‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 66 sur 547 · M— du i.liùuù.u I 2. l'iC/nire sur la retraite · texte numérisé non relu

M— du i.liùuù.u I 2. l'iC/nire sur la retraite

VOLTAIRE. toi

»Jâis, monseigneur, c'est que je n'en ai guère d'autres à rous faire. Je raccommode une boucle à vos souliers, tandis que les Grâces vous donnent voire chemise et vous habillent. Ce qui me fait encore, du moins jusqu'à présent, donner la préférence à cet ouvrage, c'est qu'il est la peinture naïve de la vie que vous menez. Il me semble que je suis de la cour de Votre Altesse royale, que j'ai le bonheur de l'en* tendre et de lui exposer mes doutes sur les sciences qu'elle cultive. D'ailleurs Girey est la petite image de Remusberg*; mon héroïne vit comme mon héros. J'allais vous parler, monseigneur, de VÉpître que Votre Altesse royale lui adresse ; mais je ferais trop de tort à tous deux de parler pour elle.

Digne de vous parler, digne de vous entendre. Seule elle peut répondre à vos charmons écrits;

Et c'est à celte Thaleslris

D'entretenir cet Alexandre.

Que j'aurai encore de remerchnens à faire à Votre Altesse royale sur la lettre à M. Duhan, à M. Pesne* ! Je n'ose à peine parler des vers que vous daignez m 'adresser. Quelle récompense pour moi, monseigneur, quel encouragement pour mériter, si je peux, vos bontés! Laissez-moi, s'il vous plait, me recueillir un peu; ma tète est ivre. J'aurai l'honneur de vous parler de tout cela quand je serai de sang-froid.

Pour me désenivrer, je viens vite à la prose, aux éclaircissemens sur la Russie, que vous avez daigné faire parvenir iusqu'à moi, et dont j'étais extrêmement en peine.

Ils ont l'air d'être écrits par un homme bien au fait, et qui connaît bien l'intérieur du pays. Je ne suis point étonné de voir dans le czar Pierre I" les contrastes qui déshonorent ses grandes quahtés; mais tout ce que je peux dire pour excuser ce prince, c'est qu'il les sentait. Un bourgmestre d'Amsterdam le louait un jour de ce qu'il voulait réformer sa nation : o J'y aurai beaucoup de peine, répondit le czar;

1. RemitsbeiQ. Cf. p. 471, n. 2. 1 174G) avnit élé percepteur île Fr«}- % Duhan de Jnndun (1685- | iléiic.

102 LETTRES DU DIX-HUITIÈME SIÈCl^E.

mais j'ai un plus grand ouvrage à entreprendre. — Kli! quel est-il? ditle Hollandais. — C'est de me réformer moimême », reprit le czar. Je conviens, monseigneur, que c'était un barbare* ; mais enfin c'est un barbare qui a créé des hommes ; c'est un barbare qui a quitté son empire pom apprendre à régner; c'est un barbare qui a lutté contre l'éducation et contre la nature. Il a fondé des villes, il a joint des mers par des canaux; il a fait connaître la manne à un peuple qui n'en avait pas d'idée; il a voulu même introduire la société chez des hommes insociables.

Il avait de grands défauts, sans doute; mais n'étaient-ils pas couverts par cet esprit, par cette foule de projets tous imaginés pour la grandeur de son pays, et dont plusieurs ont été exécutés? N'a-t-il pas établi les arts? N'a-t-il pas enfin diminué le nombre des moines*? Votre Altesse royale a grande raison de détester ses vices et sa férocité ; vous haïssez dans Alexandre, dont vous me parlez, le meurtrier de Clitus : mais n'admirez-vous pas le vengeur de la Grèce, le vainqueur de Darius, le fondateur d'Alexandrie? ne songez-vous pas qu'il vengeait les Grecs de l'insolent orgueil des Perses, qu'il fondait des villes qui sont devenues le centre du commerce du monde, qu'il aimait les arts, qu'il était le plus généreux des hommes? Le czar, ditesvous, monseigneur, n'avait pas la valeur de Charles Xll; cela est vrai : mais enfin ce czar, né avec peu de valeur, a donné des batailles, a vu bien du monde tué à ses côtés, a vaincu en personne le plus brave homme de la terre. J'aime un poltron qui gagne des batailles.

Je ne dissimulerai pas ses fautes, j'élèverai le plus haut que je pourrai, non seulement ce qu'il a fait de grand et de beau, mais ce qu'il a voulu faire. Je voudrais qu'on eût jeté au fond de la mer toutes les histoires qui ne nous retracent que les vices et les fureurs des rois, A quoi servent ces registres de crimes et d'horreurs, qu'à encourager quel-

X. Frédéric jugeait très sévère- i % Voilà qui louche Volrairo! Il i meut l'icric le Grand. | du reste raii>ou sur Pierre le Grand.

VOLTAIRE

niefois un prince faible à des excès dont il aurait honte, il n'en voyait des exemples?

Plût à Dieu que nous ne connussions des princes que le bien qu'ils ont fait ! l'univers serait heureusement trompé, et peut-être nul prince n'oserait donner l'exemple d'être méchant et tyrannique.

Je serai probablement obligé de parler de l'impératrice Marthe, nommée depuis Catherine*, et du malheureux fils* (le ce féroce législateur. Oserai-je supplier Votre Altesse i'oyale de me procurer quelque connaissance sur la vie de cette femme singulière, sur les mœurs et sur le genre de mort du czarevilz? J'ai bien peur que cette mort ne ternisse la gloire du czar. J'ignore si la nature a défait un grand homme d'un fils qui ne l'eût pas imité, ou si le père s'est souillé d'un crime horrible.

Infelix, uteumgue ferent ea fata ncpote»^!

^neid., hb. VI, v. 822.

Votre Altesse royale aura-t-elle la bonté de joindre ces éclaircissemens à ceux dont elle m'a déjà honoré? Votre destin est de me protéger et de m'instruire, etc.

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