‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 130 sur 558 · FRANÇAISE · texte numérisé non relu

FRANÇAISE

K Monsieur l*abbé d'Olivet*.

A Ferney, 5 janvier 1767

Cher doyen de l'Académie, Vous vîtes de plus heureux temps ; Des neuf Sœurs la troupe endormie Laisse reposer les talens ; Notre gloire est un peu flétrie.

Ramenez-nous, sur vos vieux ana.

Et le bon goût et le bon sens Qu'eut jadis ma chère patrie.

Dites-moi si jamais vous vîtes, dans aucun bon auteur de ce grand siècle de Louis XIV, le mot de vis-à-vis employé une seule fois pour signifier envers, avec, à l'égard? Y en a-t-il un seul qui ait dit : i^jgrat vis-à-vis de moi, au lieu d'ingrat envers moi ; il se ménageait vis-à-vis de ses rivaux, au lieu de dire avec ses rivaux ; il était fier vis-à-vis de ses supérieurs, pour fier avec ses supérieurs, etc.? Enfin ce mot de vis-à-vis*, qui est très rarement juste et jamais noble, inonde aujourd'hui nos hvres, et la cour, et le barreau, el ia société; car, dès qu'une expression vicieuse s'introduit, la foule s'en empare.

l.Ct. p.lA).n.4.Il donna fn 1767 •es Remarques sur la langue française, oonlnnant un Traité de la

seul antcrieuremenl (1755).

2. La Morlière. dans A vgola, 1 716, et Rousseau, NotO). Uéloïse (II, 21)

Prosodie françaite, qui a^ait paru l emploient ccUc locution.

TOLTAIRE. 161

Dites-moi si Racine a persi/Zé'Boileau, si Bossuet a persiflé Pascal, et *i l'un et l'autre ont mystifié La Fontaine en abusant quelquefois de sa simplicité? Avez-vous jamais dit que Cicéron écrivait au parfailt que la coupe des tragédies de Racine était heureuse? On va jusqu'à imprimer que les princes sont quelquefois mal éduqués *. Il paraît que ceux ^tii parlent ainsi ont reçu eux-mêmes une fort mauvaise

lucation. Quand Bossuet, Fénelon, Pellisson voulaient exprimer qu'on suivait ses anciennes idées, ses projets, ses eiigagemens , qu'on remplissait ses promesses , qu'on reprenait une alfaire, ils ne disaient point : J'ai suivi mes irremens, j'ai travaillé sur mes crremens.

Errcinent a été subslilué par les procureurs au mot C'ïcs^, que le peuple emploie au lieu d'arrhes '■ arrhes si^Miilie gage. Vous trouvez ce mot dans la tragi-comédie de Pierre Corneille intitulée Don Sanche d'Aragon (act. V, se. vi) :

Ce présent donc remeiTOe un tissu de cheveux Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux

Le peuple de Paris a changé anhes en erres : des erret at coche : donnez-moi des ei-res. De là, crremens; et aujourd'hui, je vois que, dans les discours les plus graves, le roi a suivi ses derniers eiremens vis-à-vis des rentiers.

Le style barbare des anciennes formules commence à se glisser dans les papiers publics. On imprime que Sa Majesté aurait reconnu qu'une telle province aurait été endoinuiagée par les inondations.

En un mot, monsieur, la langue parait s'altérer tous les jours; mais le style se corrompt bien davantage : on prodigue les images et les tours de la poésie en physique ; on puie d'anatomie en style ampoulé; on se pique d'employer

1. /•«•/•.%•;//(•;• est (lani J.-J. Iloussoau, Emih-, I. LAcadémie a admis ce mot en 1762.

t. Le mot n'a pas fait fortune.

I t;:»t populaire et provincitl.

3. Furctière, en effet, ne donne erremenl que comme un terme de palais. Hais dès 1718 l'Académie enregistre le mot comme plus usité qu'er^'e«. Il s'emploie encore.

des expressions qui étonnent parce qu'elles ne conviennent point aux pensées.

C'est un grand malheur, il faut l'avouer, que, dans un livre * rempli d'idées profondes, ingénieuses et neuves, on ait traité du fondement des lois en épigrammes. La gravité d'une étude si importante devait avertir l'auteur de respecter davantage son sujet, et combien a-t-il fait de mauvais imitateurs qui, n'ayant pas son génie, n'ont pu copier que ses défauts !

Boileau, il est vrai, a dit après Horace :

Heureux qui dans ses vers sait, d'une voix légère, Passer du grave au doux, du plaisant au sévère ^1

Mais il n'a pas prétendu qu'on mélangeât tous les styles. H ne voulait pas qu'on mît le masque de Thalie sur le visage de Melpomène, ni qu'on prodiguât les grands mots dans les affaires les plus minces. Il faut toujours conformer son style à son sujel^.

11 m'est tombé entre les mains l'annonce imprimée d'un marchand de ce qu'on peut envoyer de Paris en province pour servir sur table. Il commence par un éloge magnifique de l'agriculture et du commerce, il pèse dans ses balances d'épicier le mérite du duc de Sully et du grand ministre Colbert, et ne pensez pas qu'il s'abaisse à citer le nom du duc de Sully, il l'appelle l'ami d'Henri IV: et il s'agit de vendre des saucissons et des harengs frais ! Cela prouve au moins que le goût des belles-lettres a pénétré dans tous les états; il ne s'agit plus que d'en faire un usage raisonnable : mais on veut toujours mieux dire qu'on ne doit dire, et tout sort de sa sphère.

Des hommes même de beaucoup d'esprit ont fait des livres ridicules, pour vouloir avoir trop d'esprit. Le jésuite Castel, par exemple, dans sa Mathématique universelle, ve

1. UEspril des lois, que Voltaire u'a jamais estimé à sa valeur.

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