La belle lan^e italienne tii
Il vous manque aussi les diphtongues, qui, dans notre langue, font un efTet si harmonieux : Les rois, les empereurs^ les exploits, les histoires. Vous nous reprochez nos e muets comme un son triste et sourd qui expire dans notre bouche; mais c'est précisément dans ces e muets que consiste la grande harmonie de notre prose et de nos vers. Empire, couronne, diadème, flamme, tendresse, victoire; toutes ces désinences heureuses laissent dans l'oreille un son qui subsiste encore après le mot prononcé, comme un clavecin qui résonne quand les doigts ne frappent plus les touches.
Vous vantez, monsieur, et avec raison, l'extrême abondance de votre langue; mais permettez-nous de n'être pas dans la disette. Il n'est, à la vérité, aucun idiome au monde qui peigne toutes les nuances des choses. Toutes les langues sont pauvres à cet égard ; aucune ne peut exprimer, par exemple, en un seul mot, l'amour fondé sur l'estime, ou sur la beauté seule, ou sur la convenance des caractères, ou sur le besoin d'aimer. 11 en est ainsi de toutes les passions, de toutes les qualités de notre âme. Ce que l'on sent le mieux est souvent ce qui manque de terme.
Mais, monsieur, ne croyez pas que nous soyons réduits à l'extrême indigence que vous nous reprochez en tout. Vous faites un catalogue en deux colonnes de votre superflu et de notre pauvreté; vous mettez d'un côté orgoglio, alterigia, tuperbia, et de l'autre, orgueil tout seul. Cependant, monsieur, nous avons orgueil, superbe, hauteur, fierté, morgue, élévation, dédain, arrogance, insolence, gloire, gloriole, présomption, outrecuidance^. Tous ces mots expriment des nuances différentes, de même que chez vous orgoglio, alterigia, superbia, ne sont pas toujours synonymes.
Vous nous reprochez, dans votre alphabet de nos misères, de n'avoir qu'un mot pour signifier vaillant.
Je sais, monsieur, que votre nation est Irès-vaillante quand elle veut, et quand on le veut; l'Allemagne et la
1. L'Académie, en 176o, note 1^ 1 à l'emploYer. Il a refleuri dam ce mut comme Tieux. Yoltaire tiiuail 1 siècle.
France ont eu le bonheur d'avoir à leur service de trèsbraves et de très-grands officiers italiens.
L'italico valor non è ancor morlo.
Mais, si vous avez valente, prode, animoso, nous avons .'anl, valeureux, preux, courageux, inlrâpide, hardi^ a/iunc, audacieux, brave, etc. Ce courage, celle bravoure, ont plusieurs caractères dilTérens, qui ont chacun leurs termes propres. Nous dirions bien que nos généraux sont Taillans, courageux, braves, etc. ; mais nous distinguerions le courage vif et audacieux du général* qui emporta, l'épée à la main, tous les ouvrages de Port-Mahon taillés dans le roc vif; la fermeté constante, réfléchie et adroite avec laquelle un de nos chefs* sauva une garnison entière d'une ruine certaine, et fit une marche de trente lieues, à la vue d'une armée ennemie de trente mille combaltans.
Nous exprimerions encore difl'éremment l'intrépidité tranquille que les connaisseurs admirent dans le petitneveu ' du héros de la Valteline, lorsque, ayant vu son armée en déroute par une terreur panique de nos alliés, ce général, ayant aperçu le régiment de Diesbach et un autre, qui faisaient ferme contre une armée victorieuse, quoiqu'ils fussent entamés par la cavalerie et foudroyés par le canon, marcha seul à ces régimens, loua leur valeur, leur courage, leur fermeté, leur intrépidité, leur vaillance, leur patience, leur audace, leur animosité, leur bravoure, leur héroïsme, etc. Voyez, monsieur, que de termes pour un! Ensuite il eut le courage de ramener ces deux régimens à petits pas, et de les sauver du péril où leur valeur les jetait; les conduisit en bravant les ennemis victorieux, et eut encore le courage de soutenir les reproches d'une multitude toujours mal instruite.
Vous pourrez encore voir, monsieur, que le courage, la