‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 15 sur 558 · MADEMOISELLE DELAUNAY · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DELAUNAY

Femme de chambre de la duchesse du Maine, qui s'en servit comme de lectrice et de secrétaire, quand elle en eut reconnu les talents, Mlle Delaunay contribuait aux divertissements des fameuses Suits blanches de Sceaux, et lit deux comédies qui parurent agréables. Son esprit la fit rechercher ; Malezieu, Vertot, Fontenelle, furent ses amis. Chaulieu octogénaire et aveugle s'éprit d'une amitié passionnée pour cette spirituelle et mordante personne, dont le commerce fit la joie de ses derniers jours. Mme du Deffand en fit un temps sa meilleure amie : leurs, esprits devaient se convenir en effet ; enfin Mme de Lambert, les Vendôme et le vieux Dacier l'attirèrent à leurs soupers. La duchesse du Maine s'offusquait de ces succès de sa femme de chambre, et ne l'en traitait que plus durement, tout en tirant parti de ses talents. Cependant Mlle Delaunay montra beaucoup de dévouement à sa maîtresse après la découverte de la conspiration de Cellaniare, et passa deux ans à la Bastille. Délivrée, elle reprit sa place a Sceaux. Elle était moins aimée que nécessaire,

1. La duchesse avait oulilié de | par plaisanterie, la duchesse r^pésigner une des loUres qu'elle avaii | i;;:l plusieurs fois dans ses JeUics écrites précédemment à Lamotte

il s'en était plaint en exagérant l'clTel que pouvait produire la seule vue d'un num chéri; et dès lors,

ses noms de Louise Bénédicte, ou quand elle fei^ait d'être mécontente, le menaçait de ae plus les i.ui écrire.

V^ lÈTtRES bu DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

et quand Dacier devenu veuf lui offrit sa main, la duchesse du Maine refusa son consentement à un mariage qui l'aurait privée d'un service dont elle ne pouvait plus se passer. On maria enfin Mlle Delaunay à un officier des gardes suisses, le baron de Staal; la nouvelle baronne garda son emploi de femme de chambre, mais elle monta dans les carrosses de sa maîtresse.

Il n'est pas étonnant que cette vie de servitude lui ait mis de l'amertume dans l'âme, et qu'elle ait fait payer dans ses Métnoireê à sa maîtresse la tyrannie capricieuse et sèche dont elle fut si longtemps victime. Elle a jugé le monde où elle vivait avec la plus implacable, la plus aiguë clairvoyance. C'est aussi le caractère de ses lettres, écrites du même style, précis, sobre, rigoureux, mordant, d'une netteté qui donne aux choses un relief singulier. Mme de Staal est un des esprits les plus méchants, les moins indulgents, les plus pénétrants pour découvrir le mal, et l'une des âmes les plus désenchantées, les plus mélancoliques, les plus lasses de la vie et de l'humanité qui aient existé. Sa raillerie piquante et légère couvre un pessimisme profond et incurable. Et elle a un don d'observation remarquable ; elle perce à jour ces grands dont elle a souffert, leur frivolité, leurs petitesses, leur féroce égoïsme ; elle découvre tous les ressorts qui les meuvent, et se console d'être si peu de chose à leurs yeux en démontrant qu'en eux-mêmes ils ne sont rien ou moins que rien. Elle avait l'esprit hardi et naturellement philosophe : bien qu'elle ait songé parfois au couvent comme à la seule retraite où elle pût trouver le repos et l'indépendance, je daute qu'elle eût jamais mis un tel projet à exécution. Elle étai d'humeur raisonneuse, et le monde où elle vivait, les amis qu'elle fréquentait, Chaulieu, Fontenelle, n'étaient pas pour entretenir ou ranimer en elle la loi. Elle semble, dans ses lettre?, imprégnée de leurs libres opinions, et c'est avec une tranquillité plus épicurienne que chrétienne qu'elle envisage le repos de toutes les misères, la mort.

MADAME DE STAAL

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