LA LANGUE ITALIENNE ET LA LANGUE FRANÇAISE
A Monsieur Deodati de Tovazzi *.
Au château de Ferney, en Bourgogne, 24 janvier 1761.
Je suis très-sensible, monsieur, à l'honneur que vous me faites de m'envoyer votre livre de VExcelleiicc de la langue italienne. Permettez-moi cependant quelques réflexions en faveur de la langue française, que vous paraissez dépriser" un peu trop.
1. C'était une vieille pièce sous un nouveau titre : Zulime, tombée en 1740.
2. Fils du maréchal, et connue kii de l'Académie française : homme du reste de nul mérite.
3. Ce fut en effet M"* Clairon qui soutint la pièce à la reprise de
1761, et qui la fil applaudir onze fois.
i. Ce littérateur fit imprimer la loi ire de Voltaire à la suilc de sa dissertation.
5. Depriseï- : « II ne se dit guère qu'en parlant de marchandise », note l'Académie à propoa d« ce
Je crois, monsieur, qu]il n'y a aucune langue parfaite. Il en est des langues comme de bien d'autres choses, dans Asquelles les savans ont reçu la loi des ignorans. C'est le peuple ignorant qui a formé les langages; les ouvriers ont "^nimé tous leurs instrumens. Les peuplades, à peine
-semblées, ont donné des noms à tous leurs besoins; et, après un très-grand nombre de siècles, les hommes de génie se sont servis, comme ils ont pu, des termes établis au hasard par le peuple.
Il me parait qu'il n'y a dans le monde * que deux langues véritablement harmonieuses, la grecque et la latine. Ce sont en effet les seules dont les vers aient une vraie mesure, un rhylhme certain, un vrai mélange de dactyles et de spondées, une valeur réelle dans les syllabes. Les ignorans qui formèrent ces deux langues avaient sans doute la tête plus sonnante, l'oreille plus juste, les sens plus délicats que les autres nations.
Vous avez, comme vous le dites, monsieur, des syllabes longues et brèves dans votre belle langue italienne ; nous PII avons aussi : mais ni vous, ni nous, ni aucun peuple, iiavons de véritables dactyles et de véritables spondées. Nos vers sont caractérisés par le nombre, et non par la valeur des syllabes. La bella liiigua loscana è la figlia primogenita del latino*. Mais jouissez de votre droit d'aînesse, et laissez à vos cadettes partager quelque chose de la suc-
-^ion.
'ai toujours respecté les Italiens comme nos maîtres mais vous avouerez que vous avez fait de fort bons disciples. Presque toutes les langues de l'Europe ont des beautés et des défauts qui se compensent. Vous n'avez point les mélo dieuses et nobles terminaisons des mots espagnols, qu'un heureux concours de voyelles et de consonnes rend si sonores : Los rios, loi hombres, las historias, las castumbres
mot, dans l'édition de 1765 de son Dictionnaire.
1. Dans Jk monde que connaît Voltaire : car que sait-il même des l la 4lle ainéc du latin
langues slaves? — Voyez ee qu'écrit Fontenelle, p. 27.