‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 95 sur 547 · VOLTAIRE EN SUISSE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE EN SUISSE

 Monsieur os Moncrif*.

A Monrion', 27 mars 1757

Mon cher conirére, j'ai été enchanté de votre souvenir, et affligé de la bienséance qui empêche le maître du château» d'écrire un petit mot; mais je conçois qu'il aura été excédé de la multitude des lettres inutiles et embarrassantes auxquelles on n'a que des choses vagues à répondre. Il est toujours bon qu'il sache qu'il y a deux espèces de Suisses qui l'aiment de tout leur cœur. Tavernier*, qui avait acheté la terre d'Aubonne, à quelquesheues de mon ermitage, interrogé par Louis XIV pourquoi il avait choisi une terre en Suisse, répondit, comme vous savez : Sire, fat été bien aise d'avoir quelque chose qui ne fût qu'à moi. Je n'ai pas tant voyagé que Tavernier, mais je finis comme lui.

1. Paradis de Moncrif (1687-1777), lecteur de la reine, académicien, acteur de société, causeur aimable, fort à l'escrime, du reste écrivain médiocre ot justement oublié.

2. Propi'iéLé située dans les vignes entre Lausanne et le lac.

5. Le comte d'Argenson, ancien ministre de la guerre, exilé dans sa terre des Ormes, en TouraJHe, où Moncrif était alors avec lui.

4. Tavernier (KlOo KiSC), le célèbre voyageur qui visita la Perse et le» Indes.

VOLTAIRE

Vous avez donc soixante-neuf ans, mon cher confrère : qui est-ce qui ne les a pas à peu près ? Voici le temps d'êtr« k soi, et d'achever tranquillement sa carrière. C'est unft belle chose que la tranquillité! Oui, mais l'ennui est de sa connaissance et de sa famille. Pour chasser ce vilain parent, j'ai établi un théâtre à Lausanne, où nous jouons Zaïre, Alzire^ i Enfant prodigue , et même des pièces nouvelles N'allez pas croire que ce soient des pièces et des acteurs -uisses : j'ai fait pleurer, moi bonhomme Lusignan*, un parterre très-bien choisi; et je souhaite que les Clairon et les Gaussin» jouent comme Mme Denis. Il n'y a dans Lausanne que des familles françaises, des mœurs françaises, du goût français, beaucoup de noblesse, de très-bonnes^ maisons dans une très-vilaine ville. Nous n'avons de suisse (\uti la cordialité; c'est l'âge d'or avec les agrémens du ^iccle (le fer.

Je suis histrion les hivers à Lausanne, et je réussis dans I s rôles de vieillard : je suis jardinier au printemps, à mes 'lices, près de Genève, dans un climat plus méridional que le vôtre. Je vois de mon lit le lac, le Rhône, et une autre rivière*. Àvez-vous, mon cher confrère, un plus bel aspect? avez-vous des tulipes au mois de mars? Avec cela, on barbouille de la philosophie et de l'histoire ; on se moque des sottises du genre humain et de la charlatanerie de vos physiciens qui croient avoir mesuré la terre, et de ceux qui

issent pour des hommes profonds, parce qu'ils ont dit Mi'on fait des anguilles avec de la pâte aigre*.

1. Voltaire se piquait de bion lier : « Sa déclnmation, nous dit

rilibon qui l'entendit, était modulée d'après la pompe et l'enthousiasme de l'ancien théâtre, et respirait plus l'enthousiasme delà poésie qu'elle n'exprimait les seatimens de la nature »

2. M'" Clairon (1723-1803) fut une des plus grandes tragédiennes da xviir s. Son jeu «-tait tout de

réfifixion et d'art. M"' Gaussin (1711-17G7) jouait les rôles tendres et touchants : elle créa Zaïre.

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