‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 119 sur 558 · L'AFFAIRE CALAS · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE CALAS

Monsieur le comte d'Argental,

A Feriiey, 27 mars 1762.

Vous me demanderez peut-être, mes divins anges, pourquoi je m'intéresse si fort à ce Calas*, qu'on a roué; c'est que je suis homme, c'est que je vois tous les étrangers indignés, c'est que tous vos officiers suisses protestans disent qu'ils ne combattront pas de grand cœur pour une nation qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve.

Je me suis trompé sur le nombre des juges, dans ma lettre à M. de La Marche 2. Ils étaient treize, cinq ont constamment déclaré Calas innocent. S'il avait eu une voix de plus en sa faveur, il était absous. A quoi tient donc la vie des hommes? à quoi tiennent les plus horribles supplices? Quoi! parce qu'il ne s'est pas trouvé un sixième juge raisonnable, on aura fait rouer un père de famille ! on l'aura accusé d'avoir pendu son propre fils, tandis que ses quatre autres enfans crient qu'il était le meilleur des pères ! Le témoignage de la conscience de cet infortuné ne prévaut-il pas sur l'illusion de huit juges, animés par une confrérie de pénitens blancs qui a soulevé les esprits de Toulouse contre un calviniste? Ce pauvre homme criait sur la roue qu'il était innocent; il pardonnait à ses juges, il pleurait son fils auquel on prétendait qu'il avait donné la mort. Un dominicain, qui l'assistait d'office sur l'échafaud, dit qu'il voudrait mourir aussi saintement qu'il est mort. Il ne m'appartient pas de condamner le parlement de Toulouse ; mais enfin il n'y a eu aucun témoin oculaire ; le fanatisme du peuple a pu passer jusqu'à des juges prévenus. Plusieurs

1. On sait ce qu'est cette affaire Calas, qui honore "vraiment Voltaire. Un fils de ce Calas, négociant prolestant de Toulouse, fut trouvé pendu : la voix publique accusa le père de l'avoir assassiné, par fu-

reur de le voir décidé à se faire catholique. Calas fut exécuté en 1762. Vollaire obtint sa réhabilitation en 1765.

2. Ancien Premier Président au Parlement de Dijon, mort en 1768.

d'entre eux étaient pénitens blancs; ils peuvent s'être trompés. N'est-il pas de la justice du roi et de sa prudence de se faire au moins représenter les motifs de l'arrêt? Cette seule démarche consolerait tous les protestans de l'Europe, et apaiserait leurs clameurs. Avons-nous besoin de nous rendre odieux? ne pourriez-vous pas engager M. le comte de Choiseul à s'informer de celte horrible aventure qui déshonore la nature humaine, soit que Calas soit coupable, soit qu'il soit innocent? Il y a certainement, d'un côté ou d'un autre, un fanatisme horrible ; et il est utile d'approfondir la vérité. Mille tendres respects à mes anges.

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