‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 11 sur 558 · Expression bizarre : capable de $t communiquer · texte numérisé non relu

Expression bizarre : capable de $t communiquer

i2 LETTRES DU DIX-IIUITIÈ)1E SIÈCLE,

mais son état ne lui a point suffi, et il est devenu homme de cour. Je lui reproche là-dessus qu'il en coûte à la sagesse : il me soutient le contraire et voici les armes avec lesquelles il me combat.

Il prétend que la définition qui convient à un philosophe, c'est : Un homme qui fait de son état ce qu'on en peut faire pour son bonheur et pour celui des autres; que plus vous avez de goût et de sensations agréables, plus vous avez de bonheur, parce que vous avez plus de ressources; que ceux-là sont moins sages, qui renferment toute leur félicité dans un seul goût ; que c'est jouer trop gros jeu, et qu'il y a trop à perdre.

Mettre la sagesse à être heureux, cela est raisonnable; cependant j'aimerais encore mieux mettre mon bonheur à être sage. Mais croire que celui-là est le plus heureux qui a le plus de sensations agréables, il me semble que c'est donner une fausse idée de la félicité. Le bonheur qui n'est fondé que sur les sensations est peu solide, variable et plein d'illusions. Le fou d'Athènes, qui redemandait sa folie en justice, était de cette espèce*. Personne ne doute que les sensations ne donnent une espèce de bonheur (ce n'est pas de quoi il s'agit ici) : il est question de comparer pour choisir le meilleur. Je suis persuadé que M. l'Abbé se croit heureux â Saint-Cloud; au moins qu'il a le sentiment du bonheur; mais s'il était également heureux dans la solitude, et qu'il y eût ce sentiment-là au même degré, il ne me paraît pas sage de quitter l'un pour l'autre; et voici mes raisons.

Je ne sépare point l'idée du bonheur de l'idée de la perfection; celui-là me paraît le plus heureux qui est le plus sage. Il me semble qu'on n'a jamais donné pour règle du véritable bonheur les sensations agréables. Le bonheur que vous avez dans la vie répandue tient à une infinité de choses; ainsi vous avez une infinité de besoins. Plus vous

1 Voyftz dans Horace l'histoire 1 guéri, s'écrie : Pol, me occidisitt, analogue du fou d'Argos qui, étant | amici! (Ép. II, 2, 158).

avez de désirs, plus vous avez de pauvreté ; vous devenez esclaves; le sentiment de la liberté est moins vif et s'affaiblit. Il ne sert de rien de dire : J'ai plusieurs scnlimcna agréables, et j'ai plus de ressources. Vous avez plusieurs sortes de besoins, et plus de pauvreté. L'on n'a jamais mis le bonheur du sage dans l'enivrement des passions ; et si M. l'Abbé m'assure qu'il n'a jamais poussé ses goûts jusqu'à nilusion, qu'il a des goûts sages, qu'il sait s'arrêter, tant pis pour sa sensibilité. Le profit des passions n'est que dans l'enivrement : je ne connois point les demi-goûts ni les demi-embarquemens; et il a grand tort, s'il a la force de s'arrêter, de se mettre en chemin.

Dans la retraite, l'esprit se nourrit de vérités pures. N'êtes-vous pas plus feime dans vos principes? n'êtes-vous pas plus attentif? et l'attention ne donne-t-elle pas à l'esprit plus de force, plus d'étendue et de délicatesse? Vos sensations, puisque vous en êtes devenu le chevalier, ne sont-elles pas plus vives et plus déliées dans la solitude? n'y a-t-il pas des plaisirs à part pour les gens délicats et attentifs? Vous perdez tous ces profits : il n'y a rien à gagner dans la vie dissipée : les erreurs deviennent contagieuses : nous avons en nous une disposition propre à l'imitation; nous nous ployons insensiblement, et le tempérament de l'âme se gâte comme celui du corps. Peut-on croire que l'on puisse avancer également dans le chemin de la perfection et dans la route de la fortune, augmenter en sagesse et en crédit? cela me paraît impossible. Les idées du vrai échappent dans la foule, et nous nous trouvons heurtés et ébranlés par les erreurs populaires, et par les objets sensibles. Je veux croire que vous avez moins à perdre qu'un autre, parce que vous êtes plus ferme ; mais il y a toujours à perdre.

Vous me direz encore : « J'ai fait un fonds de vrais biens qui ne périront point : voyons si nous ne tirerons rien de la fortune. » Quand nous cesserons d'être vains et ambitieux, nous n'aurons rien à lui demander. N'auriez-vous pas plus tôt fait de mettre vos désirs au niveau de votre for-

tune, que votre fortune au niveau de vos désirs ? 11 vous est plus aisé de vous accommoder aux choses, que les choses à vous. Après quoi courez-vous? Est-ce après les biens de l'opinion? Vous ne les aurez jamais à un degré qui vous suffise. Montrez-moi quelqu'un qui, en acquérant du bien, ait perdu la soif des richesses, et je m'embarquerai. Où est le temps que vous me disiez : Tout est trop cher au marché : la fortune ne donne rien, elle vend tout; l'on donne des vrais biens pour des faux; cela n'est bon que pour des esclaves. Vous m'avez trop bien endoctrinée, et je vous bats avec vos principes.

Vous insistez, en disant : « Je me trouve en état de faire plaisir à mes parens et à mes amis ». Quand vous aurez des opinions bien saines, et que vous pourrez guérir les maladies de l'àme, les plaisirs que vous ferez à vos amis seront bien d'un autre prix.

Enfin, je me retranche à dire que si dans votre retraite vous étiez heureux, il fallait y rester. Vos plaisirs étaient sûrs, durables et indépendans. Que si vous n'êtes heureux à présent qu'au même degré où vous l'étiez dans votre solitude, vous y avez perdu, parce que votre bonheur tient aux autres; vous avez besoin d'eux, et vous êtes déchu de votre liberté. Je crois que vous ne pouvez faire un aussi bon traité avec la fortune qu'avec la sagesse, qu'il y a toujours à perdre; et que le mieux qui vous puisse arriver, si vous êtes renvoyé à vous-même, c'est de vous retrouver comme vous étiez quand vous êtes parti. Mais il faut donc que vous passiez en dépense contre vous toutes les avances que vous auriez faites dans le chemin de la vertu : elles sont en pure perte.

Répondez à ceci, monsieur l'Abbé, si vous le pouvez, ou si vous l'osez; mais souvenez-vous que je ne vous attaque qu'avec vos principes et que vous devez les respecter autant que je les respecte.

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