JUGEMENTS LITTÉRAIRES
A HONSIEOR DE YaUVENARGUES, A NaNCT.
Paris, le 15 ayril 1X45.
feus l'honneur de dire hier à M. lé duc de Duras que-j venais de recevoir une lettre' d'un philosophe plein d'esprit, qui d'ailleurs était capitaine au régiment du Koi. 11 devina iiussitôt M. de Vauvf nargues. 11 serait en elfet fort difficile, Monsieur, qu'il y eût deux personnes capables d'écrire une telle lettre : et, depuis que j'entends raisonner sur le goût, je n'ai rien vu de si fin et de si approfondi que ce que vous m avez fait l'honneur de m'écrire.
U n'y avait pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s'avouer à eux-mêmes que Corneille n'était souvent qu'un déclamateur; vous sentez, Monsieur, et vous
xprimez cette vérité en homme qui a des idées bien justes ri bien lummeuses. Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi sage et aussi fin donne la préférence à l'art de Racine, a cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le faut : mais, en même temps, je suis persuadé que «;e même goût, qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l'art de Racine, vous fait admirer le génie de Corneille, quia créé la tragédie dans un siècle barbare. Les inventeurs ont le premier rang, à juste titre, dans la mémoire des hommes. Newton en savait assurément plus qu'Archimède; cependant les Équipondérans d'Archimède seront à jamais un ouvrage admirable. La belle scène d'Horace et de Curiace, les deux charmantes scènes du Cid, une grande partie de Cinna, le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline, la
t. Voyei ia lettre de Vauveaargues, p. S6.
116 LETTRES DU DIX-llUlTIÈME SIÈCLE.
moitié du dernier acte de Rodogune, se soutiendraient a côté d'Athalie, quand même ces morceaux seraient laiis aujourd'hui. De quel œil devons-nous donc les regarder quand nous songeons au temps où Corneille a écrit! J'ai toujours dit : In domo patris mei mansiones multse sunt*. Molière ne m'a point empêché d'estimer le Glorieux de M. Destouches; Rhadamiste^ m'a ému, même après Phèdre. Il appartient à un homme comme vous, Monsieur, de donner des préférences, et point d'exclusions.
Vous avez grande raison, je crois, de condamner le sage Despréaux d'avoir comparé Voiture à Horace*. La réputation de Voiture a dû tomber, parce qu'il n'est jamais naturel, et que le peu d'agrémens qu'il a sont d'un genre bien petit et bien frivole. Mais il y a des choses si sublimes dans Corneille, au milieu de ses froids raisonnemens, et même des choses si touchantes, qu'il doit être respecté avec ses défauts. Ce sont des tableaux de Léonard de Vinci qu'on aime encore à voir à côté des Paul Véronèse et des Titien. Je sais, Monsieur, que le public ne connaît pas encore assez tous les défauts de Corneille ; il y en a que l'illusion confond encore avec le petit nombre de ses rares beautés.
11 n'y a que le temps qui puisse fixer le prix de chaque chose : le public commence toujours par être ébloui.
On a d'abord été ivre des Lettres persanes ♦ dont vous me parlez. On a négligé le petit livre de la Décadence des Romains^, du même auteur; cependant je vois que tous les bons esprits estiment le grand sens qui règne dans ce bon livre d'abord méprisé, et font assez peu de cas delà frivole imagination des Lettres persanes, dont la hardiesse, en certains endroits, fait le plus grand mérite. Le grand nombre des juges décide, à la longue, d'après les voix du petit nombre éclairé : vous me paraissez, Monsieur, fait pour être à la tête de ce petit nombre. Je suis fâché que le parti