LA MARQUISE DE LAMBERT
Sceaux et l» duchesse du Maine, las de l'esprit, venait se reposer chez Mme de Lambert, entre Fontenelle et La Motte : ils n'étaient peut-être pas plus naturels, mais ils étaient plus substantiels, et la forme brillante de leur langage enveloppait au moins de la pensée.
I. — SUR L'EDUCATION DES ENFANTS A Madame la supériedre de la Madelbink ou TaAiSRVL'f
Notre amie, Madame, me prie de donner des conseils pour l'éducation de notre petite fille- ; mais ce serait de vous que je voudrais les recevoir. Personne n'a de lumières plus étendues, une raison plus sûre, et une piété plus solide que vous. Madame. Mais on croit qu'une grand'mêre a droit de donner des avis. Il faut donc jouir des privilèges de son âge : nos années nous en ôtent assez.
Je crois qu'on ne saurait de trop bonne heure songer à l'éducation de la petite personne : chaque âge demande une attention particulière. C'est dans ces premières années que se forment dans le cerveau des traces qui ne s'effacent jamais, et que les idées des biens et des maux prennent leur rang dans l'imagination. Il importe donc infiniment de ne pas déranger leur ordre naturel, et de donner aux premiers biens la place qu'ils doivent avoir. Il faut de bonne heure lui donner une grande idée de Dieu et de la "eligion, lui en parler d'une manière touchante. Vous ne vous rendez maîtresse de l'esprit qu'en intéressant le cœur: trop heureuse si, dans la suite de sa vie, ses sentimens n'ont que Dieu pour objet.
Pour rendre une éducation utile, il faut que la personne qui en est chargée se fasse respecter, qu'elle donne une grande idée d'elle II ne faut pas trop badiner avec les
1. Le couveut de la Madeleine du 1 du xtiii* a. C'est là que fut éUvée Traisnei, rue de Cliaronne. fui une j M"* du Deiïand. éMphncipalesmiisonad'éducâtioB 1 i. Qui tat Mib« é» B«avn»
les eiifans : il est bon de vivre sëneiiseinent, et un peu s(^vèrement avec eux. Il faut aussi être en garde contre ies grâces de l'enfance, dont ils savent se servir très-avantageusement pour arracher ce qu'ils veulent de nous. Ces premières (grâces cachent bien des défauts ; il ne faut pas s en laisser séduire.
Le grand ennemi que nous avons h combattre, c'est l'amour-propre : nous ne saurions de trop bonne heure travailler à l'affaiblir : il faut bien se garder de l'augmenter par la louange. La louange est un des grands dangers de l'éducation : par elle vous étendez l'idée qu'elles ont d'elles mêmes ; vous armez leur orgueil ; vous leur donnez une préférence sur leurs compagnes : elles deviennent vaines, difficiles à vivre, aisées à blesser : cela forme un caractère peu aimable. Il faut bien se garder de leur faire sentir combien elles sont chères, et l'intérêt qu'on prend à elles. Elles s'accoutument à croire qu'on doit toujours être occupé d'elles : par là vous fortifiez leur amour-propre. Laissez-les faire ; quelque appliquée que vous soyez à le détruire, il soutiendra ses droits contre vous. Les enfans timides peuvent être encouragés par la louange; mais la petite personne est vive et confiante : elle a besoin d'être contenue et réprimée. Ce n'est pas que je veuille bannir la louange; c'est un aide à l'éducation et à la vertu; mais il faut savoir la placer, ne la donner pas par sentimens, ni séduite par leurs agrémens, mais par réflexion. Il ne faut jamais les louer sur les grâces extérieures : elles s'accoutument à croire que cela tient lieu de tout, mais sur leurs bonnes actions.
Il faut leur donner un grand amour pour la vérité, ei leui apprendre à la pratiquer à leurs dépens; leur inspirer qu'il n'y a rien de si grand que de dire franchement fat tort, et se bien garder de les punir des fautes avouées.
11 faut donner aux enfans une grande idée de l'honneur, et leur peindre le déshonneur comme ce qu'il y a de plus à appréhender. On les amuse de contes frivoles qui réveillent toutes les passions LixuidâA. il faudrait conserver leur
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«trainte pour le déshonneur. Qu'ils regardent l'estime comme le premier des biens, et le mépris comme le plus grand des maux. Si vous pouvez les rendre sensibles à l'estime et à la honte de leurs fautes, c'est une grande ivance pour leur éducation : la honte leur servira de punilion et l'estime leur tiendra lieu de récompense.
Il importe inliniment de les bien persuader que le bonheur n'est attaché qu'aux actions louables. On peut leur donner ce qu'ils souhaitent, non comme réccr/ipense, mais comme une suite nécessaire des bonnes actions (ju'ils ont faites. Par là ils s'accoutument à croire que ce qu'ils désirent n'est donné et n'appartient qu'aux actions estimables. Si les petits présens que vous leur faites sont pour manger, vous augmentez en eux leur goût du plaisir, qu'il faut seulement soullVir : si c'est pour leur parure, vous relevez l'idée qu'elles ont de ces choses, ipi'il laudra leur appn-iidre à mépriser.
