EMILIE LE TONNELIER DE BRETEUIL
c Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauffé, le visage aigu, le nez pointu, voilà le visage de la belle Emilie ; figure dont elle est si contente, qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir : frisures, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion; mais, comme elle veut paraître belle en dépit de la nature et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est obligée, pour se donner le superflu, de se passer du nécessaire, comme chemises et autres bagatelles.
a Elle est née avec assez d'esprit, le désir de paraître en avoir davantage lui a fait préférer l'étude des sciences abstraites aux connaissances agréables; elle crut par cette singularité parvenir ;i une plus grande réputation et à une supériorité décidée sur les Kmmes....
« Madame travaille avec tant de soin à paraître ce qu'elle n'est pas qu'on ne sait plus ce quelle est en effet; ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels, ils pourraient tenir à ses pré-
de disposer de leurs biens par testament : ces biens revenaient au seigneur, quand ils mouraient sans flufants légiUmes, «t même en cer-
tains pays quand les enrants n'habitaient pas sous le toit du père.
1. Lettres de la M*» du Chàtelei, éd. E. Asse, Piris, iiHl2, 1881.
tentions : son peu d'égard à l'état de princesse*, sa sécheresse à celui de savante, et son étourderie à celui de jolie femme.
« Quelque célèbre que soit Mme du Chàtelet, elle ne serait pas satisfaite, si elle n'était pas célébrée, et c'est encore à quoi elle est parvenue, en devenant l'amie déclarée de M. de Voltaire ; c'est lui qui donne de l'éclat à sa vie, et c'est à lui qu'elle devra l'immortalité. »
Il ne faut pas croire aveuglement au mal qu'une femme dit d'une autre femme; plus celle dont on médit a de réputation, et d'esprit celle qui médit, moins il faut croire à la médisance. Ne jugeons donc pas la belle Emilie à la rigueur sur le portrait qu'en trace Mme du Deffand.
Il est vrai que ce fut une femme savante. Elle savait le latin, l'anglais, l'italien. Elle traduisit une partie de l'Enéide, mais elle pratiqua surtout Lucrèce et les œuvres philosophiques de Cicéron. Elle tenait en effet la poésie pour une chose frivole, capable d'amuser les loisirs et de dissiper la fatigue de l'esprit : mais il fallait à son intelligence masculine des objets plus hauts et des études plus difficiles. Elle se plongea dans la philosophie et les sciences. Elle s'entoura de savants : Maupertuis, Clairaut, Kœnig, Bernouilli furent ses amis et ses maîtres. Car elle ne voulait pas seulement les entendre causer de leurs travaux ; elle aspirait à les partager : elle étudia sous leur conduite avec la rage patiente d'un écoher pauvre qui veut arriver. Enfin elle eut confiance en elle : elle écrivit sur la physique et sur la métaphysique. L'Académie des sciences la couronna pour un Mémoire sur le feu.
Il est vrai encore que cette femme savante était une femme coquette ; elle avait plusieurs des travers des femmes frivoles, et beaucoup de corruption mondaine surnageait parmi l'austérité de ses travaux érudits. Les ridicules opposés trouvaient le moyen de se concilier en elle, et le public toujours peu indulgent dilfamait sa dissipation en riant de sa science.
Mais, après tout, elle avait aussi quelques attraits de femme aimable, et quelques vertus d'honnête homme. Elle avait plutôt l'esprit élevé qu'elle n'était pédante : seule* les hautes questions de la philosophie et des sciences intéressaient son esprit et échauffaient son éloquence. Ce qui faisait sourire, ce n'était pas qu'ellg affectât rien, mais son intelligence, d'une si rare qualité pour une femme, la singularisait. Et puis, tandis qu'elle méditait