‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 124 sur 558 · Voltaire ne pouvait qu'applaudir au Vicaire savoyard · texte numérisé non relu

Voltaire ne pouvait qu'applaudir au Vicaire savoyard

tout moment quand on vous lit Corneille. Trouvez-vous chez lui des personnages qui soient dans la nature, excepté Rodrigue et Ghimène, qui ne sont pas de lui?*

Cette Cornélie^, tant vantée autrefois, n'est-elle pas, en cent endroits, une diseuse de galimatias, et une faiseuse de rodomontades ? Il y a des vers heureux dans Corneille, des vers pleins de force, tels que Rotrou en faisait avant lui, et même plus nerveux que ceflx de Rotrou; il y a du raisonner; mais en vérité il y a bien rarement de la pitié et de la terreur, qui sont l'àme de la vraie tragédie. Enfin quelle foule de mauvais vers, d'expressions ridicules et basses, de pensées alambiquées et retournées, comme vous dites, en trois ou quatre façons également mauvaises ! Corneille a des éclairs dans une nuit profonde ; et ces éclairs furent un beau jour pour une nation composée alors de petits-maîtres grossiers, et de pédans plus grossiers encore, qui voulaient sortir de la barbarie.

Je n'ai commencé ce fatras que pour marier Mlle Corneille'; c'est peut-être la seule occasion où les préjugés aient été bons à quelque chose. Je ne me passionne point pour Racine. Que m'importe sa personne? je n'ai vécu ni avec lui ni avec Corneille. Je ne vais point chercher de quelle mine sort un diamant que j'achète; je regarde à son poids, à sa grosseur, à son brillant, à ses taches. Enfin je ne puis ni sentir au'avec mon goût, ni juger qu'avec mou jugement.

Racine m'enchante, et Corneille m'ennuie. Je vous avouerai même que je n'ai jamais lu ni ne lirai jamais une douzaine de ses pièces, que, grâce au ciel, je n'ai point commentées*. Ah! madame, quand vous voudrez avoir du plaisir, faites-vous relire Racine par quelqu'un qui soit digne de le lire; mais, pour le bien goûter, rappelez-vous

1. Voltaire avait mieux parlé, avec plus de sang-froid, dans sa lettre àVauvenargues. La passion manque chez Corneille plus que la vérité,

t. Dans Pompée.

3. On sait que le produit du Commentaire sur Corneille fut employé à lui faire une dot,

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