‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 129 sur 558 · VOLTAIRE A FERNEY : POÉSIE ET POLÉMIQUE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A FERNEY : POÉSIE ET POLÉMIQUE

A MONSIEDR LS CARDINAL DE BeRNIS*.

Ferney, 22 décembre 1766.

Monseigneur, je souhaite la bonne année à Votre Éminence, s'il y a de bonnes années; car elles sont toutes assez mêlées, et j'en ai vu soixante-treize dont aucune n'a été fort bonne. Je ne m'imaginerai jamais que vous abandonniez entièrement les belles-lettres ; vous seriez un ingrat. Vous aimerez toujours les vers français, quand même vous feriez des hymnes latins. Je ne dis pas que vous aimerez les miens, mais vous me les ferez faire meilleurs. Vous m'avez accoutumé à prendre la liberté de la consulter : je

1. Voltaire avait connu Bernis (1715 -179i) du temps qu'il était simple abbé et courtisan de M** de PonipaHour. Devenu ranlinal, puis

ministre, tombé en disgri\ce et exilé, Demis reçut en 1764 l'archevêché d'Alhi. Sa poésie est fine, coauplle et (flacée.

VOLTAmE.

présente donc à votre muse archiépiscopale une tragédie * profane pour ses étrennes. Il m'a paru si plaisant de mettre sur la scène tragique une princesse qui raccommode ses chemises, et des gens qui n'en ont pas, que je n'ai pu résister à la tentation de faire ce qu'on n'a jamais fait. 11 m'a paru que toutes les conditions de la vie humaine pouvaient être traitées sans bassesse; et quoique la difficuilé d'ennoblir un tel sujet soit assez grande, le plaisir de la nouveauté m'a soutenu, et j'ai oublié le solve senescentem* : mais, si vous me dites solve, je jette tout ^u feu. Jetez-y surtout ces étrennes si elles vous ennuient et tenez-moi compte seulement du désir de vous plaire. Je me flatte que vous jouissez d'une bonne santé et que vous êtes heureux. Je sais du moins que vous faites des heureux, et c'est un grand acheminement pour l'être.' Vous faites de grands biens dans votre diocèse; vous contemplez de loin les orages, et vous attendez tranquillement l'avenir '.

Pour moi, chétif, je fais la guerre jusqu'au dernier moment, jansénistes, molinistes, Frérons, Pompignans, à droite, à gauche, et des prédicans, et J.-J. Rousseau. Je reçois cent estocades, j'en rends deux cents et je ris. Je vois à ma porte Genève en combustion pour des querelles de bibus *, et je ris encore; et, Dieu merci, je regarde ce monde comme Une farce qui devient quelquefois tragique "*.

Tout est égal au bout de la journée, et tout est encore plus égal au bout de toutes les journées.

Quoi qu'il en soit, je me meurs d'envie que vous soyez mon juge, et je vous demande en grâce de me dire si j'ai pu vous amuser une heure. Vous êtes pasteur, et voici une ' uédie dont des pasteurs sont les héros. Il est vrai que des

:. Les Scythes, mauvaise tragédie, où Vollaire s'est reprcsenlc lui-même, avec sa uièce, et le marquis (le Ximenès.

2. Horace, Èpitres, I, 1 : « SoWe seDescentem mature sauus equum, ne II Peccet ad extremum ridendus tt ilia ducat. >

3. L'avenir, pour Bernis, fui d'être ambassuaeur à Rome, et d'y rester jusqu'à sa mort.

4. Les querelles des na^{/« (étrangers) et des bourgeois : Voltaire s'y mêla activement.

5. Il prenait souvent les choset plus \k cœur qu'il ne le dit.

IfiO LETTRES DU DIX-HUITIÈME SIECLE-

bergers de Scythie ne ressemblent pas a vos ouailles d'Albi ; mais il y a quelques traits où l'on retrouve son monde. On aime à voir dans les peintures, quoique imparfaites, quelque chose de ce qu'on a vu autrefois. Ces réminiscences amusent et font penser. En un mot, monseigneur, aimez toujours les vers, pardonnez aux miens, et conservez vos bontés pour votre vieux et attaché serviteur.

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