CONTRE MONTESQUIEU
A Monsieur Gin*.
Ferney, 20 juin 1777.
En passant tout d'un coup par-dessus les cornplimens et rt>merciemens que je vous dois, monsieur, je commence , : vous avouer que despotique et monarchique sont tout juste la môme chose dans le cœur de tous les hommes et de tous les êtres sensibles. Despote (herus) signifie maître^ et monarque signifie seul maître, ce qui est bien plus fort. Une mouche est monarque des animalcules imperceptibles qu'elle dévore; l'araignée est monarque des mouches, puisqu'elle les emprisonne et les mange ; l'hirondelle domine sur les araignées; les pies-grièches mangent les hirondelles : cela ne finit point. Vous ne disconviendrez pas que les fermiers généraux ne nous mangent; vous savez que 1« monde est ainsi fait depuis qu'il existe. Cela n'empêche pas que vous n'ayez Irès-lumineusement raison contre !)é Mably*, et je vous en rends, monsieur, mille actions L:râces. Vous prouvez très-bien que le gouvernement monarchique est le meilleur de tous; mais c'est pourvu que Marc Aurèle'soitle monarque; car d'ailleurs qu'importe à un pauvre homme d'être dévoré par un lion ou par cent rats? Vous paraissez, monsieur, être de l'avis de l'Esprit lois, en accordant que le principe des monarchies est . nineur, et le principe des républiques, la vertu. Si vous n ttiez pas de cette opinion, je serais de celle de M. le duc (i'Oiléans, régent, qui disait d'un de nos grands seigneurs:
1. M. Gin (1726-1807) fut conseiller au l'arlement Maupeou, puis au ^rand Conseil. Il écrivit un traité Des vrais principes du ç ou vern entent français. 11 était irrière-petit-neveu de Boileau.
2. Mably avait commencé par défe'jdre la monarchie absolue dans
son Parallèle de» Romains et de»
Français par rapport au gouvernement (1740,t. Mais ensuite il se passionna pour la liberté, la république et la démocratie, en étudiant les institutions des cités antiques.