Les enfans aiment à être traités en persormes raisonnables. Il faut entretenir en eux cette espèce de (ierlé, et s'en servir comme d'un moyen pour les conduire où l'on veut. H faut les ménager et leur faire croire qu'ils ont plu tôt oublié que manqué.
Il est nécessaire de rompre la volonté des enfans, les rendre souples, et les faire' plier sous l'autorité de la raison, leur apprendre à ne pas céder à leurs désirs. Ils ont quelquefois des larmes d'opiniâtreté; et, n'ayant pas le pouvoir de faire ce (pi'ils désirent, ils veulent, par leurs larmes, maintenir le droit, qu'ils s'imaginent avoir, de faire ce qu'ils souhaitent. Il faut bien se garder de céder aux accès d'opiniâtreté. Il faut distinguer en eux les besoins naturels de ceux de la fantaisie, et ne leur permettre de demander que leurs vrais besoins. Ce qui donne de la force à nos désirs, c'est la liberté qu'on prend de les montrer; et quiconque se permet de convertir ses souhaits en demandes n'est pas fort éloigné de croire qu'on est obligé de lui accorder ce qu'il désire : on peut plus aisément soutTrir ses propres refus que ceux des autres. La personne
qui est auprès d'elle est pleine de mérite et doit lui tenir lieu de raison. Quand on n'est pas accoutumé à soumettre sa volonté à la raison des autres dans la jeunesse, on aura beaucoup de peine à écouter les conseils de la sienne, et à la suivre dans un âge plus avancé.
Il faut leur donner du courage dans l'esprit. La fermeté et l'insensibilité de l'âme est le meilleur bouclier qu'on puisse opposer aux maux : c'est le soutien des vertus et le rempart contre les vices. C'est la sensibilité de l'âme qui allonge les malheurs et les éternise. On ne peut sans courage demeurer ferme dans son devoir.
Il est nécessaire de les rendre sensibles à l'amitié et à la reconnaissance. C'est sur leur cœur qu'il faut travailler : nous n'avons de vertus sûres et durables que par lui. 11 est bon de les accoutumer à avoir l'esprit juste et le cœur droit. Inspirez-leur aussi la libéralité, et à* partager ce qu'elles ont avec leurs compagnes. Il faut leur persuader que celle qui donne est la mieux partagée, puis qu'elle a pour elle la gloire, l'amitié et le plaisir d'en faire.
Les enfans s'amusent souvent à contrefaire : quand ils le font avec grâce, on s'en réjouit. C'est un talent dangereuse. On ne cherche point à imiter ce qui est bon, cela ne ferait pas rire : c'est le ridicule qu'on veut trouver. Ne leur faites pas croire que l'agrément soit dans la moquerie. Rien de si aisé que de plaire aux dépens d'autrui ; vous êtes aidé et soutenu par la malignité de ceux qui vous écoutent.
11 faut bien plus d'esprit pour plaire avec de la bonté qu'avec de la malice.
Outre les règles générales pour tous les enfans, il y en a de particulières à chaque caractère. Pour peu d'applicalion qu on y donne, il est aisé de les découvrir. La petite personne, par exemple, est souple et flatteuse : c'est un caractère utile à ceux qui l'ont, mais dangereux pour les autres. Cela séduit les personnes superficielles, et qui est-c« qui ne l'est pas? Se donne-t-on ta peine d'approlondir les
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;ictèros?On se rend aux manières extérieures, qui couvrent bie I des délauts. I^es personnes qui sentent que cola leur réussit, ne mettent plus dans la société que du jargon. et se dispensent des vertus de la société et des sentimens. Ceux qui ne commercent pas de manières payent de réalité, et sont dans la nécessité d'être vrais et solides, dont '«= autres se dispensent.
.' crains que la petite personne n'ait de la disposition à I tjvaporation et à l'étourderie : c'est l'ennemie de la modestie. El ((ue faire d'une femme sans modestie? L'a timidité et ^a modestie sont sœurs : elles se ressemblent, et souvent 3n les prend l'une pour l'autre. Je crois qu'il est temps de songer séiicusement à sa correction : elle est avancée; ces petites imperfections, qui ne paraissent rien à ceux qui Taiment, sont pourtant les semences des défauts. Vous savez bien mieux que moi. Madame, qu'un philosophe trouvant un enfant le reprit de quelques défauts ; l'enfant lui dit : Vous me reprenez de peu de chose. — Nul défaut habituel ne peut être petit, répliqua-t-il.
Ceci. Madame, est très imparfait; mais j'ai voulu vous laisser le plaisir de penser et de l'étendre, et le droit de me reprendre.