C'est bien outré
Ma destinée a encore voulu que je fusce le premier qui aie expliqué à mes concitoyens les découvertes du grand Newton, que quelques personnes parmi nous appellent encore des stfstèmes^. J'ai été votre apôtre et votre martyr: en vérité, il n'est pas juste que les Anglais se plaignent de moi.
J'avais dit, il y a très longtemps, que si Shakspeare était wnu dans le siècle d'Addison, il aurait joint à son génie lélégance et la pureté qui rendent Addison recommandable. J'avais dit que son génie était à lui, et que ses fautes étaient à son siècle. Il est précisément, à mon avis, comme le Lope de Vega des Espagnols, et comme le Calderon. C'est une belle nature, mais bien sauvage; nulle régularité, nulle bienséance, nul art, de la bassesse avec de la grandeur, de la bouffonnerie avec du terrible : c'est le chaos de la tragédie, dans lequel il y a cent traits de lumière.
Les Italiens, qui restaurèrent la tragédie un siècle avant l' s Anglais et les Espagnols, ne sont point tombés dans ce (Il laut; ils ont mieux imité les Grecs. Il n'y a point de bouffons dans VŒdipe et dans YÉlectre de Sophocle. Je soupçonne fort que cette grossièreté eut son origine dans nos fous de cour. Nous étions un peu barbares tous tant que nous sommes en deçà des Alpes. Chaque prince avait son fou en titre d'office. Des rois ignorans, élevés par des ignorans, ne pouvaient connaître les plaisirs nobles de l'esprit . ils dégradèrent la nature humaine au point de payer des gens pour leur dire des sottises. De là vint notre Mèie solte*; et, avant Molière, il y avait toujours un fou de cour dans presque toutes les comédies : cette mode est abominable.
J'ai dit, il est vrai, monsieur, ainsi que vous le rap-
1. Dans ses Lettres philosophiques et dans ses Élémens de la philosophie de Newton.
2. Mère sotte était la seconde dignité parmi les Enfants sans souci qui jouaient les soties. Vov. le Jeu
et iotie du prince des sots, de Pierre Grinsorc, qui fut joué aux Halles, pendant les jours gras de 151i. C'était Uère sotte qui était le directeur du théâtre des sots et l'ordonnateur des représentation*.
168 [.ETTRES DU UlX-IIUITIÈME SIÈCLE.
portez, qu'il y a des comédies sérieuses, telles que le Misanthrope, lesquelles sont des chefs-d'œuvre; qu'il y en a de très plaisantes, comme George Dandin; que la plaisanterie, le sérieux, l'attendrissement, peuvent très bien s'accorder dans la même comédie. J'ai dit que tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux*. Oui, monsieur; mais la grossièreté n'est point un genre. Il y a beaucoup de locjemens dans la maison de mon père; mais je n'ai pas prétendu qu'il fût honnête de loger dans la même chambre Charles-Quint et don Japhet d'Arménie, Auguste et un matelot ivre, Marc Aurèle et un boulFon des rues. Il me semble qu'Horace pensait ainsi dans le plus beau des siècles : consultez son Art poétique. Toute l'Europe éclairée pense de même aujourd'hui ; et les Espagnols commencent à se défaire à la fois du mauvais goût comme de l'inquisition ; car le bon esprit proscrit également l'un et l'autre.
Vous sentez si bien, monsieur, à quel point le trivial et le bas défigurent la tragédie, que vous reprochez à Racine de faire dire à Antiochus, dans Bérénice :
De son appartement cette porte est prochaine, Et cette autre conduit dans celui de la reine.
Ce ne sont pas là certainement des vers héroïques ; mais ayez la bonté d'observer qu'ils sont dans une scène d'exposition, laquelle doit être simple. Ce n'est pas là une beauté de poésie, mais c'est une beauté d'exactitude qui fixe le lieu de la scène, qui met tout d'un coup le spectateur au fait, et qui l'avertit que tous les personnages paraîtront dans ce cabinet, lequel est commun aux autres appartemens; sans quoi il ne serait point vraisemblable que Titus, Bérénice et Antiochus parlassent toujours dans la même chambre.
Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué.
dit le sage Despréaux, l'oracle du bon goût, dans son Art poétique, égal pour le moins à celui d'Horace. Notre excel-
t. Voy. la Préface de l'Enfant prodigue.
tuLTAIRE.
lent Racine n'a presque jamais manqué à cette règle; et c'est une chose digne d'admiration qu'Alhalie paraisse dans le temple des Juifs, et dans la môme place où l'on a vu le grand prêtre, sans choquer en rien la vraisemblance.
Vous n'observez, vous autres libres Bretons, ni îmité de lieu, ni unité de temps, ni unité d'action. En vérité, vous n'en faites pas mieux : la vraisemblance doit être comptée pour quelque chose. L'art en devient plus difficile, et les difficultés vaincues donnent en tout genre du plaisir et de la gloire *.
Permettez-moi, tout Anglais que vous êtes, de prendre un peu le parti de ma nation. Je lui dis si souvent ses vérités, qu'il est bien juste que je la caresse quand je crois qu'elle a raison. Oui, monsieur, j'ai cru, je crois, et je croirai que Paris est Irès-supérieur à Athènes en fait de tragédies et de comédies. Molière, et même Regnard, me paraissent l'emporter sur Aristophane, autant que Démos- Ihène l'emporte sur nos avocats. Je vous dirai hardiment que toutes les tragédies grecques me paraissent des ouvrages d'écoliers, en comparaison des sublimes scènes de Corneille, et des parfaites tragédies de Racine. C'était ainsi que pensait Boileau lui-même, tout admirateur des anciens qu'il était. Il n'a fait nulle difficulté d'écrire au bas du portrait de Racine que ce grand homme avait surpassé Euripide, et balancé Corneille-.
Oui, je crois démontrer qu'il y a beaucoup plus d'hommes de goût à Paris que dans Athènes. Nous avons plus de trente mille âmes à Paris qui se plaisent aux beaux-arts, et Athènes n'en avait pas dix mille ; le bas peuple d'Athènes filtrait au spectacle, et il n'y entre pas chez nous, excepté qu'on lui donne un spectacle gratis, dans des occasions solennelles ou ridicules. Notre commerce continuel avec les lemmes a mis dans nos sentimens beaucoup plus de