VOLTAIRE BOUDE
Au MÉUE.
Ce mercredi matin (10 décembre 1738).
Voltaire arrive*; la fantaisie prend à la dame de lui faire mettre un autre habit ': il est vrai que le sien n'était pas beau; mais il était bien poudré et avait de belles dentelles. Il dit beaucoup de bonnes raisons pour n'en rien faire, que cela le refroidirait, et qu'il s'enrhumait de rien; enfin il eut la complaisance d'envoyer chercher son valet de chambre, pour avoir un habit; il ne se trouva pas là dans l'instant; il crut en être quitte; point du tout, la persécution recommença : la vivacité prend à Voltaire, il lui parle vivement en anglais, et sort de sa chambre; on envoie un moment après l'appeler, il fait dire qu'il a la colique, et voilà Mérope au diable. J'étais furieuse; la dame me pria de lire tout haut les Dialogues de M. Algarotti*; je lus et je ris comme le matin; enfin arrive un monsieur du voisinage; je me levai en disant que j'allais voir Voltaire; la dame me dit de tâcher de le ramener. Je le trouvai avec la dame qui est ici ', qui, par parenthèse, m'a l'air d'être sa confidente; il était de fort bonne humeur, il pensa oublier qu'il avait la colique. Nous causions déjà depuis un moment, lorsque la dame nous envoya appeler : enfin il revint, et cet homme, qui venait de rire avec nous, reprit de l'humeur en rentrant dans la chambre, sous le prétexte de la coHque; il se mit dans un coin et ne dit mot. Quelque temps après le seigneur châtelain sortit, les boudeurs se parlèrent en anglais, et la minute d'après Mérope parut sur la scène.
1. Il devait lire Mérope, à laquelle il travaillait depuis longtemps, et qui ne fut jouée qu'en
S. Le Newton ianisme pour les
dames, d'AlgaroIti (1712-1764), esprit universel et facile, très goûté de Frédéric II.
3. M"* de Champbonin, qui habitait dans le voisinage de Ciroy.
MADAME DE GRAFFIGNY