, perdit sa popularité en 1701, <|u;)nd il eut dissipé les allioupenienls séditieux du Champ de Mars, qui demandaient la déchéance du roi. Il lut guillotiné eu 1793.

2. Foulon, né vers 1715, intendant des armées, pnis intendant des finances, avait été nommé con-

trôleur général à la place de Necker renvoyé le 12 juillet. Il futljiendu à une lanterne le 2ii juillet dans la rue de la Verrerie, et sa tète promenée dans les rues en triomphe.

Hien ne justifiait son impopularité :

il ne lut liai que j)arce qu'on aimait alors Necker.

7). Luciie Duplessis, lille du premier commis des financeR, fut guilfolinée huit jours après son mari.

l^ile avait 22 ans.

CAMILLE DESMOULIIfS.

voyais en songe, je vous embrassais tour h tour, toi, Horace* et Daronne', qui était à la maison; mais notre petit avait perdu un œil où je voyais comme une taie : ma douleur de cet accident m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans un cachot : il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir, ô ma Lolote, et vous entendre ; car toi et ta mère vous me parliez, et Horace ne pensant point à son mal disait : papa, papa (ah! les cruels qui m'arrachent le plaisir d'entendre ces mots, et de te rendre heureuse, ce qui faisait toute mon ambition et ma seule conspiration), je me suis levé au moins pour te parler et t'écrire. Mais ouvrant ma fenêtre», la pensée de ma solitude, les aiïreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi ont vaincu toute ma fermeté d'âme. J'ai fondu en larmes ou plutôt j'ai sangloté en criant dans mon tombeau : Lucile! Lucile! ô ma clière Lucile ! où est ta tête qui se frottait contre ton pauvre Louen rentrant, où sont tes bras qui me serraient? Hier, oh hier! quels adieux! C'est à ce moment de notre séparation* que j'ai senti mon âme passer en toi, et me quitter, le coup fatal ne peut pas la séparer plus de son corps. Hier j'ai eu un nouveau moment de douleur bien violent, et j'ai senti mon cœur se fendre quand j'ai ap«T(;u Va mère dans le jardin.

Un mouvement machinal m'a jeté â genoux contre les barreaux, j'ai joint les mains comme si j'avais imploré sa pitié; d'elle qui, j'en suis bien sûr, gémit sans cesse dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur à son mouchoir et à son voile qu'elle a baissé, ne pouvant tenir i la douleur du spectacle de ma prison. Quand vous viendrex, qu'elle s'assoie un peu plus près avec toi, que je vous voie mieux. il n'y a pas de danger, à ce qu'il me semble. Ma lunette

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